Le mont analogue – René Daumal (simpliste) – 02

(traduit du bulgare par le traducteur du « Coeur Cerf »)

Le Mont Analogue fut commencé par René Daumal en juillet 1939 lors de son séjour à Pelvoux dans les Alpes et à un moment particulièrement tragique de son existence. Il venait d'apprendre – à trente et un ans – qu'il était perdu : tuberculeux depuis une dizaine d'années, sa maladie ne pouvait avoir qu'une issue fatale. Trois chapitres étaient achevés en juin 1940 quand Daumal quitta Paris à cause de l'occupation allemande, sa femme, Vera Milanova, étant israélite. Après trois ans passés entre les Pyrénées (Gavarnie), les environs de Marseille (Allauch) et les Alpes (Passy, Pelvoux), dans des conditions très difficiles sur tous les plans, Daumal connut enfin, au cours de l'été 1943, un moment de répit et espéra pouvoir finir son « roman ». Il se remit au travail, mais une dramatique aggravation de sa maladie l'empêcha de terminer la relation de son voyage « symboliquement authentique ». Il mourut à Paris le 21 mai 1944. ? 
(extrait le avant-propos de l'éditeur)

02-Le mont analogue- À TITRE DE-IMA2

Cette lettre dépasse, de loin ses espérances (dont on peut même douter), l’auteur en vient alors à relire l’article dans lequel il avait émis l’existence (presque en forme de jeu de l’esprit) de cette montagne …

 

J’avais déjà presque oublié l’article auquel mon correspondant faisait allusion, et qui avait paru, près de trois mois auparavant, dans le numéro de mai de la Revue des Fossiles.

Flatté par cette marque d’intérêt d’un lecteur inconnu, j’éprouvais en même temps un certain malaise à voir prendre tellement au sérieux, presque au tragique, une fantaisie littéraire qui, sur le moment, m’avait assez exalté, mais qui, maintenant, était un souvenir déjà lointain et refroidi.

Je relus cet article. C’était une étude assez rapide sur la signification symbolique de la montagne dans les anciennes mythologies. Les différentes branches de la symbolique formaient depuis longtemps mon étude favorite – je croyais naïvement y comprendre quelque chose – et, par ailleurs, j’aimais la montagne en alpiniste, passionnément. La rencontre de ces deux sortes d’intérêt, si différentes, sur le même objet, la montagne, avait coloré de lyrisme certains passages de mon article.

(De telles conjonctions, si incongrues qu’elles puissent paraître,

sont pour beaucoup dans la genèse de ce que l’on appelle vulgairement poésie ;

je livre cette remarque,

02-Le mont analogue- À TITRE DE-LET

sorte de langage.)

Dans la tradition fabuleuse, avais-je écrit en substance, la Montagne est le lien entre la Terre et le Ciel. Son sommet unique touche au monde de l’éternité, et sa base se ramifie en contreforts multiples dans le monde des mortels. Elle est la voie par laquelle l’homme peut s’élever à la divinité, et la divinité se révéler à l’homme. Les patriarches et prophètes de l’Ancien Testament voient le Seigneur face à face sur des lieux élevés. C’est le Sinaï et c’est le Nebo de Moïse, et ce sont, dans le Nouveau Testament, le Mont des Oliviers et le Golgotha. J’allais jusqu’à retrouver ce vieux symbole de la montagne dans les savantes constructions pyramidales d’Egypte et de Chaldée. Passant chez les Aryens, je rappelais ces obscures légendes des Védas, où le soma, la « liqueur » qui est la « semence d’immortalité », est dit résider, sous sa forme lumineuse et subtile, « dans la montagne ». Dans l’Inde, Himalaya est le séjour de Çiva, de son épouse « la Fille de la Montagne », et des « Mères » des mondes – de même qu’en Grèce le roi des dieux tenait sa cour sur l’Olympe. Dans la mythologie grecque, justement, je trouvais le symbole complété par l’histoire de la révolte des enfants de la Terre qui, avec leurs natures terrestres et des moyens terrestres, essayèrent d’escalader l’Olympe et de pénétrer dans le Ciel avec leurs pieds glaiseux ; n’était-ce pas d’ailleurs la même entreprise que poursuivaient les constructeurs de la tour de Babel, qui, sans renoncer à leurs ambitions multiples et personnelles, prétendaient atteindre au royaume de l’Unique impersonnel ? En Chine, il était question des « Montagnes des Bienheureux », et les anciens sages instruisaient leurs disciples sur le bord des précipices…


[Note] DES PRECIPICES DELICIEUX = PIEUX DISCIPLES DE CIRCEE

Le mont analogue – René Daumal (simpliste) – 01

(traduit du bulgare par le traducteur du « Coeur Cerf »)

Le Mont Analogue fut commencé par René Daumal en juillet 1939 lors de son séjour à Pelvoux dans les Alpes et à un moment particulièrement tragique de son existence. Il venait d'apprendre – à trente et un ans – qu'il était perdu : tuberculeux depuis une dizaine d'années, sa maladie ne pouvait avoir qu'une issue fatale. Trois chapitres étaient achevés en juin 1940 quand Daumal quitta Paris à cause de l'occupation allemande, sa femme, Vera Milanova, étant israélite. Après trois ans passés entre les Pyrénées (Gavarnie), les environs de Marseille (Allauch) et les Alpes (Passy, Pelvoux), dans des conditions très difficiles sur tous les plans, Daumal connut enfin, au cours de l'été 1943, un moment de répit et espéra pouvoir finir son « roman ». Il se remit au travail, mais une dramatique aggravation de sa maladie l'empêcha de terminer la relation de son voyage « symboliquement authentique ». Il mourut à Paris le 21 mai 1944. ? 
(extrait le avant-propos de l'éditeur)

01-Le mont analogue- QUAND J’ OUVRIS-IMA

L’auteur reçois une lettre qui brise son isolement

 

Le commencement de tout ce que je vais raconter, ce fut une écriture inconnue sur une enveloppe. Il y avait dans ces traits de plume qui traçaient mon nom et l’adresse de la Revue des Fossiles, à laquelle je collaborais et d’où l’on m’avait fait suivre la lettre, un mélange tournant de violence et de douceur. Derrière les questions que je me formulais sur l’expéditeur et le contenu possibles du message, un vague mais puissant pressentiment m’évoquait l’image du « pavé dans la mare aux grenouilles ». Et du fond l’aveu montait comme une bulle que ma vie était devenue bien stagnante, ces derniers temps.

