« La grande beuverie » – René Daumal – Dialogue laborieux – 15 –

A14- UN SPECTACLE TERRIFIANT-image

La grand beuverie - en Calabre

Tout ce qui est sans chair et sans émotion vraie, en prend pour son grade dans cette oeuvre truculente.


Dialogue laborieux – 15 –
L’homme
le seul animal qui marche
debout, certes

mais surtout
souvent
à reculons ?

Refusant de
(parce qu’il pense être)
devenir …

 

 


« C’est la soif…

(Le chœur : qui peut qui peut qui pourrait)

… de l’estomac

(Le chœur : qui pue qui pue qui pourrit)

C’est la soif…

(Le chœur : qui peut qui peut qui pourrait)

… de la poitrine

(Le chœur : qui pue qui pue qui pourrit)

C’est la soif…

(Le chœur : qui peut qui peut qui pourrait)

… de la cervelle

(Le chœur : qui pue qui pue qui pourrit)

Vous voyez, ce n’était pas malin. Après venait « c’est la faim de la bouche », puis « du nez » et « de l’œil », toujours selon le même système, de plus en plus vite, et quelques-uns se mirent à danser là-dessus une danse infernale  »…

  

A15- COMME SEULS PEUVENT-let


 

A15- COMME SEULS PEUVENT-image


« comme seuls peuvent en danser dans une mare des têtards révoltés qui soudain ne veulent plus devenir grenouilles» 

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… ou une chenille qui ne voudrait pas passer
par la tombe
de la chrysalide ?


Dialogue laborieux 15,  complet (au format pdf) Dialogue Laborieux 15

« La grande beuverie » – René Daumal – Dialogue laborieux – 14 –

A14- UN SPECTACLE TERRIFIANT-image

La grand beuverie - en Calabre

Tout ce qui est sans chair et sans émotion vraie, en prend pour son grade dans cette oeuvre truculente.


Dialogue laborieux – 14 –
Un petit écho à
« L’évidence absurde »*
dans cette mise en abyme

 

 


« Une nuit, je fais un rêve terrifiant.
Un énorme tire-bouchon, c’était le monde, tournait en se vissant sur place dans sa propre spirale, comme l’enseigne des coiffeurs américains, et je me voyais, pas plus grand qu’un pou mais moins adhérent, glisser et culbuter sur l’hélice et me tourbillonner la pensée sur des escaliers roulants de formes a priori.
Tout à coup, c’était fatal, le grand craquement, ma nuque éclate, je tombe sur le nez, j’émerge dans un éclaboussement d’étincelles devant le Cafre, venu pour m’éveiller.
Il me dit : « Tu as eu la grande catacouiche, hein ? Alors viens voir. »
Il me mène au pigeonnier, me fait regarder par un trou de la paroi. Je mets un œil. Je vois »…

  

A14- UN SPECTACLE TERRIFIANT-let


 

A14- UN SPECTACLE TERRIFIANT-image


« un spectacle terrifiant : un énorme tire-bouchon, c’était le monde, tournait en se vissant sur place …

dans sa propre spirale, comme l’enseigne des coiffeurs américains, et je me voyais pas plus grand qu’un pou mais moins adhérent » 

____________

Par les petits trous
on voit
la même chose que par les grands
C’est un peu ce que disait
la « Table d’Émeraude »**

(mille excuses pour les allergiques aux textes ésotériques anciens
dont il faut retraduire le sens
en se rappelant qu’alors
de même que la distinction artiste / artisan n’existait pas
il en était de même pour magie / science)


Dialogue laborieux 14,  complet (au format pdf) Dialogue Laborieux 14

 


* "... Le Vieillard de la Mer, semble-t-il, avait coutume de répondre more
pataphysico aux questions saugrenues que les voyageurs grecs aimaient
poser aux sages qu'ils rencontraient. Ainsi, interrogé par Cléombrote
sur la question de l'unicité ou de la pluralité des mondes, il répondit :
« qu'il n'y avait ni une infinité de mondes ni un seul, ni cinq,
mais 183 disposés en triangle, qu'ils se touchent les uns les autres et
dans leur révolution forment une espèce de danse... etc... ».
Cléombrote prit cette réponse pour du bon pain ; pour moi,
ataviquement instruit des usages pataphysiques, je sais que c'est la seule
réponse qui puisse convenir à aussi sotte question : réponse enrobant le
vrai dans l'absurde, propre à éveiller chez le voyageur des doutes et de
nouvelles questions. Comme le Sphynx, mon Père marin parlait par
énigmes. Mais au lieu de dévorer l'incapable de répondre, il le faisait,
au contraire, naître, et le déposait, revêtu d'un corps d'enfant et plein
de questions, sur la grève où je me connus humain pour la première
fois. Et nous autres enfants de la Mer Rouge, autrement dit
pataphysiciens, continuons à abasourdir la race questionneuse des
Cléombrote de nos évidences absurdes. "

** « Tout ce qui est en haut est comme ce qui est en bas …
miracle de l’unité. »

« La grande beuverie » – René Daumal – Dialogue laborieux – 13 –

A12- IL Y A DES PAROLES -image

La grand beuverie - en Calabre

Tout ce qui est sans chair et sans émotion vraie, en prend pour son grade dans cette oeuvre truculente.


