Le mont analogue – René Daumal (simpliste) – 30

(traduit du bulgare par le traducteur du « Coeur Cerf »)

Le Mont Analogue fut commencé par René Daumal en juillet 1939 lors de son séjour à Pelvoux dans les Alpes et à un moment particulièrement tragique de son existence. Il venait d'apprendre – à trente et un ans – qu'il était perdu : tuberculeux depuis une dizaine d'années, sa maladie ne pouvait avoir qu'une issue fatale. Trois chapitres étaient achevés en juin 1940 quand Daumal quitta Paris à cause de l'occupation allemande, sa femme, Vera Milanova, étant israélite. Après trois ans passés entre les Pyrénées (Gavarnie), les environs de Marseille (Allauch) et les Alpes (Passy, Pelvoux), dans des conditions très difficiles sur tous les plans, Daumal connut enfin, au cours de l'été 1943, un moment de répit et espéra pouvoir finir son « roman ». Il se remit au travail, mais une dramatique aggravation de sa maladie l'empêcha de terminer la relation de son voyage « symboliquement authentique ». Il mourut à Paris le 21 mai 1944. ? 
(extrait le avant-propos de l'éditeur)

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L’intérêt pour les caractéristiques de l’île est croissant au sein de l’équipe et chacun se passionne pour tel ou tel aspect qu’elle ou il se met à étudier avec application.

L’étrange structure géologique du continent lui valait la plus grande variété de climats et l’on pouvait, paraît-il, à trois jours de marche de Port-des-Singes, trouver d’un côté la jungle tropicale, d’un autre des pays glaciaires, ailleurs la steppe, ailleurs le désert de sable ; chaque colonie s’était formée au lieu le plus conforme à sa terre natale.

Tout cela, pour Beaver, était à explorer. Karl se proposait d’étudier, les jours suivants, les origines asiatiques qu’il supposait aux mythes dont Beaver avait rapporté quelques échantillons. Hans et Sogol devaient installer sur une colline proche un petit observatoire d’où ils referaient sur les astres principaux, dans les conditions optiques particulières du pays, les mesures classiques de parallaxes, distances angulaires, passages au méridien, spectroscopie et autres, afin d’en déduire des notions précises sur les anomalies causées dans la perspective cosmique par la coque d’espace courbe entourant le Mont Analogue. Ivan Lapse tenait à poursuivre ses recherches linguistiques et sociologiques. Ma femme brûlait d’étudier la vie religieuse du pays, les altérations (et surtout, présupposait-elle, les purifications et les enrichissements) apportées dans les cultes par l’influence du Mont Analogue, – soit dans les dogmes, soit dans l’éthique, soit dans les rites, soit dans la musique liturgique, l’architecture et les autres arts religieux. Miss Pancake, en ces derniers domaines et spécialement ceux des arts plastiques, s’associerait à elle, tout en poursuivant son gros travail d’esquisses documentaires, qui avait pris soudain une importance considérable pour l’expédition depuis l’échec de toutes les tentatives photographiques. Quant à moi, j’espérais puiser dans les divers matériaux ainsi recueillis par mes compagnons de précieux éléments pour mes recherches sur la symbolique, sans négliger pour cela mon travail principal, qui était la rédaction de notre journal de voyage – ce journal de voyage qui devait se réduire finalement à ce récit que vous entendez.

Tout en nous livrant à ces recherches, nous entendions bien en profiter pour grossir notre stock de vivres, faire des affaires peut-être, – bref ce ne serait d’aucune manière du temps perdu.

– Alors, quand partez-vous ? cria une voix venant de la route, tandis qu’après le déjeuner nous parlions entre nous de tous ces passionnants projets.

C’était le guide délégué à Port-des-Singes qui nous avait interpellés, et sans attendre de réponse il continuait son chemin avec cet air de ne pas bouger qu’ont les montagnards.

Cela nous éveilla de nos rêves. Ainsi, avant même d’avoir fait les premiers pas, nous glissions déjà vers l’abandon,

– oui, vers l’abandon, car
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Bien misérables nous parurent tout à coup nos enthousiasmes d’explorateurs,
et les prétextes habiles dont nous les parions.
Nous n’osions pas nous regarder.

On entendit gronder sourdement la voix de Sogol :

– Clouer ce vilain hibou à la porte et partir sans se retourner !

Nous le connaissions tous, ce vilain hibou de la cupidité intellectuelle, et chacun de nous aurait eu le sien à clouer à la porte, sans compter quelques pies jacassantes, dindons paradeurs, tourterelles roucoulantes, et les oies, les oies grasses ! Mais tous ces oiseaux-là sont tellement ancrés, entés à notre chair que nous ne pourrions les en extraire sans nous déchirer les entrailles. Il fallait vivre avec eux encore longtemps, les souffrir, les bien connaître, jusqu’à ce qu’ils tombent de nous comme les croûtes, dans une maladie éruptive, tombent d’elles-mêmes à mesure que l’organisme retrouve la santé ; il est mauvais de les arracher prématurément.


[Note] Combien de fois nous perdons nous, volontairement ou non, dans des actes ou activités inutiles, commandées par notre curiosité, en oubliant/pour oublier que nous avons une montagne à gravir.


LE VILAIN HIBOU =>  ENVAHI BOUILLI