« La grande beuverie » – René Daumal – Les paradis artificiels – 8 –

 

La grand beuverie - en Calabre

« …les joueurs posaient sur le tapis des poignées de soldats de plomb, des tanks en miniature, des canons-bijoux, des Bibles expurgées, des linotypes, des maquettes d’écoles modernes, des phonographes, des bouillons de culture de tous les bacilles dont ils étaient infectés, des missionnaires en carton-pâte, des paquets de cocaïne et même des échantillons d’alcools frelatés  »  

 


Les paradis artificiels – 8 –
René Daumal donne, dans cette partie, une description impitoyable de la guerre permanente dans laquelle nous vivons et dont nous sommes les petits soldats (agents économiques de production et de consommation … par tous les moyens)


«— Passons sur les types intermédiaires, continua-t-il en me faisant entrer dans une grande maison rococo, et allons tout de suite à l’autre extrême. Entrez dans cette salle de jeu et regardez. Nous ne risquons rien, on ne nous remarquera pas, ou bien on nous prendra pour des garçons de bureau.

»…

  

B08- UNE CENTAINE D’ HOMMES-let


B08- UNE CENTAINE D’ HOMMES-image-1


« Autour d’une table de roulette une centaine d’hommes de toutes races, chacun portant son pavillon national planté dans le crâne, jouaient gros jeux. »

____________

Si la pression du réel n’est pas trop forte
et qu’il t’est possible de rendre « vacant » une petite portion
de ce que l’on nomme « le temps » et mesure mécaniquement
lis en intégralité ce chapitre.

contente toi de savoir que
dans la prestigieuse école où l’on forme l’élite de notre armée
on enseignait/expliquait déjà il y a 40 ans
que
si une mine anti-personnelle n’a pour effet
que d’arracher le pied de celui qui l’y pose
ce n’est pas par humanité
mais parce que c’est économiquement plus rentable
– moins de poudre
– un amputé coûte plus cher à son pays qu’un mort.

« …leur monnaie portait le nom générique de civilisation. »

 


 

Les paradis artificiels 8,  complet (au format pdf) Les Paradis artificiels 8

« La grande beuverie » – René Daumal – Les paradis artificiels – 7 –

B07- UN HAUT - PARLEUR CRIA -image

La grand beuverie - en Calabre

« …Le Grand Hôtel du Départ venait de tirer un coup de canon pour annoncer que le Prince de la Bougeotte était son hôte ce jour-là. Il devait rester cinq minutes  » *

 


Les paradis artificiels – 7 –
Ici nous approchons de plus près un échantillon des bougeotteurs ?

Quand on regarde l’évolution du tourisme vers le « one shot »
on constate que la réalité s’est terriblement rapprochée de la fiction.
Le bougeotteur moderne étant sommé de remplir sa vie des lieux à « voir absolument »
(*une fois suffit … la vie n’est ici qu’une série de dégustation des meilleurs crus possibles en fonction de sa bourse.)


«— Laissez-moi l’interviewer, me dit mon compagnon, vous ne sauriez pas y faire.

Il s’approche du Prince et le dialogue suivant s’engage :

— D’où ? – Cap. – Où ? – Chaeo. – Par où ? – Klondyke. Pressé – Quoi ? – Fusils – mitrailleurs, opium, ouvrages pornographiques et de piété. – Combien ? – Millions de piastres. Cent mille victimes. Crise ministérielle. Cinq divorces. – Êtes-vous heureux ? — Pas le temps. »…

  

B07- UN HAUT - PARLEUR CRIA -let


B07- UN HAUT - PARLEUR CRIA -image


« Un haut-parleur cria : « L’aérobus de Son Altesse est avancé. » Les trois sbires tirèrent chacun trois coups en l’air …

et les quatrièmes coups nous frôlèrent de près tandis que nous déguerpissions. »

____________


La pensée d’attribuer une part de responsabilité
dans certaines maladies de la mémoire
à cette tendance au bougisme
(qui est parfois du zappisme)B07- UN HAUT - PARLEUR CRIA -zappette

ne m’a pas effleuré.

