Le mont analogue – René Daumal (simpliste) – 12

(traduit du bulgare par le traducteur du « Coeur Cerf »)

Le Mont Analogue fut commencé par René Daumal en juillet 1939 lors de son séjour à Pelvoux dans les Alpes et à un moment particulièrement tragique de son existence. Il venait d'apprendre – à trente et un ans – qu'il était perdu : tuberculeux depuis une dizaine d'années, sa maladie ne pouvait avoir qu'une issue fatale. Trois chapitres étaient achevés en juin 1940 quand Daumal quitta Paris à cause de l'occupation allemande, sa femme, Vera Milanova, étant israélite. Après trois ans passés entre les Pyrénées (Gavarnie), les environs de Marseille (Allauch) et les Alpes (Passy, Pelvoux), dans des conditions très difficiles sur tous les plans, Daumal connut enfin, au cours de l'été 1943, un moment de répit et espéra pouvoir finir son « roman ». Il se remit au travail, mais une dramatique aggravation de sa maladie l'empêcha de terminer la relation de son voyage « symboliquement authentique ». Il mourut à Paris le 21 mai 1944. ? 
(extrait le avant-propos de l'éditeur)

12-Le mont analogue-D’ ÉTRANGETÉ-IMA

SOGOL, enthousiaste, est déjà dans le projet du voyage qui les mènera au sommet du Mont Analogue. L’auteur (René Daumal) est sous l’emprise de cette ardeur qui anime son interlocuteur, mais évoque quelques obstacles … de la réalité.

– Votre article sur le Mont Analogue m’a illuminé, continua-t-il. Il existe. Nous le savons tous les deux. Donc nous le découvrirons. Où ? Cela, c’est une affaire de calcul. Dans quelques jours, je vous promets que j’aurai déterminé, à quelques degrés près, sa position géographique. Et nous partons aussitôt, n’est-ce pas ?

– Oui, mais comment ? Par quelle voie, quel mode de transport, avec quel argent ? pour combien de temps ?

– Tout cela, ce sont des détails. Je suis sûr, d’ailleurs, que nous ne serons pas seuls. Deux personnes en convainquent une troisième, et cela fait boule de neige – bien qu’il faille compter avec ce que les gens appellent leur « bon sens », les pauvres ; c’est leur bon sens comme le bon sens de l’eau est de couler… tant qu’on ne la met pas à bouillir sur le feu ou dans une glacière à geler. Et même… oui, battons le fer jusqu’à ce qu’il s’échauffe, s’il n’y a pas assez de feu. Fixons la première réunion à dimanche, ici. J’ai cinq ou six bons camarades qui viendront sûrement. Il y en a bien un qui est en Angleterre, deux autres en Suisse, mais ils seront là. Il a toujours été convenu entre nous que nous ne ferions jamais de grandes courses les uns sans les autres. Et pour une grande course, ce sera une grande course.

– Pour ma part, dis-je, je vois aussi quelques personnes qui pourraient se joindre à nous.

« Invitez-les donc pour 4 heures, mais vous, venez avant, vers 2 heures. Mes calculs seront certainement au point… Alors, vous devez déjà me quitter ? Bon, voilà la sortie », dit-il en me montrant la petite fenêtre d’où pendait la corde de rappel ; « il n’y a que Physique qui se sert de l’escalier. Au revoir ! »

Je m’enveloppai de la corde, qui sentait l’herbe et l’écurie, et fus en bas en quelques instants.

Je me retrouvai dans la rue, avec une sensation

12-Le mont analogue-D’ ÉTRANGETÉ-LET

en sueur.


[Note] On dit de l’enthousiasme, dont regorge, SOGOL, qu’il soulève les montagnes, ici il va aider nos deux sympathiques « chercheurs de vérité » à découvrir la plus mystérieuse de toutes.


ENTHOUSIASME MONTAGNE = EH ! … ANGES AIMENT MOUTONS !

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Le mont analogue – René Daumal (simpliste) – 11

(traduit du bulgare par le traducteur du « Coeur Cerf »)

Le Mont Analogue fut commencé par René Daumal en juillet 1939 lors de son séjour à Pelvoux dans les Alpes et à un moment particulièrement tragique de son existence. Il venait d'apprendre – à trente et un ans – qu'il était perdu : tuberculeux depuis une dizaine d'années, sa maladie ne pouvait avoir qu'une issue fatale. Trois chapitres étaient achevés en juin 1940 quand Daumal quitta Paris à cause de l'occupation allemande, sa femme, Vera Milanova, étant israélite. Après trois ans passés entre les Pyrénées (Gavarnie), les environs de Marseille (Allauch) et les Alpes (Passy, Pelvoux), dans des conditions très difficiles sur tous les plans, Daumal connut enfin, au cours de l'été 1943, un moment de répit et espéra pouvoir finir son « roman ». Il se remit au travail, mais une dramatique aggravation de sa maladie l'empêcha de terminer la relation de son voyage « symboliquement authentique ». Il mourut à Paris le 21 mai 1944. ? 
(extrait le avant-propos de l'éditeur)

11-Le mont analogue-JE N’ AURAIS RIEN-IMA

SOGOL entretient l’auteur de ses recherches en toutes direction pour donner un sens à sa vie. (A cette époque René Daumal a déjà écrit « L’évidence absurde ».) Evocation fugitive des petits êtres qui nous habitent. 

Il s’était assis, et je vis que cet homme devait avoir une raison en acier pour résister à la pression de la folie qui bouillonnait en lui. Il était maintenant un peu détendu, et comme soulagé.