Aussi, 01-Le mont analogue- QUAND J’ OUVRIS-LETou d’un désagréable courant d’air. La même écriture, rapide et bien liée, disait tout d’un trait :

« Monsieur, j’ai lu votre article sur le Mont Analogue. Je m’étais cru le seul, jusqu’ici, à être convaincu de son existence. Aujourd’hui, nous sommes deux, demain nous serons dix, plus peut-être, et on pourra tenter l’expédition. Il faut que nous prenions contact le plus vite possible. Téléphonez-moi dès que vous pourrez à un des numéros ci-dessous. Je vous attends.

Pierre SOGOL, 37, passage des

Patriarches, Paris. »

(Suivaient cinq ou six numéros de téléphone auxquels je pouvais l’appeler à différentes heures de la journée.)


[Note] Le nom de l’auteur de cette lettre est renversant !

Les Dépossédés – URSULA LE GUIN – 31

(traduit de l’américain par Henry-Luc Planchat)

Sur Anarres, les proscrits d'Urras ont édifié, il y a cent soixante-dix ans, une utopie concrète fondée sur la liberté absolue des personnes et la coopération. Ce n'est pas un paradis, car Anarres est un monde pauvre et dur. Mais cela fonctionne. A l'abri d'un isolationnisme impitoyable qui menace maintenant la société anarchiste d'Anarres de sclérose.
Pour le physicien anarresti Shevek, la question est simple et terrible. Parviendra-t-il, en se rendant d'Anarres sur Urras, à renverser le mur symbolique qui isole Anarres du reste du monde ? Pourra-t-il faire partager aux habitants d'Urras la promesse dont il est porteur, celle de la liberté vraie ? Que découvrira-t-il enfin sur ce monde dont sont venus ses ancêtres et que la tradition anarrestie décrit comme un enfer ?

31A-Les Dépossédés -LEUR DISCOURS ÉTAIT-IMA

[Le temps réel du récit. Sur Urras]
On explique à Shevek ce qu’est le patriotisme … du peuple.

Atro passa le voir le soir suivant. Pae avait dû être à l’affût, car il entra quelques minutes après qu’Efor eut introduit le vieil homme et demanda des nouvelles de l’indisposition de Shevek, avec une compassion pleine de charme.

— Vous avez travaillé trop durement ces dernières semaines, monsieur, dit-il. Vous ne devriez pas vous surmener comme cela.

Il ne s’assit pas, et partit très vite ; question de politesse. Atro continua à parler de la guerre du Benbili, qui devenait, comme il l’expliqua, « une opération de grande envergure ».

— Les gens qui se trouvent dans ce pays approuvent-ils cette guerre ? demanda Shevek, interrompant un discours sur la stratégie.

Il avait été stupéfié par l’absence de jugement moral des journaux de millets sur ce sujet.

Ils avaient abandonné leur excitation forcenée ;

31A-Les Dépossédés -LEUR DISCOURS ÉTAIT-LET

— Approuver ? Vous ne pensez pas que nous allons nous aplatir et laisser ces maudits Thuviens nous marcher dessus ? C’est notre statut de puissance mondiale qui est en jeu !

— Mais je voulais dire les gens, pas le gouvernement. Les… les gens qui doivent se battre.

— Qu’est-ce qu’ils ont à voir là-dedans ? Ils ont l’habitude des conscriptions de masse. Ils sont là pour ça, mon cher ami ! Pour combattre afin de protéger leur pays. Et laissez-moi vous dire, il n’y a pas de meilleur soldat sur terre que le soldat ioti, une fois qu’il est dressé à obéir aux ordres. En temps de paix, il peut afficher un pacifisme sentimental, mais le grain est là, sous l’écorce. Le simple soldat a toujours été notre plus grande ressource en tant que nation. C’est comme ça que nous sommes devenus des patrons sur cette planète.

— En escaladant des piles d’enfants morts ? dit Shevek, mais sa voix fut étouffée par la colère, ou peut-être par une répugnance inavouée à blesser les sentiments du vieil homme, et Atro n’entendit rien.

— Non, continua Atro, vous verrez que l’esprit du peuple est dur comme de l’acier quand le pays est en danger. Quelques agitateurs de populace crient très fort à Nio et dans les villes industrielles, entre les guerres, mais il est beau de voir comme les gens serrent les rangs quand le drapeau est en danger. Vous ne voulez pas y croire, je sais.

L’ennui avec l’Odonisme, vous savez, mon cher ami,

31B-Les Dépossédés -C’ EST QU’ IL EST EFFÉMINÉ-LET

L’Odonisme ne comprend pas le courage, l’amour du drapeau.

31C-Les Dépossédés -C’ EST UN MÉCANISME-IMA

Dans l’après-midi, quand il regarda prudemment au-dehors, il vit une voiture blindée stationnée de l’autre côté de la rue et deux autres qui tournaient au carrefour. Cela expliquait les cris qu’il avait entendus : c’étaient sans doute les soldats qui se donnaient des ordres.

Atro lui avait expliqué une fois comment cela fonctionnait, comment les sergents pouvaient donner des ordres aux simples soldats, comment les lieutenants pouvaient donner des ordres aux simples soldats et aux sergents, comment les capitaines… et ainsi de suite jusqu’aux généraux, qui pouvaient donner des ordres à tous les autres sans avoir besoin d’en recevoir de personne, sauf du commandant en chef. Shevek avait écouté tout cela avec un dégoût incrédule. « Vous appelez cela une organisation ? » avait-il demandé. « Vous appelez même cela une discipline ?

Mais ce n’est ni l’une ni l’autre.

31C-Les Dépossédés -C’ EST UN MÉCANISME-LET

 Avec une structure aussi rigide et fragile, que peut-on faire qui en vaille la peine ? »

Ceci avait donné à Atro la possibilité de discuter de la valeur de la guerre pour forger le courage et la virilité, et pour éliminer les inaptes, mais son propre argument l’avait forcé à reconnaître l’efficacité des guérillas, organisées au niveau le plus bas, et autodisciplinées. « Mais cela ne marche que lorsque les gens pensent qu’ils se battent pour quelque chose qui est à eux, vous savez, leur foyer, ou une quelconque idée du même genre », avait dit le vieil homme. Shevek avait alors abandonné la discussion. Mais il la poursuivait maintenant, dans le sous-sol qui s’obscurcissait, parmi les caisses empilées de produit chimique sans étiquette. Il expliquait à Atro qu’il comprenait maintenant pourquoi l’armée était organisée ainsi. C’était en fait absolument nécessaire. Aucune forme rationnelle d’organisation ne pouvait servir un tel but. Il n’avait simplement pas compris jusqu’à présent que ce but était de permettre à des hommes avec des mitraillettes de tuer facilement des hommes et des femmes désarmés quand on leur en donnait l’ordre. Seulement, il ne pouvait toujours pas voir où intervenait le courage, ou la virilité, ou l’aptitude.

