Les Dépossédés – URSULA LE GUIN – 05

(traduit de l’américain par Henry-Luc Planchat)

Sur Anarres, les proscrits d'Urras ont édifié, il y a cent soixante-dix ans, une utopie concrète fondée sur la liberté absolue des personnes et la coopération. Ce n'est pas un paradis, car Anarres est un monde pauvre et dur. Mais cela fonctionne. A l'abri d'un isolationnisme impitoyable qui menace maintenant la société anarchiste d'Anarres de sclérose.
Pour le physicien anarresti Shevek, la question est simple et terrible. Parviendra-t-il, en se rendant d'Anarres sur Urras, à renverser le mur symbolique qui isole Anarres du reste du monde ? Pourra-t-il faire partager aux habitants d'Urras la promesse dont il est porteur, celle de la liberté vraie ? Que découvrira-t-il enfin sur ce monde dont sont venus ses ancêtres et que la tradition anarrestie décrit comme un enfer ?

05-Les Dépossédés - LES ÉBÉNISTES URRASTIS ÉTAIENT -IMA

La question de l’inégalité de la femme et de l’homme ainsi que ses conséquences sur les relations charnelles est pour Shevek une autre source d’étonnement.

Il était bizarre que le sexe, source de tant de soulagement, de plaisir et de joie pendant de si nombreuses années, pût devenir en un jour un territoire inconnu où il devait s’avancer prudemment et reconnaître son ignorance ; et pourtant c’était ainsi. Il en était averti non seulement par l’étrange explosion de mépris et de colère de Kimoe, mais par une impression vague et antérieure que cet épisode remit en lumière.

Quand il était arrivé à bord du vaisseau, durant ces longues heures de fièvre et de désespoir, il avait été troublé, parfois ravi et parfois irrité, par une sensation très simple : la douceur du lit. Ce n’était qu’une couchette, mais le matelas supportait son poids avec une souplesse caressante. Il s’ajustait à lui, s’ajustait avec une telle insistance qu’il en était, encore maintenant, toujours conscient en s’endormant. Le plaisir et l’irritation qu’il lui procurait étaient tous deux nettement érotiques. Il y avait aussi l’appareil de séchage par air chaud : c’était la même sorte d’effet. Une caresse. Et la forme des meubles dans la salle des officiers, les douces courbes plastiques selon lesquelles avaient été contraints le bois et le métal rigides, la finesse et la délicatesse des surfaces et des textures, n’étaient-elles pas aussi, vaguement mais d’une manière insidieuse, érotiques ?

Il se connaissait assez bien pour être sûr que quelques jours sans Takver, même dans un moment de grande dépression, ne le travailleraient pas au point de lui faire sentir une femme dans chaque table. À moins que la femme n’y fût réellement.

05-Les Dépossédés - LES ÉBÉNISTES URRASTIS ÉTAIENT -LET… sur Urras.


Le fait que l’auteur soit une femme … me réjouit l’âme.

Les Dépossédés – URSULA LE GUIN – 04

(traduit de l’américain par Henry-Luc Planchat)

Sur Anarres, les proscrits d'Urras ont édifié, il y a cent soixante-dix ans, une utopie concrète fondée sur la liberté absolue des personnes et la coopération. Ce n'est pas un paradis, car Anarres est un monde pauvre et dur. Mais cela fonctionne. A l'abri d'un isolationnisme impitoyable qui menace maintenant la société anarchiste d'Anarres de sclérose.
Pour le physicien anarresti Shevek, la question est simple et terrible. Parviendra-t-il, en se rendant d'Anarres sur Urras, à renverser le mur symbolique qui isole Anarres du reste du monde ? Pourra-t-il faire partager aux habitants d'Urras la promesse dont il est porteur, celle de la liberté vraie ? Que découvrira-t-il enfin sur ce monde dont sont venus ses ancêtres et que la tradition anarrestie décrit comme un enfer ?

04-Les Dépossédés - KIMOE S’ EMPORTAIT FACILEMENT-IMA

Shevek s’étonne de tout dans ce vaisseau qui le conduit sur Urras (qui correspond à notre Terre). Il questionne sans cesse le médecin qui est chargé de s’occuper de lui pendant la traversée.