– Mes seuls bons moments, reprit-il après avoir changé de position, c’était en été, quand je reprenais les souliers ferrés, le sac et le piolet pour courir les montagnes. Je n’avais jamais de très longues vacances, mais j’en profitais ! Après dix ou onze mois passés à perfectionner des aspirateurs de poussière ou des parfums synthétiques, après une nuit de chemin de fer et une journée d’autocar, lorsque j’arrivais, les muscles encore encrassés des poisons de la ville, aux premiers champs de neige, il m’arrivait de pleurer comme un idiot, la tête vide, les membres ivres et le cœur ouvert. Quelques jours après, arc-bouté dans une fissure ou chevauchant une arête, je me retrouvais, je reconnaissais en moi des personnages que je n’avais pas vus depuis l’été précédent. Mais c’étaient toujours les mêmes personnages, après tout…

» Or, j’avais entendu parler, comme vous, dans mes lectures et dans mes voyages, d’hommes d’un type supérieur, possédant les clefs de tout ce qui est mystère pour nous. Cette idée d’une humanité invisible, intérieure à l’humanité visible, je ne pouvais me résigner à la regarder comme une simple allégorie. Il était prouvé par l’expérience, me disais-je, qu’un homme ne peut pas atteindre directement et de lui-même la vérité ; il fallait qu’un intermédiaire existât – encore humain par certains côtés, et dépassant l’humanité par d’autres côtés. Il fallait que, quelque part sur notre Terre, vécût cette humanité supérieure, et qu’elle ne fût pas absolument inaccessible. Et alors, tous mes efforts ne devaient-ils pas être consacrés à la découvrir ?

Même si, malgré ma certitude, j’étais victime d’une monstrueuse illusion,11-Le mont analogue-JE N’ AURAIS RIEN-LET
de sens.

» Mais où chercher ? Par où commencer ? J’avais déjà bien couru le monde, fourré mon nez partout, dans toutes sortes de sectes religieuses et d’écoles mystiques, mais devant chacune c’était toujours : peut-être que oui, peut-être que non. Pourquoi aurais-je misé ma vie sur celle-ci plutôt que sur celle-là ? Vous comprenez, je n’avais pas de pierre de touche. Mais, du fait que nous sommes deux, tout change ; la tâche ne devient pas deux fois plus facile, non : d’impossible elle devient possible. C’est comme si, pour mesurer la distance d’un astre à notre planète, vous me donnez un point connu sur la surface du globe : le calcul est impossible ; donnez-moi un second point, il devient possible, parce qu’alors je peux construire le triangle.

Ce saut brusque dans la géométrie était bien dans sa manière. Je ne sais pas si je le comprenais très bien, mais il y avait là une force qui me convainquait.


[Note] Les traditions anciennes* – celles de l’époque où les (pensées des) humains marchaient (parait-il) à quatre pattes, se nourrissant de mysticisme mêlé a des embryons de savoir rigoureux au point que celui qui découvrit l’attraction terrestre y ait donne plus d’intérêt à ses recherches alchimiques.

* Certains persistent cependant a en extirper du sens. Comme par exemple: l’aspect favorable du trigone en astrologie aurait à voir avec le début de l’équilibre (un trépied a toujours les trois extrémités sur le sol, l’angle de sociabilité des poules** dans une bassecour est de 120°, trois béliers pouraient coexister dans un troupeau, pas deux …, douze constituerait le nombre maximum de rats susceptible de coexister harmonieusement dans un groupe naturel. …  )

** serait valable pour l’homme


SAVOIR SCIENTIFIQUE = CONFISQUE III TRAVES

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Le mont analogue – René Daumal (simpliste) – 10

(traduit du bulgare par le traducteur du « Coeur Cerf »)

Le Mont Analogue fut commencé par René Daumal en juillet 1939 lors de son séjour à Pelvoux dans les Alpes et à un moment particulièrement tragique de son existence. Il venait d'apprendre – à trente et un ans – qu'il était perdu : tuberculeux depuis une dizaine d'années, sa maladie ne pouvait avoir qu'une issue fatale. Trois chapitres étaient achevés en juin 1940 quand Daumal quitta Paris à cause de l'occupation allemande, sa femme, Vera Milanova, étant israélite. Après trois ans passés entre les Pyrénées (Gavarnie), les environs de Marseille (Allauch) et les Alpes (Passy, Pelvoux), dans des conditions très difficiles sur tous les plans, Daumal connut enfin, au cours de l'été 1943, un moment de répit et espéra pouvoir finir son « roman ». Il se remit au travail, mais une dramatique aggravation de sa maladie l'empêcha de terminer la relation de son voyage « symboliquement authentique ». Il mourut à Paris le 21 mai 1944. ? 
(extrait le avant-propos de l'éditeur)

10-Le mont analogue-JE VIS ALORS-IMA

L’auteur nous confie les souvenirs de son enfance, et sa découverte, puis son affranchissement de la mort et de la peur qu’elle suscite chez l’homme. Sogol évoque une petite voix qui survit parfois aux professeurs, aux « grands » et à leurs livres,.

Mon supérieur avait bien dit : je souffre d’un inguérissable besoin de comprendre. Je ne veux pas mourir sans avoir compris pourquoi j’avais vécu. Et vous, avez-vous jamais eu peur de la mort ?