Il parla aussi un peu à son compagnon, tandis que la pièce s’assombrissait. L’homme était maintenant allongé les yeux ouverts, et il gémit plusieurs fois d’une façon qui émut Shevek, en produisant une sorte de plainte enfantine et patiente. Il avait fait un vaillant effort pour continuer à rester debout et marcher, tout le temps que la foule avait paniqué la première fois, il avait couru à l’intérieur du Directoire pour s’enfuir, puis avait marché vers la Vieille Ville ; il avait tenu sa main blessée sous son manteau, pressée contre son flanc, et avait fait de son mieux pour continuer sans s’accrocher à Shevek. La deuxième fois qu’il gémit, Shevek prit sa main valide et lui murmura : « Allons, allons. Calme-toi, frère », car il ne pouvait pas supporter d’entendre la douleur de cet homme et de ne rien pouvoir faire pour l’aider. L’homme pensa probablement qu’il voulait lui dire de rester tranquille pour ne pas attirer l’attention de la police, car il acquiesça d’un faible signe de tête et serra les lèvres.

Les deux hommes restèrent là pendant trois nuits. Durant tout ce temps, il y eut des combats sporadiques dans le quartier de l’entrepôt, et l’armée bloquait toujours le Boulevard Mesee. Les combats ne se rapprochèrent à aucun moment, mais il y avait beaucoup de soldats dans la rue, et les hommes qui se cachaient n’avaient aucune chance de sortir sans se faire prendre. Une fois, alors que son compagnon était éveillé, Shevek lui demanda :

— Si nous allions à la police, qu’est-ce qu’ils feraient de nous ?

L’homme sourit et murmura :

— Ils nous fusilleraient.

Son opinion semblait bien fondée car il y avait des tirs de mitraillettes depuis des heures dans le quartier, proches et lointains, et de temps en temps une forte explosion, et toujours le bourdonnement des hélicoptères. La raison de son sourire était moins claire.

Il mourut d’avoir trop perdu de sang, cette nuit-là, tandis qu’ils étaient allongés côte à côte pour se tenir chaud sur le matelas que Shevek avait improvisé avec de la paille tirée des caisses. Il était déjà raide lorsque Shevek se réveilla ; puis le vivant s’assit, et écouta le silence du grand sous-sol sombre, et de la rue, et de toute la ville ; un silence de mort.

J’aurais aimé rapporter la photo de l’agneau pour la donner à Pilum. »

31FIN-Les Dépossédés -[MAIS IL N’ AVAIT - LET


FIN


[Note] On connait, les médias aux ordres, en temps de guerre, le courage des peuples capables de passer d’un « pacifisme sentimental » à « serrer les rangs quand le drapeau est en danger ». (Et alors gare aux pacifistes !)

21-Les Dépossédés -EN FAIT , ILS SEMBLAIENT METTRE-IMA22-Les Dépossédés -VAISSEAUX POUR RACONTER SON-IMA123-Les Dépossédés -RONDE , TACHETÉE DE BRUN-IMA24-Les Dépossédés - ENNUYEUSE QU’ ON -IMA25-Les Dépossédés - ATTENTION PERPÉTUELLE -IMA26-Les Dépossédés - IL SE RENDIT COMPTE-IMA28-Les Dépossédés - UN SEUL HOMME PAUVRE-IMA30-Les Dépossédés -ET VOUS LES POSSÉDANTS -IMA31A-Les Dépossédés -LEUR DISCOURS ÉTAIT-IMA31B-Les Dépossédés -C’ EST QU’ IL EST EFFÉMINÉ-IMA31C-Les Dépossédés -C’ EST UN MÉCANISME-IMA31FIN-Les Dépossédés --IMA

Les Dépossédés – URSULA LE GUIN – 30

(traduit de l’américain par Henry-Luc Planchat)

Sur Anarres, les proscrits d'Urras ont édifié, il y a cent soixante-dix ans, une utopie concrète fondée sur la liberté absolue des personnes et la coopération. Ce n'est pas un paradis, car Anarres est un monde pauvre et dur. Mais cela fonctionne. A l'abri d'un isolationnisme impitoyable qui menace maintenant la société anarchiste d'Anarres de sclérose.
Pour le physicien anarresti Shevek, la question est simple et terrible. Parviendra-t-il, en se rendant d'Anarres sur Urras, à renverser le mur symbolique qui isole Anarres du reste du monde ? Pourra-t-il faire partager aux habitants d'Urras la promesse dont il est porteur, celle de la liberté vraie ? Que découvrira-t-il enfin sur ce monde dont sont venus ses ancêtres et que la tradition anarrestie décrit comme un enfer ?

30-Les Dépossédés -ET VOUS LES POSSÉDANTS -IMA

[Le temps réel du récit. Sur Urras]
Shevek est emmené par sa rencontre féminine, dans une réception donnée par la haute société d’Urras.
On y discute beaucoup, de tout et de rien, jusqu’au moment où la conversation devient plus politique.

« Le principe de l’autorité légale doit être maintenu, ou bien nous allons dégénérer jusqu’à l’anarchie ! » tonna un gros homme en fronçant les sourcils.

« Oui, oui, dégénérer ! » dit Shevek. Nous y prenons plaisir depuis maintenant cent cinquante ans. »

Les orteils de la petite femme rose, dans des sandales argentées, sortirent de sous sa robe ornée de centaines et de centaines de perles minuscules.

— Mais parlez-nous d’Anarres, dit Vea. Comment est-ce réellement ? Est-ce vraiment si merveilleux là-haut ?

Il était assis sur le bras du fauteuil, et Vea était installée sur un coussin, à ses genoux, droite et souple, ses seins délicats le fixant de leurs pointes aveugles, souriante, contente, rougissante.

Quelque chose de sombre se mit à tourner dans l’esprit de Shevek, obscurcissant tout. Sa bouche était sèche. Il vida le verre que le serviteur venait de lui remplir.