Dialogue laborieux – 13–
René Daumal évoque trois personnages de la littérature
et
sous entend
qu’ils ont chacun
quelque chose à nous dire.

(pour connaître les deux autres, lire le chapitre complet donné en fin de page)

 


« Le troisième était Léon-Paul Fargue*, en costume d’amiral, qu’il avait orné de nombreux galions supplémentaires ; il portait le bicorne en travers et avait remplacé l’épée par un sabre d’abordage. Il avait, tantôt au menton, tantôt à la main, une barbe arménienne postiche : et, selon les moments, les courbures et les nœuds de la conversation, son visage passait du glabre au velu et du poilu au rasé comme par les phases étonnantes d’un astre humain errant.
C’est dommage que j’aie entendu si peu de ce qu’ils se dirent. Personne d’autre »…

  

A13- NE REMARQUA LES TROIS VISITEURS-let


 

A13- NE REMARQUA LES TROIS VISITEURS-image


« ne remarqua les trois visiteurs, ni même la salle où ils devisaient. Quand j’en ai parlé aux autres, ils m’ont ri au nez.… » 

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Se voir rire au nez
est le lot de tous les précurseurs
la vigie voit bien avant tous les occupants du bateau
on accepte ses annonces
parce qu’elle a un label
toutes les autres vigies dépourvue de cette étiquette
risquent le même sort que le héro de Daumal

à moins qu’ils annoncent
ce que chacun veut entendre
plutôt que ce qu’ils voient
A ce jeu
ceux qui n’ont aucun talent pour scruter l’horizon
sont gagnants.


Dialogue laborieux 13,  complet (au format pdf) Dialogue Laborieux 13

 


* La voix de Fargue : « Si j’avais quelque jeune disciple à former, je me contenterais probablement de lui murmurer ces seuls mots : sensible, s’acharner à être sensible, infiniment sensible, infiniment réceptif. Toujours en état d’osmose. Arriver à n’avoir plus besoin de regarder pour voir. Discerner le murmure des mémoires, le murmure de l’herbe, le murmure des gonds, le murmure des morts. Il s’agit de devenir silencieux pour que le silence nous livre ses mélodies, douleur pour que les douleurs se glissent jusqu’à nous, attente pour que l’attente fasse enfin jouer ses ressorts. Écrire, c’est savoir dérober des secrets qu’il faut encore savoir transformer en diamants. »

« La grande beuverie » – René Daumal – Dialogue laborieux – 12 –

A12- IL Y A DES PAROLES -image

La grand beuverie - en Calabre

Tout ce qui est sans chair et sans émotion vraie, en prend pour son grade dans cette oeuvre truculente.


Dialogue laborieux – 12–
Un écho à une autre oeuvre de René Daumal
« Les pouvoirs de la parole »
dont on pourra voir un développement
chez Colimasson 

 


« J’ai quelques autres idées.
Par exemple sur la viscosité du son.
Les sons s’étalent sur les surfaces, glissent sur les parquets, coulent dans les gouttières, se tassent dans les coins, se brisent sur les arêtes, pleuvent sur les muqueuses, fourmillent sur les plexus, flambent sur les poils et papillonnent sur les peaux comme l’air chaud sur les prairies en été.
Il y a des batailles aériennes d’ondes qui se replient sur elles-mêmes, prennent des mouvements rotatoires et tourbillonnent entre ciel et terre comme le regret indestructible du suicidé qui à mi-chemin de sa chute du sixième étage, soudain ne voudrait plus mourir. »…

  

A12- IL Y A DES PAROLES -let


 

A12- IL Y A DES PAROLES -image


« Il y a des paroles qui n’arrivent pas à destination et qui se forment en boules errantes, gonflées de danger… » 

« , comme la foudre parfois quand elle n’a pas trouvé sa cible. Il y a des paroles qui gèlent » 

____________

Ici aussi
comme dans l’oeuvre de Joseph Jacotot
la parole (de Totochabo) prend son sens
en grande partie
non dans celui des mots qui se déploient
mais
dans la forme de leur assemblage.
Leur tourbillon en dit davantage
que leurs habits ou leur chair même.
Ce qui nous parvient
est inséparable
de la voix
que l’on entend
sait
ou imagine.


Dialogue laborieux 12,  complet (au format pdf) Dialogue Laborieux 12

 

« La grande beuverie » – René Daumal – Dialogue laborieux – 11 –

A11- « ENFIN TE VOILÀ REVENU-image

La grand beuverie - en Calabre

Tout ce qui est sans chair et sans émotion vraie, en prend pour son grade dans cette oeuvre truculente.