Je fouillai en silence mes souvenirs, des souvenirs profonds où les mots ne s’étaient pas encore mis. Et je dis, difficilement :

– Oui. Vers l’âge de six ans, j’avais entendu parler de mouches qui piquent les gens pendant leur sommeil ; quelqu’un avait fait cette plaisanterie que « quand on se réveille, on est mort ». Cette phrase m’obsédait. Le soir, dans mon lit, la lumière éteinte, j’essayais de me représenter la mort, le « plus rien du tout » ; je supprimais en imagination tout ce qui faisait le décor de ma vie et j’étais serré dans des cercles de plus en plus étroits d’angoisse : il n’y aura plus « moi »… moi, qu’est-ce que c’est, moi ? – je n’arrivais pas à le saisir, « moi » me glissait de la pensée comme un poisson des mains d’un aveugle, je ne pouvais plus dormir. Pendant trois ans, ces nuits d’interrogation dans le noir revinrent plus ou moins fréquemment. Puis, une certaine nuit, une idée merveilleuse m’est venue : au lieu de subir cette angoisse, tâcher de l’observer, de voir où elle est, ce qu’elle est.

10-Le mont analogue-JE VIS ALORS-LET

gorge

; je me rappelai que j’étais sujet à des angines ; je m’efforçai de me relâcher, de détendre mon ventre. L’angoisse disparut. J’essayai de penser encore, dans cet état, à la mort, et cette fois, au lieu d’être saisi par la griffe de l’angoisse, je fus envahi d’un sentiment tout nouveau, auquel je ne connaissais pas de nom, qui tenait du mystère et de l’espérance…

– Et puis vous avez grandi, vous avez étudié, et vous avez commencé à philosopher, n’est-ce pas ? Nous en sommes tous là. Il semble que vers l’âge de l’adolescence, la vie intérieure du jeune être humain se trouve soudain aveulie, châtrée de son courage naturel. Sa pensée n’ose plus affronter la réalité ou le mystère en face, directement ; elle se met à les regarder à travers les opinions des « grands », à travers les livres et les cours des professeurs. Il y a pourtant là une voix qui n’est pas tout à fait tuée, qui crie parfois, – chaque fois qu’elle le peut, chaque fois qu’un cahot de l’existence desserre le bâillon, – qui crie son interrogation, mais nous l’étouffons aussitôt. Ainsi, nous nous comprenons déjà un peu. Je puis vous dire, donc, que j’ai peur de la mort. Non pas de ce qu’on imagine de la mort, car cette peur est elle-même imaginaire. Non pas de ma mort dont la date sera consignée dans les registres de l’état civil. Mais de cette mort que je subis à chaque instant, de la mort de cette voix qui, du fond de mon enfance, à moi aussi, interroge : « que suis-je ? » et que tout, en nous et autour de nous, semble agencé pour étouffer encore et toujours. Quand cette voix ne parle pas – et elle ne parle pas souvent ! – je suis une carcasse vide, un cadavre agité. J’ai peur qu’un jour elle ne se taise à jamais ; ou qu’elle ne se réveille trop tard – comme dans votre histoire de mouches : quand on se réveille, on est mort.

» Et voilà ! fit-il, presque violemment. Je vous ai dit l’essentiel. Tout le reste, ce sont des détails. Depuis des années, j’attends de pouvoir dire cela à quelqu’un.


[Note] Ce passage soulève des questions (en réalité, ne soulève que de quelques centimètres, le couvercle de la boite où elles sont enfermées.)
:
* A-t-on déjà entendu cette petite voix ?

* Quelles sont ces choses que l’on attends depuis toujours de pouvoir dire à quelqu’un ? 


VOIX ENFANTINE = OVNI FIXE NEANT

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Le mont analogue – René Daumal (simpliste) – 09

(traduit du bulgare par le traducteur du « Coeur Cerf »)

Le Mont Analogue fut commencé par René Daumal en juillet 1939 lors de son séjour à Pelvoux dans les Alpes et à un moment particulièrement tragique de son existence. Il venait d'apprendre – à trente et un ans – qu'il était perdu : tuberculeux depuis une dizaine d'années, sa maladie ne pouvait avoir qu'une issue fatale. Trois chapitres étaient achevés en juin 1940 quand Daumal quitta Paris à cause de l'occupation allemande, sa femme, Vera Milanova, étant israélite. Après trois ans passés entre les Pyrénées (Gavarnie), les environs de Marseille (Allauch) et les Alpes (Passy, Pelvoux), dans des conditions très difficiles sur tous les plans, Daumal connut enfin, au cours de l'été 1943, un moment de répit et espéra pouvoir finir son « roman ». Il se remit au travail, mais une dramatique aggravation de sa maladie l'empêcha de terminer la relation de son voyage « symboliquement authentique ». Il mourut à Paris le 21 mai 1944. ? 
(extrait le avant-propos de l'éditeur)

09-Le mont analogue-ÇA , DU TOC .-IMA

Sogol et l’auteur mangent, parlent et … se taisent.

