« La grande beuverie » – René Daumal – Les paradis artificiels – 4 –

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La grand beuverie - en Calabre

Nous vivons dans un placard
et nous l’ignorons
parce que nous l’avons doté
du confort.


Les paradis artificiels – 4 –
L’auteur décrit ici une des dimensions
de notre société moderne :
la compétition de toutes sortes
et
ses récompenses.
En un temps où il n’existait pas encore
de professionnels du domaine.

On s’est bien rattrapé de ce côté là
et ce modèle de la gagne
n’en est que plus attractif
pour se croire quelque chose.

 


[Le stade]« On appelait ainsi un vaste rectangle sablé, dominé par une statue monumentale, en métal et articulée, de la Machine Humaine, décorée de fleurs en clinquant et cellophane déposées là en bouquets par de pieuses mains.
Les pieuses mains en question étaient actuellement posées à plat sur le sol, et servaient de pieds à des corps humains courant la tête en bas sous les regards d’un grand concours de peuple assis sur des gradins.
Celui qui arrivait le premier au bout d’une certaine piste recevait un citron pressé et une salade, dont il se régalait, et se croyait quelque chose.
D’autres jouaient à se laisser tomber la tête la première d’en haut d’une échelle, et celui qui, tombant de la plus grande hauteur, arrivait à se relever dans les six secondes, recevait le titre de champion et beaucoup d’applaudissements.
D’autres se livraient à mille autres jeux,  »…

  

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« où il s’agissait toujours de tirer, de pousser, de courir, de sauter, de cogner ou d’encaisser plus fort que les autres. »

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« Plus fort que les autres ! »
Est l’injonction qui est faite au petit d’homme
dès son plus jeune âge
et qui est mesurée
à chacun de ses pas
avant même qu’il se tienne à la verticale.

et ce
afin de le « préparer » à un monde
où il devra à son tour
dans ce que l’on nomme parfois « guerre économique »
tirer, pousser, courir, sauter, cogner ou encaisser plus fort que les autres.


Les paradis artificiels 4,  complet (au format pdf) Les Paradis artificiels 4

« La grande beuverie » – René Daumal – Les paradis artificiels – 3 –

B03- DES PUPITRES EN CONTRE-image

La grand beuverie - en Calabre

Bien sur, ici
la soif
est bien plus proche de
celle qu’évoque Rabelais
et qu’étanche « La dive bouteille »
que du beaujolais nouveau.


Les paradis artificiels – 3 –
Pas très loin de Matrix
l’infirmerie de la grande beuverie
est un monde virtuel
confortable.

 


« La porte tourna silencieusement et nous nous trouvâmes au Paradis.
Une lumière ! Des lustres ! Des moulures dorées ! Des papiers peints, qu’on aurait dit des vraies tapisseries.
Des divans profonds comme des tombereaux, couverts de torrents de soie artificielle.
Des fontaines lumineuses qui distribuaient verveine, camomille, menthe, orangeade, limonade, avec des gobelets en métal argenté, plus léger que le massif et si plus commode ! et tout ça pour rien, à portée des lèvres.
Des bibliothèques à catalogues électriques et distribution automatique.
»…

  

B03- DES PUPITRES EN CONTRE-let


 

B03- DES PUPITRES EN CONTRE-image


« Des pupitres en contre-plaqué avec phonographe, T.S.F. et cinéma sonore individuel. »

Des brises de patchouli. Des rosées de glycérine, qui ne s’évapore pas, sur des gazons de papier paraffiné, qui ne fane pas.»

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Tout le confort moderne
on y trouve même
la télévision.
Comment dès lors
avoir encore
le désir de chercher la porte qui donne sur l’extérieur
Comment
conserver
la volonté de sortir
?


Les paradis artificiels 3,  complet (au format pdf) Les Paradis artificiels 3

« La grande beuverie » – René Daumal – Les paradis artificiels – 2 –

 

La grand beuverie - en Calabre

Tout ce qui est sans chair et sans émotion vraie, en prend pour son grade
dans cette oeuvre truculente d’un des fondateurs du « Grand Jeu »
qui toute sa vie eut soif
et si peu de temps pour boire.


Les paradis artificiels – 2 –
Le coeur du roman est
la description du monde des incurables.
Ceux qui n’ont plus soif.

A rapprocher de ceux
qui
hors du roman de René Daumal
sont dans le même état,
(« Quand j’entends le mot culture … »)
et même au-delà de l’absence de soif
ont une répulsion absolue pour ce qui
dans « La Grande Beuverie » est nommé alcool
et qui
le lecteur le comprendra
désigne bien autre chose.

 


« vous n’avez pas soif ?