— Je ne sais pas, dit-il ; sa langue était à moitié paralysée. Non. Ce n’est pas merveilleux. C’est un monde laid. Pas comme celui-ci. Sur Anarres, il n’y a que de la poussière et des collines desséchées. Tout est maigre, tout est sec. Et les gens ne sont pas beaux. Ils ont de grosses mains et de grands pieds, comme moi et ce serveur qui est ici. Mais pas de gros ventre. Ils se salissent beaucoup, et prennent leurs bains ensemble, personne ne fait cela ici. Les villes sont ternes, et très petites, elles sont lugubres. Il n’y a pas de palais. La vie est morne, et le travail est dur. On ne peut pas toujours obtenir ce qu’on veut, ni ce dont on a besoin, parce qu’il n’y en a pas assez. Vous autres Urrastis, vous en avez suffisamment. Vous avez assez d’air, assez de pluie, d’herbe, d’océans, de nourriture, de musique, de maisons, d’usines, de machines, de livres, de vêtements, d’histoire. Vous êtes riches, vous possédez. Nous sommes pauvres, il nous manque beaucoup. Vous avez, nous n’avons pas. Tout est beau, ici. Sauf les visages. Sur Anarres, rien n’est beau, rien, sauf les visages. Les autres visages, les hommes et les femmes. Nous n’avons que cela, que nous autres. Ici on regarde les bijoux, là-haut on regarde les yeux. Et dans les yeux on voit la splendeur, la splendeur de l’esprit humain.

Parce que nos hommes et nos femmes sont libres… ne possédant rien,
ils sont libres. 30-Les Dépossédés -ET VOUS LES POSSÉDANTS -LET qu’il possède.

Vous vivez en prison, et vous mourez en prison. C’est tout ce que je peux voir dans vos yeux – le mur, le mur !

Tous le regardaient.

Il entendit la clameur de sa voix résonner encore dans le silence, et sentit ses oreilles brûler. Les ténèbres, le vide, se mirent à tourner une fois de plus dans son esprit.

— J’ai comme un vertige, dit-il, et il se leva.


[Note] Et comme dans toute réception du beau monde, chacun considère alors qu’il y a eu un bel échange, de belles réparties … et l’on passe à autre chose, (comme on le disait autrefois à la télévision) « sans transition« .

21-Les Dépossédés -EN FAIT , ILS SEMBLAIENT METTRE-IMA22-Les Dépossédés -VAISSEAUX POUR RACONTER SON-IMA123-Les Dépossédés -RONDE , TACHETÉE DE BRUN-IMA24-Les Dépossédés - ENNUYEUSE QU’ ON -IMA25-Les Dépossédés - ATTENTION PERPÉTUELLE -IMA26-Les Dépossédés - IL SE RENDIT COMPTE-IMA28-Les Dépossédés - UN SEUL HOMME PAUVRE-IMA30-Les Dépossédés -ET VOUS LES POSSÉDANTS -IMA

Les Dépossédés – URSULA LE GUIN – 29

(traduit de l’américain par Henry-Luc Planchat)

Sur Anarres, les proscrits d'Urras ont édifié, il y a cent soixante-dix ans, une utopie concrète fondée sur la liberté absolue des personnes et la coopération. Ce n'est pas un paradis, car Anarres est un monde pauvre et dur. Mais cela fonctionne. A l'abri d'un isolationnisme impitoyable qui menace maintenant la société anarchiste d'Anarres de sclérose.
Pour le physicien anarresti Shevek, la question est simple et terrible. Parviendra-t-il, en se rendant d'Anarres sur Urras, à renverser le mur symbolique qui isole Anarres du reste du monde ? Pourra-t-il faire partager aux habitants d'Urras la promesse dont il est porteur, celle de la liberté vraie ? Que découvrira-t-il enfin sur ce monde dont sont venus ses ancêtres et que la tradition anarrestie décrit comme un enfer ?

29-Les Dépossédés - RIEN NE DEVAIT TOUCHER-IMA

[A nouveau dans le temps réel. Sur Urras]
Shevek a rencontré une femme de la haute société, chez un professeur qui l’avait invité en sa demeure. Il va être ébloui.

Shevek enfila son manteau dans l’entrée et l’attendit près de la porte.

Ils marchèrent en silence pendant un demi-bloc. La neige s’écrasait et crissait sous leurs pieds.

— Vous êtes vraiment trop poli pour…

— Pour quoi ?

— Pour un anarchiste, dit-elle de sa petite voix lente et affectée (elle employait la même intonation que Pae, et qu’Oiie quand il était à l’Université). Je suis déçue. Je pensais que vous seriez dangereux et bizarre.

— Je le suis.

Elle leva les yeux vers lui tout en marchant. Elle portait un châle écarlate noué au-dessus de la tête ; ses yeux paraissaient noirs et brillants devant la blancheur vive de la neige qui les entourait.

— Mais pour l’instant vous vous contentez de m’accompagner servilement jusqu’à la gare, Dr Shevek.

— Shevek, dit-il doucement. Pas « docteur ».

— Est-ce que c’est votre nom entier, sans rien de plus ?

Il acquiesça en souriant. Il se sentait en pleine forme, et appréciait l’air pur, la chaleur du manteau bien coupé qu’il portait, la beauté de la femme qui marchait à côté de lui. Aucun souci ne l’avait effleuré aujourd’hui.

— Est-il vrai que vous obtenez vos noms d’un ordinateur ?

— Oui.

— Comme c’est triste ; recevoir son nom d’une machine !

— Pourquoi triste ?

— C’est si mécanique, si impersonnel.

— Mais qu’y a-t-il de plus personnel qu’un nom qui n’est porté par personne d’autre ?

— Personne d’autre ? Vous êtes le seul Shevek ?

— Tant que je vis. Il y en a eu d’autres, avant moi.

— Des parents, voulez-vous dire ?

— La famille ne compte pas beaucoup pour nous ; nous sommes tous parents, voyez-vous. Je ne sais pas qui ils étaient, sauf une, durant les premières années du Peuplement. Elle avait dessiné une sorte de roulement qu’on utilise dans de grosses machines, on l’appelle encore un « shevek ». – Il eut un nouveau sourire, encore plus large. – Voilà la véritable immortalité !

Vea secoua la tête.

— Mon Dieu ! dit-elle. Comment reconnaissez-vous les hommes des femmes ?

— Eh bien, nous avons découvert certaines méthodes…

Au bout d’un instant, elle éclata d’un rire doux et lourd. Elle s’essuya les yeux qui larmoyaient dans l’air froid.

— Oui, vous êtes peut-être bizarre !… Est-ce qu’ils ont tous pris des noms fabriqués, alors, et tous appris un langage fabriqué – tout est nouveau ?

— Les Fondateurs d’Anarres ? Oui. C’étaient des gens romantiques, je pense.

— Et vous ne l’êtes pas ?

— Non. Nous sommes très pragmatiques.

— Vous pouvez être les deux, dit-elle.

Il ne s’était pas attendu à la moindre subtilité d’esprit de sa part.

— Oui, c’est vrai, répondit-il.