Nous mangeâmes en silence. Mon hôte ne se croyait pas obligé de bavarder en mangeant, et je l’en estimais beaucoup. Il n’avait pas peur de se taire quand il n’y avait rien à dire, ni de réfléchir avant de parler. En rapportant maintenant notre conversation, je crains d’avoir donné l’impression qu’il discourait sans arrêt ; en réalité, ses récits et ses confidences étaient entrecoupés de longs silences, et souvent aussi j’avais pris la parole ; je lui avais raconté, à grands traits, ma vie jusqu’à ce jour, mais cela ne vaut pas la peine d’être reproduit ici ;

09-Le mont analogue-ÇA , DU TOC .-LET

Après le repas, nous revînmes au « parc », sous la verrière, et nous nous allongeâmes sur des tapis et sur des coussins de cuir : c’est un moyen très simple de rendre de l’espace à un local bas de plafond. Physique apporta le café silencieusement, et Sogol se remit à parler :

– Tout ça, ça remplit l’estomac, mais guère plus. Avec un peu d’argent, on arrive bien à tirer de la civilisation ambiante les quelques satisfactions corporelles élémentaires. Pour le reste, c’est du toc. Du toc, des tics et des trucs, voilà toute notre vie, entre le diaphragme et la voûte crânienne.


[Note]  Vivrions-nous immergé dans le toc, les tics, et les trucs ? C’est bien possible.
Il est possible aussi que ce soit devenu notre alimentation principale ! 


LE SILENCE ET LA POESIE = CA, POILEE ESSENTIELLE

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Le mont analogue – René Daumal (simpliste) – 08

(traduit du bulgare par le traducteur du « Coeur Cerf »)

Le Mont Analogue fut commencé par René Daumal en juillet 1939 lors de son séjour à Pelvoux dans les Alpes et à un moment particulièrement tragique de son existence. Il venait d'apprendre – à trente et un ans – qu'il était perdu : tuberculeux depuis une dizaine d'années, sa maladie ne pouvait avoir qu'une issue fatale. Trois chapitres étaient achevés en juin 1940 quand Daumal quitta Paris à cause de l'occupation allemande, sa femme, Vera Milanova, étant israélite. Après trois ans passés entre les Pyrénées (Gavarnie), les environs de Marseille (Allauch) et les Alpes (Passy, Pelvoux), dans des conditions très difficiles sur tous les plans, Daumal connut enfin, au cours de l'été 1943, un moment de répit et espéra pouvoir finir son « roman ». Il se remit au travail, mais une dramatique aggravation de sa maladie l'empêcha de terminer la relation de son voyage « symboliquement authentique ». Il mourut à Paris le 21 mai 1944. ? 
(extrait le avant-propos de l'éditeur)

08-Le mont analogue-ÇA , DU TOC .-IMA

Passage où, avec près d’un siècle d’avance, René Daumal évoque les méfaits de « l’industrie » alimentaire, à travers un certain nombre de ses « additifs » dont la plupart existent encore aujourd’hui, et dont le nombre à considérablement augmenté depuis.

L’auteur s’attaque également à l’arrogance de la science, en certains de ses opérateurs, en rappelant le statu de ses « vérités » … provisoires. (De nos jours? où la simulation en vient parfois -sans le vouloir- à dissimuler son modèle, il aurait peut-être ajouté « lorsqu’elles sortent de leurs constructions virtuelles compliquées et se confrontent à la complexité du réel »)

Une sonnerie retentit.

– Bien, ma bonne Physique, bien ! cria le Père Sogol ; et il m’expliqua : « Le déjeuner est prêt. Allons donc. »

Il me fit quitter le sentier et, montrant d’un geste toute la science humaine contemporaine inscrite en petits rectangles devant nos yeux, il dit, d’une voix sombre :

– Du toc, tout

08-Le mont analogue-ÇA , DU TOC .-LET

Il n’y a dans tout cela que des mystères ou des erreurs ; où les uns finissent, les autres commencent.

Nous passâmes dans une petite pièce toute blanche où la table était servie.

» Voici au moins quelque chose de relativement réel, si l’on peut rapprocher ces deux mots sans que ça fasse explosion » reprit-il comme nous nous installions de chaque côté d’un de ces plats campagnards où, autour d’un morceau d’animal bouilli, tous les légumes de la saison tressent leurs vapeurs. « Encore faut-il que cette brave Physique mette en œuvre toute sa vieille astuce bretonne pour réunir sur ma table les éléments d’un repas où n’entrent ni sulfate de baryte, ni gélatine, ni acide borique, ni acide sulfureux, ni aldéhyde formique, ni autres drogues de l’industrie alimentaire contemporaine. Un bon pot-au-feu vaut tout de même mieux qu’une philosophie menteuse. »


[Note]  On retrouve un peu de cette verve et substance, qui anime la partie « scient » de « La grande beuverie ». 


VERITE SCIENTIFIQUE = S’ EVITE CRITIQUE FINE

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Le mont analogue – René Daumal (simpliste) – 07

(traduit du bulgare par le traducteur du « Coeur Cerf »)

Le Mont Analogue fut commencé par René Daumal en juillet 1939 lors de son séjour à Pelvoux dans les Alpes et à un moment particulièrement tragique de son existence. Il venait d'apprendre – à trente et un ans – qu'il était perdu : tuberculeux depuis une dizaine d'années, sa maladie ne pouvait avoir qu'une issue fatale. Trois chapitres étaient achevés en juin 1940 quand Daumal quitta Paris à cause de l'occupation allemande, sa femme, Vera Milanova, étant israélite. Après trois ans passés entre les Pyrénées (Gavarnie), les environs de Marseille (Allauch) et les Alpes (Passy, Pelvoux), dans des conditions très difficiles sur tous les plans, Daumal connut enfin, au cours de l'été 1943, un moment de répit et espéra pouvoir finir son « roman ». Il se remit au travail, mais une dramatique aggravation de sa maladie l'empêcha de terminer la relation de son voyage « symboliquement authentique ». Il mourut à Paris le 21 mai 1944. ? 
(extrait le avant-propos de l'éditeur)

06-Le mont analogue-LA VIE PLUS FACILE-IMA

Pierre Sogol a quitté le monastère où il pensait pouvoir trouver un sens, et un emploi à sa vie.
Retour à la « normale » … ?

