[Almanach] … Daniel Bourrion

[D’abord
évoquer la langue d’avant]

Samedi 14 Juillet 2012
aux éditions Publie.net
Daniel Bourrion
donnait :
Légendes

 SUR DE TRÈS VIEILLES BANDES-letcr1-exp

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L’extrait complet

 


Proposition de lecture :


Ma langue d’avant, je ne la sais même plus, qui est tombée dans la grande fosse du temps où tombent aussi les hommes et puis les femmes et puis toutes les heures et puis même chacun des mots que nous lâchons comme nous semons. Il ne m’en reste que quelques traces, des sortes de cailloux qui viennent dans ma bouche et changent si je n’y prends garde les sons que je mâchouille, en font des choses qui ne se disent pas, pas comme cela, et pas ici.
Je ne la sais donc plus mais je sais par contre que quelque part, sur de très vieilles bandes magnétiques, on m’entend un peu parler cette langue d’avant et là je suis encore enfant, et c’est tout juste avant que ma langue ne parte, ne fonde, sorte de sorbet dont on finit par n’avoir plus que la mémoire, et encore. Je sais cela, ces enregistrements, ces témoignages, mais je n’y vais pas voir, pas écouter. Cela ne ferait rien revenir.


[Almanach] … Pascal Gibourg

[L’errance de l’aliéné]

Dimanche 13 Juillet 2008
aux éditions Publie.net
Pascal Gibourg
donnait :
Facultés de Michaux

 CELUI QUI EST PASSÉ-letcr1-exp

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L’extrait complet


Avec la drogue, et suite à une erreur de dosage, il fera lui-même l’expérience de la démence. Une expérience épouvantable qu’il relate dans Misérable miracle, titre qui en dépit de sa musicalité résonne comme une condamnation de ces pratiques auxquelles il s’adonne et qu’il poursuivra cependant. Quand il reviendra sur cet épisode traumatisant dans Connaissance par les gouffres, il dira que celui qui est passé « météoriquement » par là est comme né une seconde fois. L’empathie avec laquelle il commentera certains dessins d’aliénés viendrait en partie de là. Il veut mettre son écriture au service d’un monde condamné au silence ou aux hurlements. Raconter la folie est une tâche titanesque. Michaux n’a sans doute fait qu’aborder l’île, je doute qu’il l’ait traversée de part en part. Il retient cependant quelque chose d’essentiel, d’autant plus important que parlant à tous, plus ou moins directement. Selon lui, ce qui caractérise l’aliénation, c’est l’étrangeté. L’étrangeté du corps de l’aliéné. Son corps ne lui appartient plus. Cette fameuse cénesthésie, sensation interne, globale, qui donne le sentiment d’être soi, d’habiter son corps comme sa maison, dans ces cas là devient malaise, expulsion de soi par soi ou par un autre. Sans son corps qu’il perçoit comme un autre, un double, ou, plus terrible encore, qu’il a la conviction qu’on lui a dérobé, l’aliéné est perdu. Plus de jouissance, un mot clé qui revient souvent sous la plume de Michaux quand il s’agit de décrire les états du corps et du psychisme.

 

[Almanach] … François Rabelais

[Pour ce livre, en 1552, il utilisa son (vrai) nom.]

Samedi 11 Juillet 2009
aux éditions Publie.net
donnait une version numérique de
Le Tiers Livre
de
François Rabelais

[un langage bien vert
qui a près de 500 ans

mais se lit encore (?)]