— J’en crève, dis-je.

Rassuré, il me tendit un flacon d’arquebuse que je lui rendis sec.

— Vous semblez, dit-il, avoir du cœur au ventre. Je vais donc vous faire la faveur tout à fait rare de vous faire visiter »…

  

B02- L’ AUTRE SECTION DE L’ INFIRMERIE-let


 

B02- L’ AUTRE SECTION DE L’ INFIRMERIE-image


« … l’autre section de l’infirmerie, celle des évadés. Ce sont les incurables. Ils croient qu’ils ont réussi à sortir.  » 

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Bien évidemment
il y aurait aussi à dire de
ceux qui boivent
sans avoir soif

pauvres d’eux.


Les paradis artificiels 2,  complet (au format pdf) Les Paradis artificiels 2

« La grande beuverie » – René Daumal – Les paradis artificiels – 1 –

 

La grand beuverie - en Calabre

Tout ce qui est sans chair et sans émotion vraie, en prend pour son grade dans cette oeuvre truculente.


Les paradis artificiels – 1 –
Notre héros va,
à la suite de hasard
malencontreux dans un premier temps
mais
comme c’est parfois le cas
avec les hasard malencontreux
plutôt bénéfique par la suite
être victime d’une méprise
et
de sa propension à faire le malin.

 


«… je n’avais même pas eu le temps de ressaisir le fil que quatre-vingt-dix kilos me tombent sur l’estomac, me culbutent, me demandent pardon, demandent pardon au pavé, à ma bouteille, s’excusent auprès d’un tabouret, se relèvent avec la prestesse d’un poussah à cul de plomb et, c’était Amédée Gocourt, il me dit :

— Excuse-moi, mon vieux, je cherche la sortie.

C’était justement la chose à ne pas dire. Trois costauds jaillissent des ombres, attrapent Gocourt au collet :

— La quoi ? Tu cherches la quoi ?

— La sortie, je vous dis.

— Cet endroit, monsieur, n’a que trois portes de sortie, dit un des costauds. La folie et la mort.

 »…

  

B01- JE COMPTE SUR MES DOIGTS-let


 

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« … Je compte sur mes doigts, je me trouve très intelligent et je demande :
— Et la troisième ?
 » 

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Serait-ce à dire que
la troisième porte
la véritable
(car les deux autres sont loin d’être … rassurantes)
est dissimulée ?
Et que
même le service d’ordre
de ce monde
en ignore l’existence ?


Les paradis artificiels 1,  complet (au format pdf) Les Paradis artificiels 1

« La grande beuverie » – René Daumal – Dialogue laborieux – 16 –

A16- ON NE BOIRA QUE DES LARMES-image

La grand beuverie - en Calabre

Tout ce qui est sans chair et sans émotion vraie, en prend pour son grade dans cette oeuvre truculente.


Dialogue laborieux – 16 –
Le catastrophisme
ne date pas d’aujourd’hui
Dans ce chapitre, René Daumal
(tout en évoquant ce qui menace réellement notre civilisation)
se moque des prophètes de malheur
qui parlent du bord du gouffre
incitent la terre entière à chercher refuge ailleurs
et quant à eux agissent comme le père Pictorius
« 
il resta parmi nous pour achever sa mission prophétique. »

 


« Il disait :
— Frères, vous pullulez, vous vous entroupez, vous vous encroûtez. Bientôt les caves seront à sec et que deviendrons-nous ?
Les uns crèveront lamentablement, les autres se mettront à boire d’infâmes potions chimiques.
On verra des hommes s’entretuer pour une goutte de teinture d’iode. On verra des femmes se prostituer pour une bouteille d’eau de Javel. On verra des mères distiller leurs enfants pour en extraire des liqueurs innommables.
Cela durera sept années. Pendant les sept années suivantes, on boira du sang. D’abord le sang des cadavres, pendant un an. Puis le sang des malades, pendant deux ans. Puis chacun boira son propre sang, pendant quatre ans.
Pendant les sept années suivantes, »…

  

A16- ON NE BOIRA QUE DES LARMES-let


 

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« … on ne boira que des larmes et les enfants inventeront des machines à faire pleurer leurs parents pour se désaltérer.  » 

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Un chapitre savoureux, qui tient à la fois de François Rabelais et de Alfred Jarry.


Dialogue laborieux 16,  complet (au format pdf) Dialogue Laborieux 16

« La grande beuverie » – René Daumal – Dialogue laborieux – 15 –

A14- UN SPECTACLE TERRIFIANT-image

La grand beuverie - en Calabre

Tout ce qui est sans chair et sans émotion vraie, en prend pour son grade dans cette oeuvre truculente.