 

Quant à l’idée que
poser sa besace
et déchiffrer une grille de mots liés
en s’immergeant
quelques temps ralentis
dans un contexte dense
pourrait aider à s’en préserver … un peu
loin de moi l’idée de le suggérer (sourire)²²²


 

Les paradis artificiels 7,  complet (au format pdf) Les Paradis artificiels 7

« La grande beuverie » – René Daumal – Les paradis artificiels – 6 –

B06- C’ EST LÀ QU’ HABITENT-image

La grand beuverie - en Calabre

« …un pêle-mêle de palais de tous styles, de gares, de phares, de temples, d’usines et de monuments divers s’étendait sous nos yeux. » *

 


Les paradis artificiels – 6 –
René Daumal nous emmène voir

nous voir ?


« — Vous voyez ici, me dit mon guide infatigable, la Jérusalem contre-céleste, résidence capitale des Évadés supérieurs. Maintenant que votre regard commence à se retrouver dans ce chaos de bâtiments, vous pouvez remarquer que la ville se divise en trois régions concentriques. Vous voyez d’abord, tout autour, cette zone encombrée d’aérodromes, de ports de mer (là-bas, tous ces échalas qui se dandinent), de gares de chemins de fer, d’hôtels et de cireurs de bottes ;  »…

  

B06- C’ EST LÀ QU’ HABITENT-let


 

B06- C’ EST LÀ QU’ HABITENT-image


« c’est là qu’habitent les Évadés supérieurs de la première catégorie, les Bougeotteurs. »

____________


Ce « pêle-mêle », nous avons appris à y vivre
à y trouver de l’ordre
et même souvent
l’Ordre
en même temps que
par compensation naturelle
et pour consolider cette conviction
nous nommons désordre
cet « ordre naturel »
que nous ne comprenons pas plus.


Les paradis artificiels 6,  complet (au format pdf) Les Paradis artificiels 6

« La grande beuverie » – René Daumal – Les paradis artificiels – 5 –

B05- — N’ EST - CE PAS QUE LE MOMENT-image

La grand beuverie - en Calabre

« Je m’étonnais, en gravissant un tertre fleuri de celluloïd, qu’un univers entier pût tenir dans cette soupente »

Nous vivons dans un placard
et nous l’ignorons
parce que nous l’avons doté
du confort.


Les paradis artificiels – 5 –
Est-ce une vision prémonitoire de René Daumal, qui devinerait ici les mondes virtuels que nous inventons, meublons et occupons ? …

 


« L’infirmier m’expliqua :
— Ici comme partout, mais ici on vous le fait remarquer tout spécialement, l’espace se fabrique selon les besoins.
Voulez-vous faire une promenade ? Vous projetez devant vous l’espace nécessaire que vous parcourez au fur et à mesure.
De même du temps.
Comme l’araignée sécrète le fil au bout duquel elle se laisse glisser, vous sécrétez le temps qu’il vous faut pour ce que vous avez à faire, et vous marchez le long de ce fil qui n’est visible que derrière vous mais qui n’est utilisable que devant vous.
Le tout est de bien calculer. Si le fil est trop long, il fait des plis et s’il est trop court, il casse.
Si je ne craignais pas d’attraper soif en parlant, je vous dirais pourquoi c’est si dangereux pour l’araignée d’avoir derrière elle un fil qui fait des plis. »…

  

B05- — N’ EST - CE PAS QUE LE MOMENT-let


 

B05- — N’ EST - CE PAS QUE LE MOMENT-image


« — N’est-ce pas que, le moment venu de remonter en ravalant son fil, les nœuds se mettent en travers du gosier…»

____________


La réponse est non. (?)

C’est bien du monde dans lequel nous vivons
(hors écran et gadget à univers calculés)
que René Daumal parle.
De même que dans notre tête « ça pense »
A la surface de notre peau « ça touche », de notre rétine « ça voit » …
Quand à nous,
nous vivons repliés dans
nos concepts du monde
placard
qui nous isole du réel
qu’un long et efficace apprentissage
nous a habitué à prendre pour
le dehors.

Mais Platon
disait-il autre chose


Les paradis artificiels 5,  complet (au format pdf) Les Paradis artificiels 5

« La grande beuverie » – René Daumal – Les paradis artificiels – 4 –

B04- OÙ IL S’ AGISSAIT TOUJOURS-image

La grand beuverie - en Calabre

Nous vivons dans un placard
et nous l’ignorons
parce que nous l’avons doté
du confort.


Les paradis artificiels – 4 –
L’auteur décrit ici une des dimensions
de notre société moderne :
la compétition de toutes sortes
et
ses récompenses.
En un temps où il n’existait pas encore
de professionnels du domaine.