» Le soir même, je prenais le train pour Paris. J’étais entré dans ce monastère sous le nom de Frère Petrus. J’en sortais avec le titre de Père Sogol. J’ai conservé ce pseudonyme. Les religieux, mes compagnons, m’avaient ainsi appelé à cause d’une tournure d’esprit qu’ils avaient remarquée en moi, qui me faisait prendre, au moins à titre d’essai, le contre-pied de toutes les affirmations qui m’étaient proposées, intervertir en toute chose la cause et l’effet, le principe et la conséquence, la substance et l’accident. « Sogol », l’anagramme était un peu enfantin, un peu prétentieux aussi, mais j’avais besoin d’un nom qui sonnât bien ; et il me rappelait une règle de pensée qui m’a beaucoup servi*. Grâce à mes connaissances scientifiques et techniques, je trouvai bientôt quelques emplois dans divers laboratoires et établissements industriels. Je me réadaptai peu à peu à la vie du « siècle » ;

tout extérieurement, il est vrai, car,

06-Le mont analogue-LA VIE PLUS FACILE-LET


[Note]  Cette insatisfaction permanente d’une existence fade est une des constantes de René Daumal. Mais qui n’a rien à voir avec le goût pour des hauteurs qui seraient celles de podium. 


RETOUR A LA NORMALE= RALLUMERA TORO ?… ANE ?

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* Si un lecteur ou une lectrice a une piste, concernant cette « règle de pensée » …

Le mont analogue – René Daumal (simpliste) – 06

(traduit du bulgare par le traducteur du « Coeur Cerf »)

Le Mont Analogue fut commencé par René Daumal en juillet 1939 lors de son séjour à Pelvoux dans les Alpes et à un moment particulièrement tragique de son existence. Il venait d'apprendre – à trente et un ans – qu'il était perdu : tuberculeux depuis une dizaine d'années, sa maladie ne pouvait avoir qu'une issue fatale. Trois chapitres étaient achevés en juin 1940 quand Daumal quitta Paris à cause de l'occupation allemande, sa femme, Vera Milanova, étant israélite. Après trois ans passés entre les Pyrénées (Gavarnie), les environs de Marseille (Allauch) et les Alpes (Passy, Pelvoux), dans des conditions très difficiles sur tous les plans, Daumal connut enfin, au cours de l'été 1943, un moment de répit et espéra pouvoir finir son « roman ». Il se remit au travail, mais une dramatique aggravation de sa maladie l'empêcha de terminer la relation de son voyage « symboliquement authentique ». Il mourut à Paris le 21 mai 1944. ? 
(extrait le avant-propos de l'éditeur)

06-Le mont analogue-LA VIE PLUS FACILE-IMA

Pierre Sogol raconte ses errances passées dans sa recherche où l’on pourrait trouver un écho (sous forme d’un rire gargantuesque) au récit « Rencontre avec des hommes remarquables » (immortalisé par Peter Brook ici). Sera abordé la question du réveil du dormeur.

Un curieux monastère. Quel, où, peu importe ; sachez pourtant qu’il appartenait à un ordre pour le moins hérétique.

» Il y avait, en particulier, une coutume très curieuse dans la règle de l’ordre. Chaque matin, notre Supérieur nous remettait à chacun – nous étions une trentaine – un papier plié en quatre. Un de ces papiers portait l’inscription : TU HODIE, et le Supérieur seul savait à qui il était échu. Certains jours, d’ailleurs, je crois bien que tous les papiers étaient blancs, mais, comme on n’en savait rien, le résultat – vous allez voir – était le même. « C’est toi aujourd’hui » – cela voulait dire que le frère ainsi désigné, à l’insu de tous les autres, jouerait pendant toute cette journée le rôle du « Tentateur ». J’ai assisté, parmi certaines peuplades africaines et autres, à des cultes assez horribles, des sacrifices humains, des rites anthropophagiques. Mais je n’ai jamais rencontré, dans aucune secte religieuse ou magique, de coutume aussi cruelle que cette institution du tentateur quotidien. Voyez-vous trente hommes, vivant d’une vie commune, déjà détraqués par la perpétuelle terreur du péché, se regardant les uns les autres avec la pensée obsédante que l’un d’eux, sans qu’ils sachent lequel, est spécialement chargé de mettre à l’épreuve leur foi, leur humilité, leur charité ? Il y avait là comme une caricature diabolique d’une grande idée – de cette idée qu’en mon semblable comme en moi-même il y a une personne à haïr et une personne à aimer.

