PAVANE POUR UNE INFANTE DÉFUNTE – ANNA JOUY – 6


Publié en numérique aux Pavane pour une infante défunte - Anna Jouy - couverture
éditions Qazaq 
(Isba des cosaques des frontières)
Pavane pour une infante défunte – de Anna Jouy

L’oeuvre est disponible
chez les éditions Qazaq (de Jan Doets)  ici

Celle qui nous conduit à travers les méandres de ce roman, chuchote …

« Un livre, qui donne rendez–vous à ses personnages au coin de chaque histoire.. » 

SUR LE SEUIL IL LA CHERCHE DES YEUX - letcr1-exp 

 

                                                     « … aux cheveux tressés sur la tête.

– A demain? crie–t–il sans trop savoir.  »

Extrait du roman
« Pavane pour une infante défunte»
de Anna Jouy

parcours de lecture

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SUR LE SEUIL IL LA CHERCHE DES YEUX - s

 —

En clair

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 Extrait plus long

 SUR LE SEUIL IL LA CHERCHE DES YEUX - txt1

Anna Jouy en ses mots sous l’aube

____________________________

Proposition de lecture


– Donne–moi une feuille. Tu sais bien que je viens chez toi pour ça, dit–elle alors d’une voix si fluette qu’il peine à la cueillir.
– Exactement, feint–il de se souvenir. Alors ce matin, tu pourrais me dessiner ce que tu aimes le plus. Ne me demande rien. Tu te débrouilles. Ces crayons sont pour toi. Moi, j’ai du travail.
– Je sais. Moi aussi, j’ai du travail. Alors ne m’embête pas non plus, suçotte–t–elle.
 
Les rais de lumière qui balaient les coins sombres; le pas qui s’allonge et puis traîne un peu. Attendre l’envie! Il n’espère rien de particulier ni rien d’important. Lui dedans et le reste dehors. Pourquoi d’ailleurs est–il dans cette bulle dont le voile discret le met à part? Ne pas chercher d’explication. Inutilité des évidences. Lui dedans et le reste, derrière la toile.Le paysage est plein. Il tourne comme un cirque, de la montagne au lac, de la forêt à l’arbre solitaire, du vert au gris de la caillasse, du champ à cette fleur. Tout cela dans la trouée du ciel.
Le vitrage fait un cadre parfait et sobre. Univers du jour, morceau choisi… Au delà, là–bas, dans le fond du tableau, il existe autre chose encore qu’il ne peut saisir ni de la main ni de l’œil. Quelque chose là–bas le regarde, sans savoir, sans pouvoir. Il se sait lui aussi horizon, ligne ou point subtil qui croise et arrête la projection infinie d’un autre œil. La fenêtre morcelle son regard en multiples tableaux. Sur le papier, la petite fille dessine un arbre mort, bétonné de lourdes briques, zigzagant vaille que vaille vers le ciel, tandis qu’une lune, simple cercle laissé sans couleur, perfore une branche. Ses crayons sont des truelles, ses épaisseurs du mortier.
L’artiste l’observe. Avec celle–ci, pas de mot; il n’est encore besoin de rien. Seuls le contact des yeux en intermittence et la coulée de l’encre. Images remontant sans flotteur. La douleur dans la vague invisible que la gamine a balancé jusqu’à lui. Il le sent: l’inquiétude est revenue. Le jour tel qu’en lui–même. De combien de traits devra–t–il se fendre pour y arriver? Chaque jour est autre et la lumière et l’air aussi, qui mettent du relief là où il n’y en avait pas. Et ce chat qui garde soudain la haie, le foin que l’on emmène, et la vache qui s’installe, la biche qui s’enfuit, l’homme qui passe, la route qui blanchit… Quel état des lieux faire, quand la toile est si résistante? Et cette clôture de jardin à franchir chaque matin. Une envie de l’envers, du détour. Chaque matin, quelques couleurs sur un bout de tissu. Seul, avec à la fois la limite de la Terre, là, juste devant lui et la transparence de l’air et la variété de la lumière innombrable.
Parfois le sentiment de passer le miroir le prend et il se met alors à croire qu’il voyage. L’arbre mort de cette fillette réveille en lui une sourde peur.
 
– J’ai mis plein de marches, comme un escalier, tu vois.
– En effet… un escalier?
– Moi, j’arrive pas à grimper dans les arbres. Alors celui–là ce serait plus facile non?
– Sûrement. Explique–moi quand même…
– C’est plus facile si l’arbre a des marches, comme ceux qui sont dans les maisons!
– Tu vois des arbres dans les maisons?
– Ben oui, tu vois bien qu’il y a des tas d’arbres chez toi. Partout. Et celui qui va vers ton toit, là, il est facile à grimper!
– Tu trouves que c’est un arbre?
– Oui. L’est seulement bizarre. Moi j’aime bien ces arbres–là!
– Mais dis–moi, là qu’est–ce que c’est?
– Ben tu vois bien. C’est la lune. La pleine lune.
– Pleine?
– Ma maman dit qu’elle empêche de dormir. Et moi je trouve que c’est mieux si on veut la voir de pas dormir.
 
Évidence enfantine.
 
– Tu pourras emporter ton dessin quand tu l’auras terminé.
– M’intéresse pas. Je connais puisque c’est moi qu’a fait.
– Tu ne veux vraiment pas?
– Non. Mais donne–moi le tien… S’il te plaît!
 
Donnant–donnant avec une petite fille de cinq ans? Proposition honnête s’il en est, sauf que les mesures ne seraient pas exactement tarées! Mais comment refuser? Ne fermerait–il pas alors un coffre–fort en en jetant la clef?
 
– D’accord, ça me va. Tiens, dit–il en mimant l’expression de quelqu’un qui vient de se faire rouler.
 
Elle sourit d’un air mutin. Bien joué! Le peintre tend sa feuille. Dessus, une lame d’eau et d’encre enroulant un enfant à la bouche ouverte. La petite regarde longuement. Ses sourcils frémissent avec une légèreté de roseau. Une interrogation l’anime, les lèvres s’arrondissent comme pour aider ce visage de papier à reprendre son souffle. Puis, sans que rien ne puisse le laisser prévoir, elle offre son dessin, donne la main et s’en va précipitamment. Il reste planté. Immobile. La rattraper. Sur le seuil, il la cherche des yeux, mais personne. La route, les arbres, le bois plus loin mais aucune fillette aux cheveux tressés sur la tête.
 
– A demain? crie–t–il sans trop savoir.

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