 CHASCUN EXERCEOIT SON PENARD-letcr1-exp

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L’extrait


Quand Philippe roy de Macedonie entreprint assieger & ruiner Corinthe, les Corinthiens par leurs espions advertiz, que contre eulx il venoit en grand arroy & exercice numereux, tous feurent non à tort espoventez, & ne feurent negligens soy soigneusement mettre chascun en office & debvoir, pour à son hostile venue, resister, & leur ville defendre. Les uns des champes es forteresses retiroient meubles, bestail, grains, vins, fruictz, victuailles, & munitions necessaires. Les autres remparoient murailles, dressoient bastions, esquarroient ravelins, cavoient fossez, escuroient contremines, gabionnoient defenses, ordonnoient plates formes, vuidoient chasmates, rembarroient faulses brayes, erigeoient cavalliers, ressapoient contrescarpes, enduisoient courtines, taluoient parapetes, enclavoient barbacanes, asseroient machicoulis, renovoient herses Sarrazinesques, & Cataractes, assoyoient sentinelles, forissoient patrouilles. Chascun estoit au guet, chascun portoit la hotte. Les uns polissoient corseletz, vernissoient alecretz, nettoyoient bardes, chanfrains, aubergeons, briguandines, salades, bavieres, cappelines, guisarmes, armetz, mourions, mailles, iazerans, brassalz, tassettes, gouffetz, guorgeriz, hoguines, plastrons, lamines, aubers, pavoys, boucliers, caliges, greues, foleretz, esprons. Les autres apprestoient arcs, fondes, arbalestes, glands, catapultes, phalarices, micraines, potz, cercles, & lances à feu : balistes, scorpions, & autres machines bellicques repugnatoires & destructives des Helepolides. Esguisoient vouges, picques, rancons, halebardes, hanicroches, volains, lancers, azes guayes, fourches fières, parthisanes, massues, hasches, dards, dardelles, iavelines, iavelotz, espieux. Affiloient cimeterres, brands d’assier, badelaires, passuz, espées, verduns, estocz, pistoletz, viroletz, dagues, mandousianes, poignars, cousteaulx, allumelles, raillons. Chascun exerceoit son penard : chascun desrouilloit son braquemard. Femme n’estoit, tant preude ou vieille feust, qui ne feist fourbir son harnoys : comme vous sçavez que les antiques Corinthiennes estoient au combat couraigeuses.

 

[Almanach] Lucien Suel …

[ « a plu à Dieu …la picardie.« ]

Mardi 9 Juillet 2013
En son SILO
Lucien Suel donnait
« Sombre Ducasse (version justifiée) 37 »

         VOUS POURREZ SUIVRE SON PROPOS-letcr1-exp                                                              

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*

Le texte sur le site de Lucien Suel


Une proposition de lecture :


Lucien Suel  aux éditions Qazaq


Sombre Ducasse (version justifiée) 37

il a plu à Dieu de rappeler à lui son
âme l’âme de m’sieu Dadd Omnes décédé
accidentellement ancien prisonnier de
guerre membre actif de la bénédiction
apostolique avec palmes de la part de
son fiston Paul Molémort le vélo rose
du marchand de savoir cesse de rouler
pour lui permettre d’écouter la brume
glisse entre les troncs des peupliers
soupe parfumée dans la basse rue mais
ce sont ici des fleurs rouges et pour
toujours gamin tu cours près des eaux
tu couvres ce corps de fleurs & meurs
ça souffre il le sait la moralité des
questions idiotes et voilà Omnes très
content de lui riait temps passé vous
pourrez suivre son propos à l’aide de
tous ces petits livres publiés un peu
partout annonçant aux pauvres cons de
lecteurs que la littérature est chose
périmée volez brisez saccagez whouhou
hououououu détruisez jardin noyé dans
les herbes insensées sur le chemin du
retour de la hauteur vers la picardie

 

[Almanach] Brigetoun …Paumée…

[Les années se suivent et ne se ressemblent pas ]

Vendredi 8 Juillet 2011, Brigetoun
qui n’est pas « Brigitte Célérier et ses entours »
écrivait en la première journée du festival d’Avignon

(extrait)

J ÉTAIS AU DESSUS DE LA NUQUE-LETCR1-EXP(à cliquer pour obtenir le parcours de lecture)

L’extrait en son entier

L’article complet de Bridgetoun
(sur « Paumée« )

Proposition de lecture


J’étais au dessus de la nuque et du beau profil, en fuite, de trois quart, de Nauzyciel, assis devant une table, sous la tête de la statue de la Liberté affichée sur un rideau métallique.
Il décrit le passage du film de Lanzmann dans lequel intervient Karski, assis, puis debout, et de nouveau assis face à moi à la fin. Un débit un peu raide, un ton neutre qui l’était trop – mais je pensais que cela convenait pour qui ne voulait être que récit. Seulement peu à peu l’attention glisse sur tant de monotonie.
Il change de chaussures, esquisse quelques pas de claquettes, et le noir se fait, avant la seconde partie. La vidéo de Miroslaw Balka, dont il disait dans un entretien ; « La proposition qu’il m’a faite est une réponse aux questions que l’on se pose sur les limites de la représentation et sur la double obsession de Jan Karski : celle de vouloir mémoriser l’enfer du ghetto de Varsovie, en y retournant à deux reprises, et celle de ne jamais oublier le message qu’on lui a confié, en le répétant sans cesse dans le silence des forêts lorsqu’il était poursuivi par la Gestapo et, par la suite, dans le silence de sa propre vie »
Et c’est une réussite : un plan de Varsovie qui remue sans cesse comme manié, image très blanche, comme saturée, avec un gros trait mauve pale qui traverse pâtés de maisons et rue et qui est le mur enclosant le ghetto, une discrète musique concrète qui monte en puissance, bruits de tôle, de heurts… et la voix de Marthe Keller, neutre, blanche, mais qui, elle, fait passer parfaitement l’émotion.