» Car une chose me prouve le caractère satanique de cette coutume : c’est que personne, parmi les religieux, n’avait jamais refusé de tenir le rôle de « Tentateur ». Aucun, lorsque le « tu hodie » lui était remis, n’avait le moindre doute qu’il ne fût et capable et digne de jouer ce personnage. Le tentateur était lui-même victime d’une monstrueuse tentation. Moi-même, j’ai accepté ce rôle d’agent provocateur plusieurs fois, par obéissance à la règle, et c’est le plus honteux souvenir de ma vie*. J’ai accepté, tant que je n’eus pas compris dans quel traquenard j’étais tombé. Jusqu’alors, j’avais toujours démasqué le satan de service. Ces malheureux étaient si naïfs ! Toujours les mêmes trucs, qu’ils croyaient très subtils, les pauvres diables ! Toute leur habileté consistait à jouer sur quelques mensonges fondamentaux et communs à tous, tels que : « suivre les règles à la lettre, c’est bon pour les imbéciles qui ne peuvent pas en saisir l’esprit », ou encore : « moi, hélas, avec ma santé, je ne peux pas me permettre de telles rigueurs. »

» Une fois, pourtant, le diable du jour a réussi à m’avoir. C’était cette fois-là, un grand gaillard taillé à la hache, avec des yeux bleus d’enfant. Pendant un repos, il s’approche de moi et me dit : « Je vois que vous m’avez reconnu. Rien à faire avec vous, vous êtes vraiment trop perspicace. D’ailleurs, vous n’avez pas besoin de cet artifice pour savoir que la tentation est toujours partout autour de nous, ou plutôt en nous. Mais voyez l’insondable veulerie de l’homme : tous les moyens qui lui sont donnés pour se tenir éveillé, il finit par en orner son sommeil. On porte le cilice comme on porterait un monocle, on chante les matines comme d’autres vont jouer au golf.

Ah ! si les savants d’aujourd’hui, au lieu d’inventer sans cesse de nouveaux moyens de rendre

06-Le mont analogue-LA VIE PLUS FACILE-LET

Il y a bien les mitrailleuses, mais cela dépasse de trop le but… »

» Il parla si bien que, le soir même, le cerveau en fièvre, j’obtins du Supérieur l’autorisation d’occuper mes heures de loisir à l’invention et la fabrication d’instruments de ce genre. J’inventai aussitôt des appareils ahurissants : un stylo qui bavait ou éclaboussait toutes les cinq ou dix minutes, à l’usage des écrivains qui ont la plume trop facile ; un minuscule phonographe portatif, muni d’un écouteur semblable à ceux des appareils pour sourds, à conduction osseuse, qui, aux moments les plus imprévus, vous criait par exemple : « Pour qui te prends-tu ? » ; un coussin pneumatique, que j’appelais « le mol oreiller du doute », et qui se dégonflait à l’improviste sous la tête du dormeur ; un miroir dont la courbure était étudiée de telle façon – cela m’en avait donné, un mal ! – que tout visage humain s’y reflétait en tête de porc ; et bien d’autres. J’étais donc en plein travail – au point que je ne reconnaissais même plus les tentateurs quotidiens, qui avaient beau jeu de m’encourager – lorsqu’un matin je reçois le tu hodie. Le premier frère que je rencontrai fut le grand gaillard aux yeux bleus. Il m’accueillit avec un sourire amer qui me doucha. Je vis du même coup et l’enfantillage de mes recherches et l’ignominie du rôle qu’on me proposait de jouer. J’allai, contre toutes les règles, trouver le Supérieur, et lui dis que je ne pouvais plus accepter de « faire le diable ». Il me parla avec une douceur sévère, peut-être sincère, peut-être professionnelle. « Mon fils, conclut-il, je vois qu’il y a en vous un inguérissable besoin de comprendre qui ne vous permet pas de rester plus longtemps dans cette maison. Nous prierons Dieu qu’Il veuille vous appeler à Lui par d’autres voies… »


[Note]  Pour se réveiller, c’est facile, il suffit de mettre un réveil. … Mais comment empêcher alors le dormeur qui ne souhaite pas sortir de son rêve, de rêver qu’il s’éveille et tente sans succès d’arrêter le réveil, jusqu’au moment où la sonnerie s’éteint …
Il faut un motif impérieux pour se réveiller … vraiment
Ne t’es tu pas extrait(e) du sommeil quelques secondes avant que ton réveil ne sonne … un jour où tu avais quelque chose de vraiment important, pour toi, à faire à une heure précise ?


REVEIL DORMEUR = LUMIERE OR VERD**

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* On pourra penser à une célèbre expérience

**Ancienne écriture de « VERT »

Le mont analogue – René Daumal (simpliste) – 05

(traduit du bulgare par le traducteur du « Coeur Cerf »)

Le Mont Analogue fut commencé par René Daumal en juillet 1939 lors de son séjour à Pelvoux dans les Alpes et à un moment particulièrement tragique de son existence. Il venait d'apprendre – à trente et un ans – qu'il était perdu : tuberculeux depuis une dizaine d'années, sa maladie ne pouvait avoir qu'une issue fatale. Trois chapitres étaient achevés en juin 1940 quand Daumal quitta Paris à cause de l'occupation allemande, sa femme, Vera Milanova, étant israélite. Après trois ans passés entre les Pyrénées (Gavarnie), les environs de Marseille (Allauch) et les Alpes (Passy, Pelvoux), dans des conditions très difficiles sur tous les plans, Daumal connut enfin, au cours de l'été 1943, un moment de répit et espéra pouvoir finir son « roman ». Il se remit au travail, mais une dramatique aggravation de sa maladie l'empêcha de terminer la relation de son voyage « symboliquement authentique ». Il mourut à Paris le 21 mai 1944. ? 
(extrait le avant-propos de l'éditeur)

05-Le mont analogue-DE VOIR-IMA

L’auteur/narrateur est étonné par la manière de penser et de parler de Pierre Sogol*
Passant sans cesse de la pensée droite à la pensée gauche, comme s’il se méfiait des excès de l’une comme de ceux de l’autre.