— L’officier en second semble avoir peur de moi, dit-il.

— Oh, en ce qui le concerne, c’est de la bigoterie religieuse. C’est un Épiphaniste partisan d’une interprétation stricte. Il récite les Primes toutes les nuits. C’est un esprit totalement rigide.

— Et il me voit… comment ?

— Comme un dangereux athée.

— Un athée ! Pourquoi ?

— Pourquoi ? Parce que vous êtes un Odonien d’Anarres ; il n’y a pas de religion sur Anarres.

— Pas de religion ? Sommes-nous des pierres, sur Anarres ?

— Je veux dire de religion établie, d’églises, de sectes…

04-Les Dépossédés - KIMOE S’ EMPORTAIT FACILEMENT .-LET

Toutes ses explications s’achevaient, après deux ou trois questions de Shevek, dans la confusion. Chacun considérait comme admises certaines relations que l’autre ne pouvait même pas voir. Par exemple, cette curieuse affaire de supériorité et d’infériorité. Shevek savait que le concept de supériorité, de hauteur relative, était important pour les Urrastis ; ils utilisaient souvent le terme « plus grand » comme synonyme de « meilleur » dans leurs écrits, là où un Anarresti aurait employé « plus central ». Mais qu’est-ce que le fait d’être plus grand avait à voir avec le fait d’être étranger ? C’était une énigme parmi des centaines.

— Je vois, dit-il alors, tandis que s’éclaircissait une autre énigme. Vous n’admettez pas de religion en dehors des églises, tout comme vous n’admettez pas de moralité en dehors des lois. Vous savez, je n’ai jamais compris cela, lors de mes nombreuses lectures de livres urrastis.

— Eh bien, de nos jours, toute personne éclairée admettrait…

— Le vocabulaire rend notre discussion difficile, dit Shevek, poursuivant sa découverte. En pravique, le mot religion est inhabituel. Non, comment dites-vous… rare. Pas souvent utilisé. Bien sûr, c’est une des Catégories : le Quatrième Mode. Peu de gens apprennent à pratiquer tous les Modes. Mais les Modes sont construits d’après les capacités naturelles de l’esprit, vous ne pourriez pas croire sérieusement que nous n’avons aucune capacité religieuse ? Que nous pouvons connaître la physique en étant coupés des relations les plus profondes qu’il y a entre l’homme et le cosmos ?

— Oh, non, pas du tout…

— Ce serait faire de nous une pseudo-espèce !

— Des hommes éduqués comprendraient certainement cela, ces officiers sont des ignorants.

— Mais alors, seuls les bigots sont autorisés à aller dans le cosmos ?

Toutes leurs conversations étaient comme cela, éprouvantes pour le docteur et insatisfaisantes pour Shevek, et pourtant extrêmement intéressantes pour tous les deux. Elles étaient pour Shevek le seul moyen d’explorer le nouveau monde qui l’attendait.

Les Dépossédés – URSULA LE GUIN – 03

(traduit de l’américain par Henry-Luc Planchat)

Sur Anarres, les proscrits d'Urras ont édifié, il y a cent soixante-dix ans, une utopie concrète fondée sur la liberté absolue des personnes et la coopération. Ce n'est pas un paradis, car Anarres est un monde pauvre et dur. Mais cela fonctionne. A l'abri d'un isolationnisme impitoyable qui menace maintenant la société anarchiste d'Anarres de sclérose.
Pour le physicien anarresti Shevek, la question est simple et terrible. Parviendra-t-il, en se rendant d'Anarres sur Urras, à renverser le mur symbolique qui isole Anarres du reste du monde ? Pourra-t-il faire partager aux habitants d'Urras la promesse dont il est porteur, celle de la liberté vraie ? Que découvrira-t-il enfin sur ce monde dont sont venus ses ancêtres et que la tradition anarrestie décrit comme un enfer ?

03-Les Dépossédes -TENIR À L’ ÉCART OU ENFERMER-IMA1

 

Shevek s’est éveillé dans sa cabine.