noir de nouveau, et puis sur le plateau ouvert, le décor de la dernière partie, la plus longue, qui adapte la fin du livre, quand Haenel parle en son nom. (photo trouvée sur le site du festival) – décor bois, un style du milieu du siècle dernier, comme un couloir de grand hôtel ou la salle d’attente d’une administration, et dedans, assis sur une banquette pendant un long moment Laurent Poitrenaux qui incarne l’idée que Nauzyciel se fait de Karski ou de Karski parlant comme l’auteur pense qu’il aurait pu (dû) le faire, et Poitrenaux comme toujours est exact, précis, son jeu si parfait que discret, en dedans, et puisant dans cet en dedans ce qu’il nous renvoie.
Seulement, je vais me faire mal juger peut être, mais c’est là que ça n’allait pas. De beaux passages mais toujours cette simplification, cette volonté de laisser entendre que les alliés ont choisi de ne pas intervenir directement (que pouvaient ils faire de plus en 1942 ou 43 que de faire effort pour gagner le plus rapidement possible, quel effet aurait eu sur Hitler une condamnation explicite de ce crime ?) et, je comprenais la détresse qu’exprimait Poitrenaux-Haenel-Karski mais quand est revenue une fois encore, après le récit de ses insomnies (que comprend sa femme qui elle a perdu sa famille dans les camps) la description de Roosevelt comme un homme ventru, calme, dans un décor trop riche, et : « Roosevelt était un homme qui digérait », le malaise ressenti par Brigetoun est devenu trop fort, me suis glissée par la porte à côté de mon strapontin et m’en suis allée très discrètement.

Pour constater à ma courte honte qu’il y avait encore près d’une heure de spectacle et que j’aurais dû lui laisser sa chance. (je m’en veux tout de même un peu)

 

[Almanach] … Chloé Delaume

[Dans les tuyaux]

Lundi 7 Juillet 2008
aux éditions Publie.net
Chloé Delaume
donnait :
S’écrire, mode d’emploi

 SEULS M IMPORTENT PROCESSUS-letcr1-exp

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L’extrait


Le site de Chloé Delaume


Proposition de lecture de l’extrait complet :


Je m’appelle Chloé Delaume. Je suis un personnage de fiction. Je le dis, le redis, sans cesse partout l’affirme. Je m’écris dans des livres, des textes, des pièces sonores. J’ai décidé de devenir personnage de fiction quand j’ai réalisé que j’en étais déjà un. À cette différence près que je ne m’écrivais pas. D’autres s’en occupaient. Personnage secondaire d’une fiction familiale et figurante passive de la fiction collective. J’ai choisi l’écriture pour me réapproprier mon corps, mes faits et gestes, et mon identité.
Je m’appelle Chloé Delaume. Je suis un personnage de fiction. Je maîtrise le récit dans lequel j’évolue. C’est mon mode de contrôle, de contrôle sur ma vie. La vie et l’écriture, les lier au quotidien. Injecter de la vie au cœur de l’écriture, insuffler la fiction là où palpite la vie. Annihiler les frontières, faire que le papier retranscrive autant qu’il inocule. Ça ne m’intéresse pas d’être juste écrivain.
Je m’appelle Chloé Delaume. Je crois que tout le monde l’a compris. Mon prénom est celui d’une héroïne de Vian, décédée en fin d’ouvrage d’un cancer du nénuphar. Mon patronyme aussi, je l’ai échafaudé. L’arve et l’aume d’Artaud, sa traduction d’Alice. J’ai dit : ce nouveau Moi ne fera pas que raconter. C’était en 99, mon corps était à la campagne. Bientôt il serait prêt à expérimenter.
Ce sera un témoignage. Je ne théorise pas. Je ne généralise rien, je suis les mains gantées dans mon laboratoire ; je manipule le ressenti, les souvenirs, la fiction. La manière dont s’opère toute reconstitution, la façon dont s’agencent entre eux les matériaux. Les formes que peuvent prendre un genre qui n’est pas anodin, ses variations et mutations, sa réaction au contact de techniques classiques ou très contemporaines. Je fais des tentatives, je ne suis même pas dans l’œuvre, juste dans la recherche. Certains objets s’avortent dans des précipités, d’autres résistent mieux à la publication. Je ne m’en préoccupe pas. Je les défends à peine. Seuls m’importent processus, tuyauteries, protocoles. J’explore, un point c’est tout.
Je pratique donc l’autofiction. J’utilise, comme mes pairs, le vécu comme matériau. Dans mon laboratoire je suis organisée, le passé à la cave et sur les étagères chaque souvenir étiqueté s’avère prêt à l’emploi. La mémoire est menteuse, la moindre réminiscence est toujours reconstruite, je ne fais confiance qu’au verbe pour en extraire toujours l’initiale quintessence. En médecine chinoise, le cœur est relié à la langue.