  • *l’exact contraire du « Langage en tant qu’instrument de la raison.« 

Il y avait dans la manière de penser de cet homme, comme dans toutes ses apparences, un singulier mélange de vigoureuse maturité et de fraîcheur enfantine. Mais surtout, de même que je sentais, à côté de moi, ses jambes nerveuses et infatigables, je ressentais sa pensée comme une force aussi sensible que la chaleur, la lumière ou le vent.

Cette force, c’était une faculté exceptionnelle

05-Le mont analogue-DE VOIR-LET

disparates.

Je l’entendais – je le voyais même, oserais-je dire, – traiter de l’histoire humaine comme d’un problème de géométrie descriptive, puis, la minute suivante, parler des propriétés des nombres comme s’il se fût agi d’espèces zoologiques ; la fusion et la scission des cellules vivantes devenait un cas particulier de raisonnement logique, et le langage prenait ses lois dans la mécanique céleste.

Je lui donnais péniblement la réplique, et bientôt j’étais pris de vertige. Il s’en apercevait et se mettait alors à me parler de sa vie passée.


[Note]  Notre main par laquelle s’exprime (le plus souvent), sous la forme codée de l’écriture, le flux qui traverse notre esprit, issu directement ou non de notre perception, est celle reliée à la pensée logique, rationnelle, notre main gauche – non-analogie ou Ā- se tait. Il est probable que Pierre SOGOL était ambidextre.
Quoi de plus réel qu’une pierre …

PIERRE SOGOL = LE SIROP ERGO = GEOLIERS PRO 

Le mont analogue – René Daumal (simpliste) – 04

(traduit du bulgare par le traducteur du « Coeur Cerf »)

Le Mont Analogue fut commencé par René Daumal en juillet 1939 lors de son séjour à Pelvoux dans les Alpes et à un moment particulièrement tragique de son existence. Il venait d'apprendre – à trente et un ans – qu'il était perdu : tuberculeux depuis une dizaine d'années, sa maladie ne pouvait avoir qu'une issue fatale. Trois chapitres étaient achevés en juin 1940 quand Daumal quitta Paris à cause de l'occupation allemande, sa femme, Vera Milanova, étant israélite. Après trois ans passés entre les Pyrénées (Gavarnie), les environs de Marseille (Allauch) et les Alpes (Passy, Pelvoux), dans des conditions très difficiles sur tous les plans, Daumal connut enfin, au cours de l'été 1943, un moment de répit et espéra pouvoir finir son « roman ». Il se remit au travail, mais une dramatique aggravation de sa maladie l'empêcha de terminer la relation de son voyage « symboliquement authentique ». Il mourut à Paris le 21 mai 1944. ? 
(extrait le avant-propos de l'éditeur)

04-Le mont analogue- À CES PETITES IMAGES-IMA

[Il est conseillé de lire la Note en bas de page]

On apprend ici, si on ne le savait déjà, qu’il faut des transitions, lors d’une immersion dans un environnement nouveau, lors une proximité nouvelle. Transitions sans lesquelles notre présence n’est plus que la collection de « bouts de carton en mouvement » (Dont on a parfois conscience, lorsque, au détour d’une conversation « dense » et « riche » avec un interlocuteur talentueux, on ressent soudain comme un grand vide en soi, et l’impression d’avoir « fonctionné » de manière mécanique(*) pendant tout le temps de l’échange.

  • *Pléonasme

– Vous comprenez, me dit Pierre Sogol, nous avons à décider de choses si graves, dont les conséquences peuvent avoir tant de répercussions dans tous les recoins de nos vies, à vous et à moi, que nous ne pouvons pas tirer comme cela de but en blanc, sans avoir un peu fait connaissance. Marcher ensemble, parler, manger, se taire ensemble, voilà ce que nous pouvons faire aujourd’hui. Plus tard, je crois que nous aurons des occasions d’agir ensemble, de souffrir ensemble – et il faut bien tout cela pour « faire connaissance », comme on dit.

Tout naturellement, nous parlâmes de la montagne. Il avait couru tous les plus hauts massifs connus de notre planète, et je sentais que, chacun à un bout d’une bonne corde, nous aurions pu, ce jour même, nous lancer dans les plus folles aventures alpines. Puis la conversation fit des sauts, des glissades, des volte-face, et je compris l’usage qu’il faisait de tous ces bouts de carton qui étalaient devant nous le savoir de notre siècle. Ces figures et inscriptions, nous en avons tous une collection plus ou moins étendue dans notre tête ; et nous avons l’illusion que nous « pensons » les plus hautes pensées scientifiques et philosophiques, quand quelques-unes de ces fiches se sont groupées d’une façon ni trop coutumière ni trop nouvelle, par hasard – c’est-à-dire par l’effet des courants d’air, ou simplement du fait du mouvement incessant qui les agite, comme le mouvement brownien agite les particules en suspension dans un liquide. Ici, tout ce matériel était visiblement hors de nous ; nous ne pouvions nous confondre avec lui. Comme une guirlande à des clous,

nous suspendions notre conversation

04-Le mont analogue- À CES PETITES IMAGES-LET


[Note]  A partir d’ici, il un petit effort est demandé au lecteur car René Daumal fait sans cesse référence, sans le dire explicitement au  « vous ne pensez pas ! Cela pense en vous ! » de ce maudit G.I.G. qui, sur ce point, n’avait pas vraiment tort.