Ne dénichant pas ses propres vêtements, il remit ceux qu’il avait trouvés sur lui en s’éveillant : un pantalon large, noué par une cordelette, et une veste sans forme ; tous les deux d’un jaune clair avec de petites taches bleues. Il se regarda dans le miroir et trouva cela d’un effet malheureux. Était-ce ainsi qu’on s’habillait sur Urras ? Il chercha vainement un peigne, s’arrangea en tressant ses cheveux en arrière et, ainsi bichonné, s’apprêta à quitter la pièce.

Ce lui fut impossible. La porte était verrouillée.

Shevek fut d’abord incrédule, puis cette incrédulité se transforma en une sorte de colère, un désir aveugle de violence, qu’il n’avait encore jamais ressenti de toute sa vie. Il s’acharna sur l’impassible poignée de porte, frappa des poings contre le métal lisse, puis fit demi-tour et poussa violemment le bouton d’appel, que le docteur lui avait dit d’utiliser en cas de besoin. Rien ne se passa. Il y avait de nombreux autres boutons numérotés de différentes couleurs sur le panneau d’intercom ; il les poussa tous, rageusement. Le haut-parleur mural se mit à babiller :

— Qui diable oui arrivant droit devant très net que de vingt-deux…

Shevek remit tous les boutons dans leur position initiale :

— Ouvrez la porte !

La porte s’ouvrit en coulissant, le docteur lança un regard à l’intérieur. À la vue de son visage inquiet, chauve et jaunâtre, la colère de Shevek se refroidit et retourna dans les ténèbres intérieures.

— La porte était fermée, dit-il.

— Je suis désolé, Dr Shevek… une précaution… contre la contagion… garder les autres à l’écart…

03-Les Dépossédes -TENIR À L’ ÉCART OU ENFERMER-LET

— La sécurité…

— La sécurité ? Dois-je être enfermé dans une boîte ?

— Le mess des officiers, offrit précipitamment le docteur d’une voix apaisante. Avez-vous faim, monsieur ? Peut-être désirez-vous vous habiller pour que nous puissions nous rendre au mess.

Shevek regarda les habits du docteur ; un pantalon bleu et serré, s’infiltrant dans des bottes qui paraissaient aussi douces et soyeuses que les vêtements eux-mêmes ; une tunique violette fendue sur le devant et tenue refermée par des brandebourgs argentés ; et en dessous, n’apparaissant qu’autour du cou et des poignets, un tricot d’un blanc éclatant.

— Ne suis-je pas habillé ? demanda enfin Shevek.

— Oh, ces pyjamas pourront aller, de toute façon. Il n’y a guère de formalisme à bord d’un cargo !

— Pyjamas ?

— Ce que vous portez. Des vêtements de sommeil.

— Des vêtements que l’on porte en dormant ?

— Oui.

Shevek cligna les yeux, mais ne fit aucun commentaire.

— Où sont les vêtements que je portais ? demanda-t-il.

— Vos vêtements ? Je les ai fait nettoyer… stériliser. J’espère que cela ne vous dérange pas, monsieur…

Il fouilla dans un placard mural que Shevek n’avait pas découvert et en sortit un paquet enveloppé dans du papier vert pâle. Il défit les vieux vêtements de Shevek, qui semblaient très propres et un peu rétrécis, fit une boule du papier vert, activa un autre panneau, jeta le papier dans le réceptacle qui s’ouvrait, et sourit d’un air hésitant.

— Voilà, Dr Shevek.

— Qu’est-il arrivé au papier ?

— Au papier ?

— Le papier vert.

— Oh, je l’ai mis à la poubelle.

— La poubelle ?

— Pour les détritus. Il a été brûlé.

— Vous brûlez le papier ?

— Peut-être a-t-il simplement été lâché dans l’espace, je n’en sais rien. Je ne suis pas un médic de l’espace, Dr Shevek. J’ai eu l’honneur de vous recevoir en raison de mon expérience avec d’autres visiteurs venus de l’extérieur, les ambassadeurs de Terra et de Hain. Je m’occupe de la décontamination et de la procédure d’adaptation pour tous les étrangers qui arrivent en A-Io. Bien que vous ne soyez pas vraiment étranger, évidemment.

Il regarda Shevek d’un air gêné ; celui-ci ne pouvait pas suivre tout ce qu’il disait, mais discernait la nature inquiète, timide et bien intentionnée qui se trouvait derrière les mots.