Dialogue laborieux – 11–
On ne se débarrasse pas facilement
de ses démons.

 


«Mais comme j’avais laissé mon troupeau d’idées noires auprès de la futaille, je les y retrouvai. Elles me sautèrent au cou avec des cris de joie, m’appelèrent « petit oncle », et me crièrent toutes sortes de paroles de tendresse, comme : »…

  

A11- « ENFIN TE VOILÀ REVENU-let


 

A11- « ENFIN TE VOILÀ REVENU-image


« Enfin te voilà revenu, ah ! ce qu’on est heureuses de te revoir ! » 

Elles se pendaient à mes cheveux, à mes oreilles, à mes doigts, m’enlevaient mes lunettes, renversaient mon verre, salissaient mon pantalon, mettaient des mies de pain dans mes chaussettes. J’étais bien empêtré.

____________

Le cerveau est une éponge

il a horreur du vide
et du silence.
Si nous sommeillons
il invite le premier démon qui passe
à entrer.
Il faut lui donner de quoi s’occuper
le réquisitionner par exemple
au stockage, tri et gestion
d’informations sensibles
qui le détourneront du chant des sirènes.


Dialogue laborieux 11,  complet (au format pdf) Dialogue Laborieux 11

 

« La grande beuverie » – René Daumal – Dialogue laborieux – 10 –

A10- AVEC SA MÉCANIQUE -image

La grand beuverie - en Calabre

Tout ce qui est sans chair et sans émotion vraie, en prend pour son grade dans cette oeuvre truculente.


Dialogue laborieux – 10–
Avez vous des illusions
concernant
ce que vous nommez
à la suite de Descartes
vos pensées ?
(lire le pdf en fin d’article)

René Daumal
leur attribue le même niveau de conscience
que la partie « matérielle » de l’être.

 


«— Vous n’avez parlé que des corps inanimés. Et les corps animés, alors ?
— Oh ! ceux-là, vous savez aussi bien que moi comme ils sont sensibles au langage articulé. Par exemple, un monsieur passe dans la rue, tout occupé de ses chatouillements internes (ses pensées, comme il dit). Vous criez : « Hep ! ». Aussitôt toute cette machine compliquée, …
»…

  

A10- AVEC SA MÉCANIQUE -let


 

A10- AVEC SA MÉCANIQUE -image


avec sa mécanique de muscles et d’os, son irrigation sanguine, sa thermo-régulation, ses machines gyroscopiques »

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Pour celui qui enseigne
René Daumal évoque
la raison pour laquelle la parole fait
ou ne fait pas
mouche

l’absence de visée
d’intentionnalité.

Chacun connait
ce
« Bonjour ! »
administré par quelqu’un
qui n’attend pas votre retour
et ne l’entendra pas.


Dialogue laborieux 10,  complet (au format pdf) Dialogue Laborieux 10

 

« La grande beuverie » – René Daumal – Dialogue laborieux – 9 –

A09- CE SERAIT EXACTEMENT-image3

La grand beuverie - en Calabre

Tout ce qui est sans chair et sans émotion vraie, en prend pour son grade dans cette oeuvre truculente.


Dialogue laborieux – 9–
Une petite évocation de ce qui sous tend cette grande beuverie
L’éveil
et la soif impossible à étancher que suscite
cette découverte.

 


«— Tout cela est bien futile, l’entendîmes-nous grogner. Nous ne sommes pas ici pour parler littérature, acoustique ni sorcellerie. Nous sommes ici pour ce que vous savez. Je demande qu’on change de sujet.
— Mais qui a choisi ce sujet ? répliqua le vieux. Vous m’avez accusé tout à l’heure d’avoir cassé une mandoline. Je me défends. Et je vous réponds d’abord que ce n’était pas une mandoline, mais une guitare.
— N’essayez pas de vous défiler, monsieur, ça ne prend pas.
— Je ne me défile pas, mademoiselle. Je réponds à vos questions. J’aimerais autant parler de jardinage ou d’héraldique ou de Charles Quint, mais je vous assure que  »…

  

A09- CE SERAIT EXACTEMENT-let


 

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ce serait exactement le même cafouillage. Personne ici n’est capable de rester éveillé deux secondes de suite. …»

Et quand on dort, on boit mal. »

____________

Jamais René Daumal
n’a semblé plus éveillé
que sur son lit de mort.
Ce que les expériences hasardeuses
de la jeunesse
avait échoué à le faire atteindre
La montée patiente
vers le « Mont Analogue »*
l’en a rapproché.


Dialogue laborieux 9,  complet (au format pdf) Dialogue Laborieux 09

 


* A rebours de notre époque
qui est celle du numérique
(« Le règne de la Quantité »)
et s’en fait parfois
un titre de gloire.

Comme si le squelette valait plus
que le corps vivant.