PERDU DANS SES PENSEES = DENSES PARESSES … PENDU

Le mont analogue – René Daumal (simpliste) – 03

(traduit du bulgare par le traducteur du « Coeur Cerf »)

Le Mont Analogue fut commencé par René Daumal en juillet 1939 lors de son séjour à Pelvoux dans les Alpes et à un moment particulièrement tragique de son existence. Il venait d'apprendre – à trente et un ans – qu'il était perdu : tuberculeux depuis une dizaine d'années, sa maladie ne pouvait avoir qu'une issue fatale. Trois chapitres étaient achevés en juin 1940 quand Daumal quitta Paris à cause de l'occupation allemande, sa femme, Vera Milanova, étant israélite. Après trois ans passés entre les Pyrénées (Gavarnie), les environs de Marseille (Allauch) et les Alpes (Passy, Pelvoux), dans des conditions très difficiles sur tous les plans, Daumal connut enfin, au cours de l'été 1943, un moment de répit et espéra pouvoir finir son « roman ». Il se remit au travail, mais une dramatique aggravation de sa maladie l'empêcha de terminer la relation de son voyage « symboliquement authentique ». Il mourut à Paris le 21 mai 1944. ? 
(extrait le avant-propos de l'éditeur)

03-Le mont analogue- QUI ALLA SE-IMA

L’auteur de la lettre qui fait mention du Mont Analogue est un personnage étrange, voir même farfelu (il est de la trempe de ceux que l’on rencontre dans « La Grande Beuverie »). Notre héro (René Daumal lui-même ?) se rend au domicile de celui-ci. 

 

Ce dimanche matin, bousculant des tomates, glissant sur des peaux de bananes, frôlant des commères en sueur, je me fis un chemin jusqu’au passage des Patriarches. Je passai sous un porche, interrogeai l’âme des corridors, et me dirigeai vers une porte au fond de la cour. Avant de m’y introduire, je remarquai, le long d’une muraille décrépite et renflée à mi-hauteur, une corde double qui pendait d’une petite fenêtre du cinquième étage. Une culotte de velours – pour autant que je pouvais percevoir de tels détails à cette distance – sortit par la fenêtre ; elle plongeait dans des bas qui s’engageaient dans des chaussures souples. Le personnage qui se terminait ainsi par en bas, en se tenant d’une main à l’appui de la fenêtre, fit passer les deux brins de la corde entre ses jambes, puis autour de sa cuisse droite, puis obliquement sur sa poitrine jusqu’à l’épaule gauche, puis derrière le col relevé de sa courte veste, et enfin devant lui par-dessus l’épaule droite, tout cela en un tour de main ; il saisit les brins pendants de la main droite et les brins supérieurs de la main gauche, repoussa le mur du bout des pieds et, le torse droit, les jambes écartées, il descendit à la vitesse d’un mètre cinquante à la seconde, dans ce style qui fait si bien sur les photographies. Il avait à peine touché terre qu’une seconde silhouette s’engageait sur la même voie ; mais ce nouveau personnage, arrivé à l’endroit où le vieux mur se bombait, reçut sur la tête quelque chose comme

une vieille pomme de terre,

03-Le mont analogue- QUI ALLA SE-LET

; il arriva pourtant en bas sans être trop déconcerté, mais ne termina pas son « rappel de corde » par le geste qui justifie cette appellation, et qui consiste à tirer sur un des brins pour ramener le câble. Les deux hommes s’éloignèrent et franchirent le porche sous les yeux de la concierge qui les regarda passer d’un air dégoûté. Je poursuivis mon chemin, montai quatre étages d’un escalier de service et trouvai ces indications placardées près d’une fenêtre :

« Pierre SOGOL, professeur d’alpinisme. Leçons les jeudi et dimanche de 7 h à 11 h. Moyen d’accès : sortir par la fenêtre, prendre une vire à gauche, escalader une cheminée, se rétablir sur une corniche, monter une pente de schistes désagrégés, suivre l’arête du nord au sud en contournant plusieurs gendarmes et entrer par la lucarne du versant est. »

Je me pliai volontiers à ces fantaisies, bien que l’escalier continuât jusqu’au cinquième. La « vire » était un étroit rebord de la muraille, la « cheminée » un obscur enfoncement qui n’attendait que d’être fermé par la construction d’un immeuble contigu pour prendre le nom de « cour », la « pente de schiste » un vieux toit d’ardoise et les « gendarmes » des cheminées mitrées et casquées. Je m’introduisis par la lucarne et me trouvai devant l’homme. Plutôt grand, maigre et vigoureux, une forte moustache noire, des cheveux un peu crépus, il avait la tranquillité de la panthère en cage qui attend son heure ; il me regardait par de calmes yeux sombres et me tendait la main.

– Vous voyez ce que je dois faire pour gagner ma croûte, me dit-il. J’aurais voulu vous recevoir mieux…

– Je croyais que vous travailliez dans la parfumerie, interrompis-je.

– Pas seulement. J’ai aussi à faire dans une fabrique d’appareils ménagers, une maison d’articles de camping, un laboratoire de produits insecticides et une entreprise de photogravure. Je m’engage partout à réaliser les inventions jugées impossibles. Jusqu’ici, cela a réussi, mais comme on sait que je ne puis rien faire d’autre, dans la vie, que d’inventer des absurdités, on ne me paie pas gros. Alors, je donne des leçons d’escalade à des fils de famille fatigués du bridge et des croisières. Mettez-vous donc à votre aise et faites connaissance avec ma mansarde.


[Note] La métaphore de l’alpinisme filera tout le long du roman. Parfois il sera difficile de trouver la juste correspondance… comme ici pour la pomme de terre.

ALPINISME ALPINISTE = SIMPLE PAIN ENLISAIT