— Non, lui assura Shevek, peut-être ai-je eu la même grand-mère que vous, il y a deux cents ans, sur Urras.

Il mettait ses vieux vêtements et, en enfilant sa chemise par-dessus sa tête, il vit le docteur fourrer les « vêtements de sommeil » bleus et jaunes dans l’ouverture de la « poubelle ». Shevek s’arrêta, le col de sa chemise encore sur le nez. Puis il émergea complètement, s’agenouilla et ouvrit la poubelle. Elle était vide.

— Les vêtements sont brûlés ?

— Oh, ceux-là sont des pyjamas bon marché, pour le service… on les met et on les jette, cela coûte moins cher que de les faire nettoyer.

— Cela coûte moins cher, répéta Shevek d’un air méditatif. Il avait prononcé ces mots à la façon d’un paléontologue regardant un fossile, un fossile datant d’au moins une strate.

— Je crains que vos bagages n’aient été perdus dans cette course pour atteindre le vaisseau. J’espère qu’ils ne contenaient rien d’important.

— Je n’ai rien apporté, dit Shevek.

Les Dépossédés – URSULA LE GUIN – 02

(traduit de l’américain par Henry-Luc Planchat)

Sur Anarres, les proscrits d'Urras ont édifié, il y a cent soixante-dix ans, une utopie concrète fondée sur la liberté absolue des personnes et la coopération. Ce n'est pas un paradis, car Anarres est un monde pauvre et dur. Mais cela fonctionne. A l'abri d'un isolationnisme impitoyable qui menace maintenant la société anarchiste d'Anarres de sclérose.
Pour le physicien anarresti Shevek, la question est simple et terrible. Parviendra-t-il, en se rendant d'Anarres sur Urras, à renverser le mur symbolique qui isole Anarres du reste du monde ? Pourra-t-il faire partager aux habitants d'Urras la promesse dont il est porteur, celle de la liberté vraie ? Que découvrira-t-il enfin sur ce monde dont sont venus ses ancêtres et que la tradition anarrestie décrit comme un enfer ?

02-Les Dépossédés - MÊME LÀ OÙ IL SE TROUVAIT-IMA

Shevek est sur une couchette dans sa cabine, quelqu’un est prêt de lui et semble en colère.

— Venez avec moi, je vous prie. Je suis médecin.

— Je vais bien.

— Je vous demande de venir avec moi, Dr Shevek !

— Vous êtes docteur, dit Shevek après un instant de silence. Pas moi. On m’appelle Shevek.

Le docteur – un petit homme affable et chauve – fit une grimace inquiète.

— Vous devriez être dans votre cabine, monsieur – il y a danger d’infection – vous n’auriez dû être en contact avec personne d’autre que moi, j’ai été en désinfection pendant deux semaines pour rien, à cause de ce sacré capitaine ! Veuillez venir avec moi, monsieur. On me tiendra pour responsable…

Shevek sentit que le petit homme était embêté. Il n’avait aucun scrupule, aucune sympathie pour l’autre ; 02-Les Dépossédés - MÊME LÀ OÙ IL SE TROUVAIT-LET

Le docteur avait examiné son épaule blessée (cette contusion embarrassait Shevek ; il avait été trop tendu et pressé pour se rendre compte de ce qui se passait sur le terrain d’atterrissage, et il n’avait pas senti la pierre le frapper). Il se tournait maintenant vers lui en tenant une seringue hypodermique.

— Je ne veux pas de cela, dit Shevek. Son iotique verbal était lent et, comme il s’en était aperçu durant les dialogues par radio, sa prononciation était mauvaise, mais il était assez correct d’un point de vue grammatical ; il avait plus de difficultés à comprendre qu’à parler.

— C’est un vaccin contre la rougeole, dit le docteur, d’un ton professionnel et détaché.

— Non, dit Shevek.

Le docteur se mâchonna les lèvres pendant un moment, puis ajouta :

— Vous savez ce qu’est la rougeole, monsieur ?

— Non.

