Le mont analogue – René Daumal (simpliste) – 31

(traduit du bulgare par le traducteur du « Coeur Cerf »)

Le Mont Analogue fut commencé par René Daumal en juillet 1939 lors de son séjour à Pelvoux dans les Alpes et à un moment particulièrement tragique de son existence. Il venait d'apprendre – à trente et un ans – qu'il était perdu : tuberculeux depuis une dizaine d'années, sa maladie ne pouvait avoir qu'une issue fatale. Trois chapitres étaient achevés en juin 1940 quand Daumal quitta Paris à cause de l'occupation allemande, sa femme, Vera Milanova, étant israélite. Après trois ans passés entre les Pyrénées (Gavarnie), les environs de Marseille (Allauch) et les Alpes (Passy, Pelvoux), dans des conditions très difficiles sur tous les plans, Daumal connut enfin, au cours de l'été 1943, un moment de répit et espéra pouvoir finir son « roman ». Il se remit au travail, mais une dramatique aggravation de sa maladie l'empêcha de terminer la relation de son voyage « symboliquement authentique ». Il mourut à Paris le 21 mai 1944. ? 
(extrait le avant-propos de l'éditeur)


Pour leur bien à venir, survient dans le projet de la petite équipe, ce qu’ils vécurent comme un désagrément.

Nos quatre hommes d’équipage, à l’ombre d’un pin, jouaient aux cartes, et, puisqu’ils n’avaient, eux, aucune prétention à escalader les cimes, leur manière de passer le temps nous parut, comparée à la nôtre, des plus raisonnables.

Comme ils devaient pourtant nous accompagner à la Base et nous aiderCoûte que coûte, c’est bientôt dit…

Le lendemain matin, après que nous eûmes intensément travaillé toute la nuit à préparer les charges, tout était prêt, les ânes et les porteurs rassemblés, mais il se mit à pleuvoir à verse. Il plut l’après-midi, il plut la nuit, il plut le lendemain, il plut à seaux pendant cinq jours. Les chemins, détrempés, étaient sûrement impraticables, nous dit-on.

Il fallait employer ce délai. Nous fîmes d’abord une révision de notre matériel. Toutes sortes d’appareils d’observation et de mesure, qui nous avaient paru jusqu’alors plus précieux que tout, nous devinrent risibles – surtout après nos malheureuses expériences photographiques – et quelques-uns se montraient d’ores et déjà inutilisables. Les piles de nos lampes électriques étaient toutes hors d’usage. Il faudrait les remplacer par des lanternes. Nous nous débarrassâmes ainsi d’une assez grande quantité d’objets encombrants, ce qui nous permettrait d’emporter d’autant plus de provisions.

Nous parcourûmes donc les environs pour nous procurer des vivres supplémentaires, des lanternes et des vêtements du pays. Ceux-ci en effet étaient, quoique très simples, fort supérieurs aux nôtres, résultat de la longue expérience des anciens colons. De même, on trouvait chez des marchands spécialisés toutes sortes d’aliments desséchés et comprimés qui nous seraient extrêmement précieux. D’abandon en abandon, nous finîmes même par laisser là les « potagers portatifs » inventés par Beaver, qui, après une journée de maussade hésitation, partit d’un grand éclat de rire et déclara que c’étaient « des joujoux stupides qui ne nous auraient donné que des désagréments ». Il hésita plus longtemps à renoncer aux appareils respiratoires et aux vêtements chauffants. Finalement, on décida de les laisser, quitte à venir les reprendre pour une nouvelle tentative si c’était nécessaire. Nous laissâmes tous ces objets à la garde de notre équipage, qui les transporterait dans le yacht où les quatre hommes devaient s’installer après notre départ, car il fallait laisser la maison libre pour de nouveaux arrivants éventuels. La question des appareils respiratoires avait été très débattue entre nous. Fallait-il compter, pour affronter les hautes altitudes, sur l’oxygène en bouteilles ou sur l’acclimatation ? Les récentes expéditions dans l’Himalaya n’avaient pas tranché le problème, malgré de brillants succès des partisans de l’acclimatation. Nos appareils étaient d’ailleurs bien plus perfectionnés que ceux employés par lesdites expéditions ; beaucoup plus légers, ils devaient surtout être plus efficaces parce qu’ils fournissaient à l’alpiniste, non de l’oxygène pur, mais un mélange soigneusement dosé d’oxygène et de gaz carbonique ; la présence de ce dernier gaz, excitateur des centres respiratoires, devait permettre en effet de réduire considérablement les quantités d’oxygène nécessaires. Mais, à mesure que nous réfléchissions et que nous recueillions des renseignements sur la nature des montagnes que nous aurions à attaquer, il devenait de plus en plus certain que notre expédition serait longue, très longue ; elle durerait sûrement des années. Nos bouteilles d’oxygène n’y suffiraient pas, et nous n’avions aucun moyen de les recharger là-haut. Tôt ou tard, il nous faudrait donc y renoncer, et mieux fallait y renoncer tout de suite afin de ne pas retarder par leur usage notre acclimatation. On nous affirma, d’ailleurs, qu’il n’y avait pas d’autre moyen, pour subsiter dans les hautes régions de ces montagnes, que l’accoutumance progressive, grâce à laquelle, nous dit-on, l’organisme humain se modifie et s’adapte dans une mesure que nous ne pouvions encore soupçonner.