Dialogue laborieux – 15 –
L’homme
le seul animal qui marche
debout, certes

mais surtout
souvent
à reculons ?

Refusant de
(parce qu’il pense être)
devenir …

 

 


« C’est la soif…

(Le chœur : qui peut qui peut qui pourrait)

… de l’estomac

(Le chœur : qui pue qui pue qui pourrit)

C’est la soif…

(Le chœur : qui peut qui peut qui pourrait)

… de la poitrine

(Le chœur : qui pue qui pue qui pourrit)

C’est la soif…

(Le chœur : qui peut qui peut qui pourrait)

… de la cervelle

(Le chœur : qui pue qui pue qui pourrit)

Vous voyez, ce n’était pas malin. Après venait « c’est la faim de la bouche », puis « du nez » et « de l’œil », toujours selon le même système, de plus en plus vite, et quelques-uns se mirent à danser là-dessus une danse infernale  »…

  

A15- COMME SEULS PEUVENT-let


 

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« comme seuls peuvent en danser dans une mare des têtards révoltés qui soudain ne veulent plus devenir grenouilles» 

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… ou une chenille qui ne voudrait pas passer
par la tombe
de la chrysalide ?


Dialogue laborieux 15,  complet (au format pdf) Dialogue Laborieux 15

« La grande beuverie » – René Daumal – Dialogue laborieux – 14 –

A14- UN SPECTACLE TERRIFIANT-image

La grand beuverie - en Calabre

Tout ce qui est sans chair et sans émotion vraie, en prend pour son grade dans cette oeuvre truculente.


Dialogue laborieux – 14 –
Un petit écho à
« L’évidence absurde »*
dans cette mise en abyme

 

 


« Une nuit, je fais un rêve terrifiant.
Un énorme tire-bouchon, c’était le monde, tournait en se vissant sur place dans sa propre spirale, comme l’enseigne des coiffeurs américains, et je me voyais, pas plus grand qu’un pou mais moins adhérent, glisser et culbuter sur l’hélice et me tourbillonner la pensée sur des escaliers roulants de formes a priori.
Tout à coup, c’était fatal, le grand craquement, ma nuque éclate, je tombe sur le nez, j’émerge dans un éclaboussement d’étincelles devant le Cafre, venu pour m’éveiller.
Il me dit : « Tu as eu la grande catacouiche, hein ? Alors viens voir. »
Il me mène au pigeonnier, me fait regarder par un trou de la paroi. Je mets un œil. Je vois »…

  

A14- UN SPECTACLE TERRIFIANT-let


 

A14- UN SPECTACLE TERRIFIANT-image


« un spectacle terrifiant : un énorme tire-bouchon, c’était le monde, tournait en se vissant sur place …

dans sa propre spirale, comme l’enseigne des coiffeurs américains, et je me voyais pas plus grand qu’un pou mais moins adhérent » 

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Par les petits trous
on voit
la même chose que par les grands
C’est un peu ce que disait
la « Table d’Émeraude »**

(mille excuses pour les allergiques aux textes ésotériques anciens
dont il faut retraduire le sens
en se rappelant qu’alors
de même que la distinction artiste / artisan n’existait pas
il en était de même pour magie / science)


Dialogue laborieux 14,  complet (au format pdf) Dialogue Laborieux 14

 


* "... Le Vieillard de la Mer, semble-t-il, avait coutume de répondre more
pataphysico aux questions saugrenues que les voyageurs grecs aimaient
poser aux sages qu'ils rencontraient. Ainsi, interrogé par Cléombrote
sur la question de l'unicité ou de la pluralité des mondes, il répondit :
« qu'il n'y avait ni une infinité de mondes ni un seul, ni cinq,
mais 183 disposés en triangle, qu'ils se touchent les uns les autres et
dans leur révolution forment une espèce de danse... etc... ».
Cléombrote prit cette réponse pour du bon pain ; pour moi,
ataviquement instruit des usages pataphysiques, je sais que c'est la seule
réponse qui puisse convenir à aussi sotte question : réponse enrobant le
vrai dans l'absurde, propre à éveiller chez le voyageur des doutes et de
nouvelles questions. Comme le Sphynx, mon Père marin parlait par
énigmes. Mais au lieu de dévorer l'incapable de répondre, il le faisait,
au contraire, naître, et le déposait, revêtu d'un corps d'enfant et plein
de questions, sur la grève où je me connus humain pour la première
fois. Et nous autres enfants de la Mer Rouge, autrement dit
pataphysiciens, continuons à abasourdir la race questionneuse des
Cléombrote de nos évidences absurdes. "

** « Tout ce qui est en haut est comme ce qui est en bas …
miracle de l’unité. »