— Une maladie. Contagieuse. Souvent grave pour les adultes. Vous ne l’avez pas sur Anarres ; des mesures prophylactiques l’ont empêché d’apparaître quand la planète a été colonisée. Mais elle est répandue sur Urras. Elle pourrait vous tuer. Ainsi qu’une douzaine d’autres infections virales communes. Vous n’avez aucune résistance contre elles. Êtes-vous droitier, monsieur ?

Automatiquement, Shevek fit non de la tête. Avec l’habileté d’un prestidigitateur, le docteur glissa l’aiguille dans son bras droit. Shevek se soumit en silence à cette injection, et aux autres. Il n’avait pas le droit d’être soupçonneux, ni de protester. Il s’était livré de lui-même à ces gens ; il avait abandonné son droit inné de décision. Ce droit était parti, l’avait quitté avec sa planète, la planète de l’espoir, le caillou aride.

Le docteur parla de nouveau, mais il n’écouta pas.

Les Dépossédés – URSULA LE GUIN –

(traduit de l’américain par Henry-Luc Planchat)

Sur Anarres, les proscrits d'Urras ont édifié, il y a cent soixante-dix ans, une utopie concrète fondée sur la liberté absolue des personnes et la coopération. Ce n'est pas un paradis, car Anarres est un monde pauvre et dur. Mais cela fonctionne. A l'abri d'un isolationnisme impitoyable qui menace maintenant la société anarchiste d'Anarres de sclérose.
Pour le physicien anarresti Shevek, la question est simple et terrible. Parviendra-t-il, en se rendant d'Anarres sur Urras, à renverser le mur symbolique qui isole Anarres du reste du monde ? Pourra-t-il faire partager aux habitants d'Urras la promesse dont il est porteur, celle de la liberté vraie ? Que découvrira-t-il enfin sur ce monde dont sont venus ses ancêtres et que la tradition anarrestie décrit comme un enfer ?

01-Les Dépossédés - DES MURS ENTOURAIENT-image

Shevek est dans le vaisseau spatial qui va le conduire de son monde (l’équivalent de la Lune, monde où tente de subsister une civilisation basée sur l’anarchie) au monde dont ont fuit ses ancêtres (l’équivalent de la Terre, où la civilisation du capitalisme industriel patriarcal bat son plein)

Toutes leurs conversations étaient comme cela, éprouvantes pour le docteur et insatisfaisantes pour Shevek, et pourtant extrêmement intéressantes pour tous les deux. Elles étaient pour Shevek le seul moyen d’explorer le nouveau monde qui l’attendait. Le vaisseau lui-même, et l’esprit de Kimoe, étaient son microcosme. Il n’y avait pas de livres à bord de L’Attentif, les officiers évitaient Shevek, et les hommes d’équipage étaient tenus strictement à l’écart de son chemin. Quant à l’esprit du docteur, bien qu’intelligent et certainement bien intentionné, c’était un fouillis d’artefacts intellectuels encore plus confondants que tous les gadgets, les appareils et les meubles qui remplissaient le vaisseau. Shevek trouvait ces derniers amusants : tout était soigné, abondant et témoignait d’une grande imagination ; mais les meubles qui remplissaient l’intellect de Kimoe ne lui paraissaient pas aussi confortables. Les idées de Kimoe ne semblaient jamais capables d’aller en ligne droite ; elles devaient contourner ceci, éviter cela, et allaient finalement s’écraser contre un mur. 

01-Les Dépossédés - DES MURS ENTOURAIENT-LER

bien qu’il se cachât sans cesse derrière eux. Une seule fois, Shevek vit en eux une brèche, durant toutes leurs journées de conversation, entre les planètes.

Il avait demandé pourquoi il n’y avait pas de femmes à bord du vaisseau, et Kimoe avait répondu que faire marcher un cargo spatial n’était pas un travail de femme. Des cours d’histoire et sa connaissance des écrits d’Odo offraient à Shevek un contexte suffisant pour comprendre cette réponse tautologique, et il n’insista pas. Mais le docteur lui posa une question en retour, une question sur Anarres.

— Est-il vrai, Dr Shevek, que dans votre société les femmes sont traitées exactement comme les hommes ?

— Ce serait faire peu de cas d’un bon engin, dit Shevek en riant, puis il rit à nouveau en comprenant tout le ridicule de cette idée.