On s’est bien rattrapé de ce côté là
et ce modèle de la gagne
n’en est que plus attractif
pour se croire quelque chose.

 


[Le stade]« On appelait ainsi un vaste rectangle sablé, dominé par une statue monumentale, en métal et articulée, de la Machine Humaine, décorée de fleurs en clinquant et cellophane déposées là en bouquets par de pieuses mains.
Les pieuses mains en question étaient actuellement posées à plat sur le sol, et servaient de pieds à des corps humains courant la tête en bas sous les regards d’un grand concours de peuple assis sur des gradins.
Celui qui arrivait le premier au bout d’une certaine piste recevait un citron pressé et une salade, dont il se régalait, et se croyait quelque chose.
D’autres jouaient à se laisser tomber la tête la première d’en haut d’une échelle, et celui qui, tombant de la plus grande hauteur, arrivait à se relever dans les six secondes, recevait le titre de champion et beaucoup d’applaudissements.
D’autres se livraient à mille autres jeux,  »…

  

B04- OÙ IL S’ AGISSAIT TOUJOURS-let


 

B04- OÙ IL S’ AGISSAIT TOUJOURS-image


« où il s’agissait toujours de tirer, de pousser, de courir, de sauter, de cogner ou d’encaisser plus fort que les autres. »

____________


« Plus fort que les autres ! »
Est l’injonction qui est faite au petit d’homme
dès son plus jeune âge
et qui est mesurée
à chacun de ses pas
avant même qu’il se tienne à la verticale.

et ce
afin de le « préparer » à un monde
où il devra à son tour
dans ce que l’on nomme parfois « guerre économique »
tirer, pousser, courir, sauter, cogner ou encaisser plus fort que les autres.


Les paradis artificiels 4,  complet (au format pdf) Les Paradis artificiels 4

« La grande beuverie » – René Daumal – Les paradis artificiels – 3 –

B03- DES PUPITRES EN CONTRE-image

La grand beuverie - en Calabre

Bien sur, ici
la soif
est bien plus proche de
celle qu’évoque Rabelais
et qu’étanche « La dive bouteille »
que du beaujolais nouveau.


Les paradis artificiels – 3 –
Pas très loin de Matrix
l’infirmerie de la grande beuverie
est un monde virtuel
confortable.

 


« La porte tourna silencieusement et nous nous trouvâmes au Paradis.
Une lumière ! Des lustres ! Des moulures dorées ! Des papiers peints, qu’on aurait dit des vraies tapisseries.
Des divans profonds comme des tombereaux, couverts de torrents de soie artificielle.
Des fontaines lumineuses qui distribuaient verveine, camomille, menthe, orangeade, limonade, avec des gobelets en métal argenté, plus léger que le massif et si plus commode ! et tout ça pour rien, à portée des lèvres.
Des bibliothèques à catalogues électriques et distribution automatique.
»…

  

B03- DES PUPITRES EN CONTRE-let


 

B03- DES PUPITRES EN CONTRE-image


« Des pupitres en contre-plaqué avec phonographe, T.S.F. et cinéma sonore individuel. »

Des brises de patchouli. Des rosées de glycérine, qui ne s’évapore pas, sur des gazons de papier paraffiné, qui ne fane pas.»

____________


Tout le confort moderne
on y trouve même
la télévision.
Comment dès lors
avoir encore
le désir de chercher la porte qui donne sur l’extérieur
Comment
conserver
la volonté de sortir
?


Les paradis artificiels 3,  complet (au format pdf) Les Paradis artificiels 3

« La grande beuverie » – René Daumal – Les paradis artificiels – 2 –

 

La grand beuverie - en Calabre

Tout ce qui est sans chair et sans émotion vraie, en prend pour son grade
dans cette oeuvre truculente d’un des fondateurs du « Grand Jeu »
qui toute sa vie eut soif
et si peu de temps pour boire.


Les paradis artificiels – 2 –
Le coeur du roman est
la description du monde des incurables.
Ceux qui n’ont plus soif.

A rapprocher de ceux
qui
hors du roman de René Daumal
sont dans le même état,
(« Quand j’entends le mot culture … »)
et même au-delà de l’absence de soif
ont une répulsion absolue pour ce qui
dans « La Grande Beuverie » est nommé alcool
et qui
le lecteur le comprendra
désigne bien autre chose.

 


« vous n’avez pas soif ?

— J’en crève, dis-je.

Rassuré, il me tendit un flacon d’arquebuse que je lui rendis sec.