— Qu’y a-t-il de plus romantique que votre venue ici, tout seul, sans un sou en poche, pour plaider en faveur de votre peuple ?

— Et pour être gâté par les richesses en restant ici.

— Les richesses ? Dans des salles d’université ? Mon Dieu ! Mon pauvre ami ! Ne vous ont-ils emmené dans aucun endroit chic ?

— Dans bien des endroits, mais tous pareils. J’aimerais pouvoir mieux connaître Nio Esseia. Je n’ai vu que le côté extérieur de la ville, le papier d’emballage.

Il utilisait cette expression parce qu’il était fasciné depuis le début par l’habitude urrastie d’emballer tout dans du papier propre et coloré ou dans des cartons ou des feuilles métalliques. Les vêtements, les livres, les végétaux, les sous-vêtements, les médicaments, tout était enveloppé.

Même les paquets de papier étaient emballés dans plusieurs papiers. 29-Les Dépossédés - RIEN NE DEVAIT TOUCHER-LET

— Je sais. Ils vous ont fait visiter le Musée d’Histoire, et vous ont emmené au Monument de Dobunnae, et vous ont fait ensuite assister à une séance du Sénat ! – Il rit, car cela avait été justement l’itinéraire d’un jour de l’été dernier. – Je vois ! Ils sont tellement stupides avec les étrangers. Je veillerai à ce que vous puissiez voir la véritable Nio !

— Cela me ferait plaisir.

— Je connais toutes sortes de gens merveilleux. Je collectionne les gens. Ici, vous êtes piégé par tous ces professeurs et ces politiciens maussades…

Elle continua à bavarder. Il prenait autant de plaisir à son discours inconséquent qu’à la lumière du soleil, ou à la neige.


[Note] D’un piège … à un autre ?

21-Les Dépossédés -EN FAIT , ILS SEMBLAIENT METTRE-IMA22-Les Dépossédés -VAISSEAUX POUR RACONTER SON-IMA123-Les Dépossédés -RONDE , TACHETÉE DE BRUN-IMA24-Les Dépossédés - ENNUYEUSE QU’ ON -IMA25-Les Dépossédés - ATTENTION PERPÉTUELLE -IMA26-Les Dépossédés - IL SE RENDIT COMPTE-IMA28-Les Dépossédés - UN SEUL HOMME PAUVRE-IMA

Les Dépossédés – URSULA LE GUIN – 28

(traduit de l’américain par Henry-Luc Planchat)

Sur Anarres, les proscrits d'Urras ont édifié, il y a cent soixante-dix ans, une utopie concrète fondée sur la liberté absolue des personnes et la coopération. Ce n'est pas un paradis, car Anarres est un monde pauvre et dur. Mais cela fonctionne. A l'abri d'un isolationnisme impitoyable qui menace maintenant la société anarchiste d'Anarres de sclérose.
Pour le physicien anarresti Shevek, la question est simple et terrible. Parviendra-t-il, en se rendant d'Anarres sur Urras, à renverser le mur symbolique qui isole Anarres du reste du monde ? Pourra-t-il faire partager aux habitants d'Urras la promesse dont il est porteur, celle de la liberté vraie ? Que découvrira-t-il enfin sur ce monde dont sont venus ses ancêtres et que la tradition anarrestie décrit comme un enfer ?

28-Les Dépossédés - UN SEUL HOMME PAUVRE-IMA

[Toujours dans ce « Retour en Arrière ».]
Ici, on en apprend un peu plus sur Takver, cette femme qui est devenue la compagne de Shevek 

Shevek trouva une lettre dans une poche du nouveau manteau molletonné qu’il avait commandé pour l’hiver à la boutique du boulevard de cauchemar. Il ne savait pas comment la lettre était arrivée là. Certainement pas par le courrier, qui lui était distribué trois fois par jour, et qui était entièrement constitué de manuscrits et de copies d’articles de physiciens vivant dans tous les coins d’Urras, d’invitations à des réceptions, et de candides messages d’écoliers. Celui-ci était un morceau de papier fin, replié sur lui-même, sans enveloppe ; il ne portait ni timbre ni franchise postale d’aucune des trois compagnies de distribution concurrentes.

Il l’ouvrit, vaguement inquiet, et lut : « Si vous êtes un Anarchiste, pourquoi travaillez-vous avec le système du pouvoir, trahissant votre Monde et l’Espoir odonien, ou bien êtes-vous ici pour nous apporter cet Espoir. Souffrant de l’injustice et de la répression, nous nous tournons vers la Planète Sœur pour trouver la lumière de la liberté dans cette nuit profonde. Venez avec nous qui sommes vos frères ! » Il n’y avait pas de signature, pas d’adresse.

Cela secoua Shevek, à la fois moralement et intellectuellement ; cela l’ébranla ; il ne fut pas surpris, mais saisi d’une sorte de panique. Il savait qu’ils étaient ici : mais où ? Il n’en avait pas rencontré un seul, pas vu un seul,

il n’avait pas encore rencontré

28-Les Dépossédés - UN SEUL HOMME PAUVRE-LET

, comme un propriétaire. Il avait été coopté, tout comme l’avait dit Chifoilisk.

Mais il ne savait pas comment briser le mur. Et s’il l’avait su, où aurait-il pu aller ? La panique se resserra encore sur lui. Vers qui pouvait-il se tourner ? Il était entouré de tous côtés par les sourires des riches.

— J’aimerais vous parler, Efor.

— Oui, monsieur. Excusez-moi, monsieur, finis servir ceci.

Le serviteur porta le lourd plateau avec habileté, enleva les cloches des plats, versa le chocolat amer pour qu’il monte en moussant jusqu’au bord de la coupe sans en renverser une goutte ni éclabousser. Il était clair qu’il aimait le rituel du petit déjeuner, qu’il était fier de son adresse à le servir, et désirait tout aussi clairement ne pas être interrompu à ce moment. Il s’exprimait souvent dans un iotique très pur, mais dès que Shevek avait dit qu’il voulait lui parler, Efor avait adopté le staccato du dialecte urbain. Shevek avait appris à le suivre un peu ; le glissement des valeurs sonores était logique une fois qu’on l’avait saisi, mais les apocopes le laissaient incertain. La moitié des mots restaient imprononcés. C’était comme un code, pensa-t-il : comme si le « nioti », comme on l’appelait, ne devait pas être compris par les étrangers.

Le serviteur attendit le bon plaisir de Shevek. Il savait – il avait appris ses goûts particuliers en une semaine – que Shevek n’aimait pas qu’on lui tende une chaise, ni qu’on l’attende pendant qu’il mangeait. Sa position debout et attentive était suffisante pour décourager tout espoir d’une quelconque absence de formalité.