[Almanach] … Selenacht

[Et au bout de la vague,
en ses profondeurs
…]

Vendredi 5 Juillet 2013
Sur son site Glossolalies
Selenacht
donnait : Acta est #5

 EN UN ÉCLAIR SURGIT-letcr1-exp

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Extrait complet

 

Proposition de lecture :


Il n’y avait plus rien. Plus rien que lui, or lui-même s’effaçait, n’avait jamais aspiré qu’à cela, se cou­ler dans l’effacement, être effacé par l’effacement. Dans l’obscurité par­faite et le com­plet silence, il n’avait plus qu’à lais­ser un repos absolu le gagner, mon­ter en lui comme une vague, l’improbable vague reclose en mer d’huile, vague péné­trante qui s’infiltrait pour le défaire comme il avait défait le monde, sauf qu’il ne s’accrochait pas, ne pesait pas, point de corps défen­dant, que la vague en vienne enfin à l’absorber dans les ténèbres en un consen­te­ment suprême. Et sans doute n’employait-il même pas ces mots, ni aucun mot, se lais­sant seule­ment tra­ver­ser par ce flux de pen­sée comme par la haute vague même, son com­men­ce­ment, puisqu’il fal­lait bien d’abord qu’elle prenne voix quelque part en lui pour le faire taire, l’accorder au silence, pour que peu à peu l’occupe le seul silence tan­dis que les pen­sées une à une se déta­chaient len­te­ment, se dila­taient en cercles tou­jours plus larges, cha­cune plus impré­cise, dif­fuse, puis bien­tôt absente. En un éclair sur­git pour­tant encore une der­nière pen­sée, que ce qui res­tait encore avec lui s’abolissait, der­nière notion d’espace et de temps, et plus rien ensuite, le repos, un néant absolu à perte de vue si avait même sub­sisté qui­conque de cette faculté doué, si la pos­si­bi­lité même de l’existence de cette capa­cité ne dis­pa­rais­sait pas en ce moment même, où le gagnait enfin en une irré­sis­tible étreinte l’infini, pas ce qu’il avait cher­ché, croyait-il, aurait-il cru si, pas attendu à si grande proxi­mité du néant, ce vide aride et pur, s’étoile une sen­sa­tion dif­frac­tée, sans lieu ni forme, illi­mi­tée, per­çante et déjà pas­sée, oubliée, pen­dant que vibre quelque part, par­tout, une jubi­la­tion intense, la liberté peut-être, qui, déjà, se retire, pour enfin ne lais­ser place à rien.

Cela avait duré le temps d’un clin d’œil ou d’une éter­nité. Qui sau­rait dire ? Il n’y avait plus per­sonne pour dire. Il paraît qu’il n’y avait plus per­sonne pour dire. Du moins est-ce qui est rap­porté, c’est ce qui se dit. Cela ou autre chose. Peu importe. Qu’importe fina­le­ment que ce soit cela ou autre chose, peut-être per­sonne, peut-être un clin d’œil, peut-être l’éternité, tout cela fina­le­ment du pareil au même, puisqu’on le dit, que ça a duré, aurait duré, si quelqu’un…

Et puis il enten­dit un rire.