Sur le conseil du chef de nos porteurs, nous échangeâmes nos skis, qui, nous dit-il, eussent été fort encombrants dans certains passages accidentés, contre des sortes de raquettes étroites, pliantes et tendues de la peau d’une sorte de marmotte ; leur principale utilité est de faciliter la marche en neige molle, mais elles permettent aussi de glisser assez rapidement dans les descentes ; pliées, elles tiennent aisément dans les sacs. Nous gardions aux pieds nos souliers ferrés, mais nous emportions, pour les remplacer plus haut, les mocassins du pays en « cuir d’arbre », sorte d’écorce qui, travaillée, tient du liège et du caoutchouc ; cette substance isole très bien la chaleur et, incrustée de silice, elle adhère à la glace presque aussi bien qu’au rocher, ce qui nous permettrait de nous passer de crampons, dangereux aux très hautes altitudes parce que leurs courroies, serrant les pieds, gênent la circulation du sang et prédisposent aux gelures. Par contre, nous gardâmes nos piolets, beaux outils qui désormais ne pourraient guère plus être perfectionnés que la faux, par exemple, nos pitons aussi et nos cordes de soie, et, tout de même, quelques très simples instruments de poche : boussoles, altimètres et thermomètres.

Bienvenue donc était cette pluie qui nous permettait de faire d’utiles réformes dans notre équipement. Nous marchions beaucoup chaque jour, sous les averses, afin de recueillir renseignements, vivres et objets divers ; et grâce à cela aussi, nos jambes reprenaient l’habitude de fonctionner, quelque peu oubliée après notre longue navigation.

C’est au cours de ces journées de pluie que nous commençâmes à nous appeler mutuellement par nos prénoms. Cela s’était amorcé par la coutume que nous avions déjà de dire « Hans » et « Karl », et ce petit changement n’était pas un simple effet de l’intimité. Si nous nous appelions maintenant Judith, Renée (c’est ma femme), Pierre, Arthur, Ivan, Théodore (c’est mon prénom), il y avait à cela un autre sens, pour chacun de nous.

Nous commencions à nous dépouiller de nos vieux personnages. En même temps que
, le médecin, l’érudit, le littérateur.

Sous leurs déguisements, des hommes et des femmes montraient déjà le bout de leur nez. Des hommes, des femmes, et toutes sortes d’animaux aussi.


[Note] « Coûte que Coûte » avaient dit les 8 compagnons et, comme ils n’étaient pas obtus, ni orgueilleux au point de ne pouvoir revenir sur cette décision…
Ils prirent l’intervalle de temps qui différait leur départ pour reposer leur esprit et leur corps. Ce qui leur permis de se débarrasser de tout ce qui semblait si utile (merveilleuses inventions fruits d’intelligences vives mais qui les empêchaient de voir (et d’accepter) que tout ce qui se trouvait sur place, fruit de l’expérience pratique des locaux, était bien plus adapté à leur entreprise.

Il est des gouvernants qui devraient lire l’œuvre de René Daumal, avant d’aller à l’assaut des difficultés qui se présentent devant eux. Peut-être alors donneraient-ils moins de crédit et … de crédits aux cabinets conseils privés, et tendraient-ils davantage l’oreille vers la réalité complexe (celle qui résiste aux mathématiques, à la mécanique et à ses inventions) et ses acteurs.

Celle ou Celui qui a la chance de voir s’opposer à ses projets un « contre-temps », un obstacle qui l’oblige à l’immobilité peut-être même au silence, doit en profiter pour tenter de se débarrasser de ses déguisements, et d’aider la femme ou l’homme à « montrer le bout de son nez » et aux animaux qui se terraient en elle, en lui de se révéler. Il lui sera plus facile alors de les maitriser.


DÉPOUILLEMENT = LE « ÔM » PLENITUDE


Le roman de René Daumal étant lui-même inachevé, ceux qui lisent ces pages de Janvier 2022, ne seront pas étonnés si j’en fais de même.

Mais en matière de conclusion, je donne ici un paragraphe qui n’est pas dans le livre, mais aurait pu y avoir sa place, dans l’état ou retravaillé. René l’avait écrit ainsi ….

« Ainsi nous semblait-il. Mais nous sûmes plus tard que, si nous avions pu aborder au pied du Mont Analogue, c’est que pour nous les portes invisibles de cette invisible contrée avaient été ouvertes par ceux qui en ont la garde.

Le coq claironnant dans le lait de l’aube

; mais le soleil et la mère vont leurs chemins, tracés par les lois de leurs êtres.

Ils nous avaient ouvert la porte,
ceux qui nous voient alors même que nous ne pouvons nous voir,
répondant par un généreux accueil à nos calculs puérils,
à nos désirs instables,
à nos petits et maladroits efforts.