28b-Les Dépossédés - LA FIN DE TOUT-IMA

— Voulez-vous vous asseoir, Efor ?

— Si vous le désirez, monsieur, répondit l’homme, et il déplaça une chaise de deux centimètres, mais resta debout.

— Voilà de quoi je désire vous parler. Vous savez que je n’aime pas vous donner d’ordres.

— J’essaye arranger les choses vous désirez monsieur sans vous ennuyer pour les ordres.

— Vous… ce n’est pas ce que je veux dire. Vous savez, dans mon pays, personne ne donne d’ordres.

— Je l’ai entendu dire, monsieur.

— Eh bien, je désire vous considérer comme mon égal, mon frère. Vous êtes la seule personne que je connaisse ici qui ne soit pas riche… pas un des possédants. Je désire beaucoup parler avec vous, je voudrais connaître votre vie…

Il s’arrêta désespéré, lisant le mépris sur le visage ridé d’Efor. Il avait fait toutes les erreurs possibles. Efor le prenait pour un idiot protecteur et indiscret.

Il laissa retomber ses mains sur la table dans un geste de désespoir et dit :

— Oh, zut, je suis désolé, Efor ! Je n’arrive pas à dire ce que je veux. Je vous prie d’oublier tout ça.

— À vos ordres, monsieur, répondit Efor, et il s’en alla.

C’était

28b-Les Dépossédés - LA FIN DE TOUT-LET

à l’Institut Régional du Nord.


[Note] Shevek commence à comprendre qu’on l’a berné. Et pire, la position qu’il a acceptée lui enlève toute possibilité de communication vraie avec la seule personne « non possédante » qu’il côtoie. 

Les Dépossédés – URSULA LE GUIN – 27

(traduit de l’américain par Henry-Luc Planchat)

Sur Anarres, les proscrits d'Urras ont édifié, il y a cent soixante-dix ans, une utopie concrète fondée sur la liberté absolue des personnes et la coopération. Ce n'est pas un paradis, car Anarres est un monde pauvre et dur. Mais cela fonctionne. A l'abri d'un isolationnisme impitoyable qui menace maintenant la société anarchiste d'Anarres de sclérose.
Pour le physicien anarresti Shevek, la question est simple et terrible. Parviendra-t-il, en se rendant d'Anarres sur Urras, à renverser le mur symbolique qui isole Anarres du reste du monde ? Pourra-t-il faire partager aux habitants d'Urras la promesse dont il est porteur, celle de la liberté vraie ? Que découvrira-t-il enfin sur ce monde dont sont venus ses ancêtres et que la tradition anarrestie décrit comme un enfer ?

27-Les Dépossédés - ILS NE CONSIDÈRENT -IMA

[Toujours dans ce « Retour en Arrière ».]
Ici, on en apprend un peu plus sur Takver, cette femme qui est devenue la compagne de Shevek 

Elle avait étudié la biologie à l’Institut Régional du Nord, en se distinguant suffisamment pour décider de venir à l’Institut Central afin d’y continuer ses études. Au bout d’une année, on lui avait demandé de se joindre à un nouveau syndicat qui organisait un laboratoire pour étudier les techniques d’accroissement et d’amélioration des réserves de poissons comestibles dans les trois océans d’Anarres. Quand les gens lui demandaient ce qu’elle faisait, elle répondait : « Je suis généticienne pour poissons. » Elle aimait ce travail ; il combinait les deux choses qu’elle estimait : la recherche positive, exacte, et un but spécifique d’amélioration ou d’accroissement. Sans un tel travail, elle n’aurait pas été satisfaite. Mais il était loin de lui suffire. La plupart des pensées qui traversaient l’esprit et le cœur de Takver n’avaient rien à voir avec la génétique des poissons.

Son intérêt pour les paysages et les créatures vivantes était passionnel. Cet intérêt, faiblement appelé « amour de la nature », semblait être pour Shevek quelque chose de bien plus vaste que l’amour. Il y a des esprits, pensait-il, dont l’ombilic n’a jamais été coupé. Ils ne sont jamais sevrés de l’univers.

27-Les Dépossédés - ILS NE CONSIDÈRENT -LET

Il était étrange de voir Takver prendre une feuille dans sa main, ou un caillou. Elle en devenait une extension, et l’objet une extension d’elle.

Elle montra à Shevek les aquariums d’eau de mer du laboratoire de recherche, dans lesquels nageaient cinquante espèces de poissons ou plus, grands et petits, de couleur terne ou éclatante, élégants et grotesques. Il fut fasciné, et un peu effrayé.


[Note] La dernière phrase, ce sentiment qui s’empare de Shevek concerne autant ce qu’il voit dans les aquariums que ce qu’il devine de correspondance en Takver.

Les Dépossédés – URSULA LE GUIN – 24

(traduit de l’américain par Henry-Luc Planchat)

Sur Anarres, les proscrits d'Urras ont édifié, il y a cent soixante-dix ans, une utopie concrète fondée sur la liberté absolue des personnes et la coopération. Ce n'est pas un paradis, car Anarres est un monde pauvre et dur. Mais cela fonctionne. A l'abri d'un isolationnisme impitoyable qui menace maintenant la société anarchiste d'Anarres de sclérose.
Pour le physicien anarresti Shevek, la question est simple et terrible. Parviendra-t-il, en se rendant d'Anarres sur Urras, à renverser le mur symbolique qui isole Anarres du reste du monde ? Pourra-t-il faire partager aux habitants d'Urras la promesse dont il est porteur, celle de la liberté vraie ? Que découvrira-t-il enfin sur ce monde dont sont venus ses ancêtres et que la tradition anarrestie décrit comme un enfer ?

24-Les Dépossédés - ENNUYEUSE QU’ ON -IMA

[Retour au présent du roman.]
C’est la fin de la journée, Shevek se retrouve seul après avoir été entouré d’une multitude de savants le sollicitant sans cesse…seul sur cette planète paradisiaque à regarder sa planète, présentement devenue lune.

Les cargos d’Urras ne venaient que huit fois par an et restaient juste assez longtemps pour charger et décharger. Ce n’étaient pas des visiteurs bienvenus. Ils étaient en fait, pour certains Anarrestis, une humiliation perpétuellement renouvelée.

Ils apportaient des huiles fossiles et des dérivés du pétrole, certaines parties de machines délicates et des composants électroniques que l’industrie anarrestie ne pouvait pas fournir, et souvent un nouveau chargement d’arbres fruitiers ou de graines à tester. Ils ramenaient sur Urras une pleine cargaison de mercure, de cuivre, d’aluminium, d’uranium, de fer et d’or. C’était pour eux une excellente affaire. La répartition de leurs cargaisons huit fois par an était la fonction la plus prestigieuse du Conseil Mondial des Gouvernements Urrastis et l’événement majeur de la bourse internationale urrastie. En fait, le Monde Libre d’Anarres était une colonie minière d’Urras.