Le docteur hésita, contournant apparemment avec difficulté un des obstacles de son esprit, puis parut gêné, et dit :

— Oh non, je ne voulais pas dire sexuellement – évidemment vous – elles… Je voulais dire en ce qui concerne leur statut social.

— Statut est un synonyme de classe ?

Kimoe essaya d’expliquer le mot statut, n’y parvint pas, et revint au premier sujet.

— N’y a-t-il vraiment aucune distinction entre le travail des hommes et celui des femmes ?

— Eh bien, non, ce serait une base très catégorique pour la division du travail, ne trouvez-vous pas ? Une personne choisit son travail en fonction de son intérêt, de son talent, de sa force… qu’est-ce que le sexe vient faire là-dedans ?

— Les hommes sont plus forts, physiquement, affirma le docteur avec une assurance professionnelle.

— Oui, souvent, et plus grands, mais qu’est-ce que cela peut faire quand nous avons des machines ? Et même quand nous n’avons pas de machines, quand nous devons creuser avec une pelle ou porter quelque chose sur le dos, les hommes travaillent peut-être plus vite – les plus forts – mais les femmes travaillent plus longtemps… J’ai souvent souhaité être aussi résistant qu’une femme.

Kimoe le dévisagea, si choqué qu’il en oubliait les convenances.

— Mais la perte de… de tout ce qui est féminin… de la délicatesse… et la perte de la dignité masculine… Vous ne pouvez certainement pas prétendre que, dans votre travail, les femmes sont vos égales ? En physique, en mathématiques, ce qui concerne l’intellect ? Vous ne pouvez pas prétendre vous abaisser constamment à leur niveau ?

Shevek s’assit dans la confortable chaise rembourrée et son regard fit le tour de la salle des officiers. Sur l’écran, la courbe brillante d’Urras était immobile sur le fond noir de l’espace, comme une opale bleu-vert. Cette agréable vision, ainsi que la salle étaient devenues familières à Shevek ces derniers jours, mais maintenant les couleurs vives, les chaises curvilignes, les lampes dissimulées, les tables de jeux, les écrans de télévision et la moquette, tout cela lui semblait aussi étranger que la première fois qu’il l’avait vu.

— Je ne crois pas avoir prétendu grand-chose, Kimoe, dit-il.

— Bien sûr, j’ai connu des femmes très intelligentes, des femmes qui pouvaient penser exactement comme un homme, dit le docteur d’une voix précipitée, conscient qu’il avait presque crié – qu’il avait crié en frappant des poings contre la porte verrouillée, pensa Shevek…

Shevek détourna la conversation, mais il continua d’y penser. Ce problème de la supériorité et de l’infériorité devait être un problème majeur dans la vie sociale urrastie. Si pour se respecter lui-même Kimoe devait considérer la moitié de la race humaine comme lui étant inférieure, alors comment les femmes faisaient-elles pour se respecter elles-mêmes – considéraient-elles les hommes comme étant inférieurs ?


Calendrier – 21 Septembre – Deborah …*

Deborah …* a écrit des poèmes, des fictions, des pièces de théâtre et a été à de nombreuse reprise nominée pour des prix littéraires…
21-09-Deborah LL’extrait qui est donné ici provient du dernier de ses romans traduits en français…
21-09-Deborah L-QUAND JE VAIS-leNdG

Ou.., plus facile

(parcours facile)


*(Tu as trouvé son nom ?
Partage ta solution en commentaire …)


** Rechercher la phrase découverte dans la grille sur internet…permet de découvrir le nom de son auteur, ainsi que de lire cet extrait dans une version plus longue.

*

Un pass parental …

 

La critique que l’on fait parfois à l’Eglise catholique et à ses prêtres sensés ne pas avoir de progéniture, est en rapport avec une supposée méconnaissance de la vie réelle qui serait liée à un manque jugé capital, celui d’engendrer une descendance (et de l’éduquer). Ce qui supposerait une vision très différente de … l’avenir, laquelle dépasserait l’existence personnelle pour se prolonger dans un projet plus lointain … et insaisissable.

Un pass parental...

Philippe Pétain n’a pas eu d’enfant.