— Vous semblez, dit-il, avoir du cœur au ventre. Je vais donc vous faire la faveur tout à fait rare de vous faire visiter »…

  

B02- L’ AUTRE SECTION DE L’ INFIRMERIE-let


 

B02- L’ AUTRE SECTION DE L’ INFIRMERIE-image


« … l’autre section de l’infirmerie, celle des évadés. Ce sont les incurables. Ils croient qu’ils ont réussi à sortir.  » 

____________


Bien évidemment
il y aurait aussi à dire de
ceux qui boivent
sans avoir soif

pauvres d’eux.


Les paradis artificiels 2,  complet (au format pdf) Les Paradis artificiels 2

« La grande beuverie » – René Daumal – Les paradis artificiels – 1 –

 

La grand beuverie - en Calabre

Tout ce qui est sans chair et sans émotion vraie, en prend pour son grade dans cette oeuvre truculente.


Les paradis artificiels – 1 –
Notre héros va,
à la suite de hasard
malencontreux dans un premier temps
mais
comme c’est parfois le cas
avec les hasard malencontreux
plutôt bénéfique par la suite
être victime d’une méprise
et
de sa propension à faire le malin.

 


«… je n’avais même pas eu le temps de ressaisir le fil que quatre-vingt-dix kilos me tombent sur l’estomac, me culbutent, me demandent pardon, demandent pardon au pavé, à ma bouteille, s’excusent auprès d’un tabouret, se relèvent avec la prestesse d’un poussah à cul de plomb et, c’était Amédée Gocourt, il me dit :

— Excuse-moi, mon vieux, je cherche la sortie.

C’était justement la chose à ne pas dire. Trois costauds jaillissent des ombres, attrapent Gocourt au collet :

— La quoi ? Tu cherches la quoi ?

— La sortie, je vous dis.

— Cet endroit, monsieur, n’a que trois portes de sortie, dit un des costauds. La folie et la mort.

 »…

  

B01- JE COMPTE SUR MES DOIGTS-let


 

B01- JE COMPTE SUR MES DOIGTS-image1


« … Je compte sur mes doigts, je me trouve très intelligent et je demande :
— Et la troisième ?
 » 

____________

Serait-ce à dire que
la troisième porte
la véritable
(car les deux autres sont loin d’être … rassurantes)
est dissimulée ?
Et que
même le service d’ordre
de ce monde
en ignore l’existence ?


Les paradis artificiels 1,  complet (au format pdf) Les Paradis artificiels 1

« La grande beuverie » – René Daumal – Dialogue laborieux – 16 –

A16- ON NE BOIRA QUE DES LARMES-image

La grand beuverie - en Calabre

Tout ce qui est sans chair et sans émotion vraie, en prend pour son grade dans cette oeuvre truculente.


Dialogue laborieux – 16 –
Le catastrophisme
ne date pas d’aujourd’hui
Dans ce chapitre, René Daumal
(tout en évoquant ce qui menace réellement notre civilisation)
se moque des prophètes de malheur
qui parlent du bord du gouffre
incitent la terre entière à chercher refuge ailleurs
et quant à eux agissent comme le père Pictorius
« 
il resta parmi nous pour achever sa mission prophétique. »

 


« Il disait :
— Frères, vous pullulez, vous vous entroupez, vous vous encroûtez. Bientôt les caves seront à sec et que deviendrons-nous ?
Les uns crèveront lamentablement, les autres se mettront à boire d’infâmes potions chimiques.
On verra des hommes s’entretuer pour une goutte de teinture d’iode. On verra des femmes se prostituer pour une bouteille d’eau de Javel. On verra des mères distiller leurs enfants pour en extraire des liqueurs innommables.
Cela durera sept années. Pendant les sept années suivantes, on boira du sang. D’abord le sang des cadavres, pendant un an. Puis le sang des malades, pendant deux ans. Puis chacun boira son propre sang, pendant quatre ans.
Pendant les sept années suivantes, »…

  

A16- ON NE BOIRA QUE DES LARMES-let


 

A16- ON NE BOIRA QUE DES LARMES-image1


« … on ne boira que des larmes et les enfants inventeront des machines à faire pleurer leurs parents pour se désaltérer.  » 

____________

Un chapitre savoureux, qui tient à la fois de François Rabelais et de Alfred Jarry.


Dialogue laborieux 16,  complet (au format pdf) Dialogue Laborieux 16