Et ce fait était blessant. Chaque génération, chaque année, de farouches protestations étaient faites durant les débats de la CPD à Abbenay : « Pourquoi continuons-nous ce travail de profiteurs avec les propriétaires guerriers ? » Et des têtes plus froides donnaient toujours la même réponse : « Cela coûterait plus aux Urrastis de tirer le minerai eux-mêmes, aussi ne nous envahissent-ils pas. Mais si nous brisons notre accord d’échange, ils utiliseront la force. » Cependant, il est difficile, pour des gens qui n’ont jamais payé quoi que ce soit, de comprendre la psychologie des coûts, le mécanisme du marché. Sept générations de paix n’avaient pas atténué la méfiance.

Aussi les postes de la Défense n’avaient-ils jamais besoin de demander de volontaires.

La plus grande partie du travail de la Défense était si

24-Les Dépossédés - ENNUYEUSE QU’ ON -LET

besogne.

Les membres de la Défense s’occupaient des douze vieux vaisseaux interplanétaires, les entretenaient et les gardaient en orbite comme système de protection ; ils s’occupaient aussi des antennes-radars et des radio-télescopes dans des endroits isolés et étaient chargés, au Port d’Anarres, de tâches inintéressantes. Et pourtant, il y avait toujours une longue liste d’attente. Aussi pragmatique que soit la morale d’un jeune Anarresti, la vie débordait en lui, lui demandant de l’altruisme, un sacrifice, un champ d’action pour un geste total.


[Note] Les enfants, dans la démarche inverse des Anarresti utilisent eux aussi le mot travail pour désigner une activité que nous considérons comme ludique, comme un jeu. Les uns rapprochent le jeu du travail en lui conférent son caractère de « sérieux », les autres rapprochent le travail du jeu en lui attribuant une vertu divertissante. « Funny, isn’t it ! » diraient certains 

Les Dépossédés – URSULA LE GUIN – 22

(traduit de l’américain par Henry-Luc Planchat)

Sur Anarres, les proscrits d'Urras ont édifié, il y a cent soixante-dix ans, une utopie concrète fondée sur la liberté absolue des personnes et la coopération. Ce n'est pas un paradis, car Anarres est un monde pauvre et dur. Mais cela fonctionne. A l'abri d'un isolationnisme impitoyable qui menace maintenant la société anarchiste d'Anarres de sclérose.
Pour le physicien anarresti Shevek, la question est simple et terrible. Parviendra-t-il, en se rendant d'Anarres sur Urras, à renverser le mur symbolique qui isole Anarres du reste du monde ? Pourra-t-il faire partager aux habitants d'Urras la promesse dont il est porteur, celle de la liberté vraie ? Que découvrira-t-il enfin sur ce monde dont sont venus ses ancêtres et que la tradition anarrestie décrit comme un enfer ?

22-Les Dépossédés -VAISSEAUX POUR RACONTER SON-IMA1

[Retour au présent du roman.]
Shevek Après avoir visité des usines, où il a envié les moyens mis à la disposition des chercheurs et des ingénieurs, visite une ancienne université. Il mesure alors la distance qu’il a franchi … et celle qu’il ne franchira pas.

Cette Maison des Aînés, lui avaient-ils dit, avait été construite en l’année 540, quatre cents ans auparavant, deux cent trente ans avant le Peuplement d’Anarres. Pendant des générations, des universitaires avaient vécu, travaillé, parlé, pensé, dormi et étaient morts dans cette pièce avant même qu’Odo fût née. Les Harmonies Numériques avaient résonné sur la pelouse, entre les feuilles sombres du bois, durant des siècles. Je suis restée ici pendant longtemps, dit la pièce à Shevek, et j’y suis encore. Que fais-tu ici ?

Il n’avait pas de réponse. Il n’avait aucun droit à la beauté et à la générosité de ce monde, possédé et entretenu par le travail, la dévotion, la foi de son peuple. Le Paradis est pour ceux qui font le Paradis. Il n’était pas des leurs. Il était un pionnier, appartenant à une race qui avait renié son passé, son histoire. Les Colons d’Anarres avaient tourné le dos à l’ancien monde et à son passé, n’avaient choisi que le futur. Mais aussi sûrement que le futur devient le passé, le passé devient le futur. Le reniement n’est pas l’accomplissement. Les Odoniens qui avaient quitté Urras s’étaient trompés, dans leur courage désespéré, en reniant leur histoire, en renonçant à la possibilité du retour. L’explorateur qui ne revient pas ou ne renvoie pas ses 22-Les Dépossédés -VAISSEAUX POUR RACONTER SON-LET

Il en arrivait à aimer Urras, mais à quoi bon cet amour plein de regret ? Il n’en faisait pas partie. Pas plus qu’il ne faisait partie du monde de son enfance.

La solitude, la certitude de l’isolement qu’il avait ressentie durant ses premières heures à bord de L’Attentif, s’élevait en lui et s’affirmait comme sa véritable condition, ignorée, réprimée, mais absolue.

Il était seul, ici parce qu’il venait d’une société qui s’était exilée elle-même. Et il avait toujours été seul sur son propre monde parce qu’il s’était exilé lui-même de cette société. Les Colons avaient fait un pas en avant. Lui en avait fait deux. Il était solitaire parce qu’il avait pris le risque métaphysique.

Et il avait été assez stupide pour penser que cela pourrait servir à rapprocher deux mondes auxquels il n’appartenait pas.


[Note] Il est peut-être temps d’évoquer une proximité sonore qui donne à Shevek un peu du brave soldat Chvéïk. Hors ces moments d’interrogation « métaphysique », notre héro est tout aussi seul, anarchiste (de façon plus consciente) et hors monde que ce personnage de Jaroslav Hašek.
Était-ce voulu de la part d’Ursula ? 

Les Dépossédés – URSULA LE GUIN – 21

(traduit de l’américain par Henry-Luc Planchat)

Sur Anarres, les proscrits d'Urras ont édifié, il y a cent soixante-dix ans, une utopie concrète fondée sur la liberté absolue des personnes et la coopération. Ce n'est pas un paradis, car Anarres est un monde pauvre et dur. Mais cela fonctionne. A l'abri d'un isolationnisme impitoyable qui menace maintenant la société anarchiste d'Anarres de sclérose.
Pour le physicien anarresti Shevek, la question est simple et terrible. Parviendra-t-il, en se rendant d'Anarres sur Urras, à renverser le mur symbolique qui isole Anarres du reste du monde ? Pourra-t-il faire partager aux habitants d'Urras la promesse dont il est porteur, celle de la liberté vraie ? Que découvrira-t-il enfin sur ce monde dont sont venus ses ancêtres et que la tradition anarrestie décrit comme un enfer ?

21-Les Dépossédés -EN FAIT , ILS SEMBLAIENT METTRE-IMA

[Retour au présent du roman.]
Shevek va devoir (pour un temps) changer radicalement d’opinion à propos de tout ce qu’on lui a appris sur la planète Urras. On la lui a décrit comme un enfer, il ne voit autour de lui qu’un paradis.

On lui fit visiter la campagne dans des voitures de location, de splendides machines d’une bizarre élégance. Il n’y en avait pas beaucoup sur les routes : la location était très élevée, et peu de gens possédaient une voiture privée, car elles étaient lourdement taxées. De tels luxes, si on les autorisait librement, tendraient à épuiser des ressources naturelles irremplaçables ou à polluer l’environnement de leurs déchets, aussi étaient-ils sévèrement contrôlés par la réglementation et le fisc. Ses guides insistèrent là-dessus avec une certaine fierté. Depuis des siècles, disaient-ils, l’A-Io était en avance sur toutes les autres nations dans le domaine du contrôle écologique et de l’administration des ressources naturelles. Les excès du neuvième millénaire étaient de l’histoire ancienne, et leur seul effet durable était la pénurie de certains métaux, qui heureusement pouvaient être importés de la Lune.

Voyageant en voiture ou en train, il vit des villages, des fermes, des villes ; des forteresses datant de l’époque féodale ; les tours en ruine de Ae, l’ancienne capitale d’un empire, vieilles de quarante siècles. Il vit les champs, les lacs et les collines de la province d’Avan, le cœur de l’A-Io, et dans le ciel du nord les pics de la Chaîne du Meitei, blanche et gigantesque. La beauté du pays et la bonne volonté de ces gens demeuraient pour lui un perpétuel émerveillement. Les guides avaient raison : les Urrastis savaient comment administrer leur planète. On lui avait appris quand il était enfant qu’Urras n’était qu’une répugnante boule d’inégalités, d’iniquité et de gaspillage. Mais tous les gens qu’il rencontrait, et tous ceux qu’il voyait, dans le plus petit village de campagne, étaient bien habillés, bien nourris et, contrairement à ses suppositions, travailleurs. Ils ne restaient pas comme cela, l’air maussade, en attendant qu’on leur ordonne de faire quelque chose. Comme les Anarrestis, ils étaient actifs. Cela l’étonna. Il avait pensé que si l’on enlevait à un être humain sa propension naturelle à travailler – son initiative, son énergie créatrice et spontanée – et qu’on la remplaçait par une motivation externe et par la coercition, il deviendrait un travailleur paresseux et peu appliqué. Mais ce n’étaient pas des travailleurs insouciants qui entretenaient ces merveilleux champs, ou construisaient ces superbes voitures et ces trains confortables. L’attrait et l’obligation du profit étaient de toute évidence un succédané de l’initiative beaucoup plus efficace qu’on le lui avait fait croire.

Il aurait aimé parler à certains de ces gens robustes et dignes qu’il voyait dans les petites villes, pour leur demander par exemple s’ils se considéraient comme pauvres ; car si ceux-là étaient pauvres, il devait réviser le sens qu’il donnait à ce mot. Mais il n’avait jamais le temps, avec tout ce que ses guides voulaient lui montrer.

Les autres grandes villes de l’A-Io étaient trop éloignées pour pouvoir s’y rendre et les visiter en une journée, mais on le conduisit souvent à Nio Esseia, à cinquante kilomètres de l’Université. Toute une série de réceptions y furent données en son honneur, mais cela ne lui plaisait pas beaucoup, car elles étaient loin de l’idée qu’il se faisait d’une soirée. Tous ces gens étaient très polis et parlaient beaucoup, mais pas de choses intéressantes ; et ils souriaient tellement qu’ils en paraissaient inquiets.

Mais leurs vêtements étaient magnifiques ;

21-Les Dépossédés -EN FAIT , ILS SEMBLAIENT METTRE-LET

leurs nombreuses boissons,
dans le mobilier extravagant et les décorations des salles des palais où étaient données les réceptions.

On lui fit visiter Nio Esseia : une ville de cinq millions d’habitants – un quart de la population de sa propre planète. Ils l’emmenèrent sur la Place du Capitole et lui montrèrent les hautes portes de bronze du Directoire, le siège du Gouvernement de l’A-Io ; on lui permit d’assister à un débat du Sénat et à un conseil du Directoire. Ils le conduisirent au Zoo, au Musée National, au Musée des Sciences et de l’industrie. Ils lui firent visiter une école, où de charmants enfants en uniforme bleu et blanc chantèrent l’hymne national de l’A-Io en son honneur. Ils lui montrèrent une usine de matériel électronique, un laminoir entièrement automatisé et un centre de fusion nucléaire, pour qu’il puisse voir comment une économie capitaliste pouvait administrer efficacement son industrie et ses biens de production. Ils le conduisirent dans un nouvel ensemble de logements construits par le gouvernement afin qu’il puisse voir comme l’État prenait soin des gens. Ils lui firent prendre le bateau pour redescendre l’estuaire de la Sua, encombré de navires venant de toute la planète, jusqu’à la mer. Ils l’emmenèrent jusqu’à la Haute Cour de la Loi, et il passa toute une journée à suivre le déroulement de procès criminels et civils, une expérience qui le laissa stupéfait et terrifié ; mais ils insistaient pour qu’il puisse voir tout ce qu’il y avait à voir, et pour le conduire partout où il voulait aller. Quand il leur demanda, avec une certaine timidité, s’il pouvait voir l’endroit où était enterrée Odo, ils l’entraînèrent jusqu’à un vieux cimetière dans le district de Trans-Sua. Ils permirent même à des journalistes des quotidiens peu estimables de le photographier là, debout dans l’ombre des vieux saules, regardant la tombe simple et bien entretenue :

Laia Asieo Odo

698-769

Être un tout, c’est être une partie ;

le vrai voyage est le retour.

[Note] Au temps de la grande URSS, certains intellectuels français (et d’autres pays) ont été ainsi promenés à travers ce qu’ils ont cru être la formidable réussite du communisme. A leur retour dans leur pays, ils ont été de naïfs partisan d’un régime responsable de désastres économiques et humains.