[Almanach] Eugène Ionesco …

[Auteur qui a revitalisé le théâtre en y introduisant un « absurde » très personnel.]

11-05-1966-LE 11 AVRIL 1966 LE QUATRIÈME-letcr1

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En clair


[Un passage, de la pièce « Le roi se meurt », qui évoque les noms
que l’on donnent à ceux qui refusent la guerre]

ON LES APPELAIT CHEZ NOUS DES OBJECTEURS-letcr1-exp

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Le texte complet


MARGUERITE Qu’il ne recule pas ou gare à vous. Il faut que cela se passe convenablement. Que ce soit une réussite, un triomphe. Il y a longtemps qu’il n’en a plus eu. Son palais est en ruines. Ses terres en friche. Ses montagnes s’affaissent. La mer a défoncé les digues, inondé le pays. Il ne l’entretient plus. Vous lui avez tout fait oublier dans vos bras dont je déteste le parfum. Quel mauvais goût! Bref, c’était le sien. Au lieu de consolider le sol, il laisse des hectares et des hectares s’engloutir dans les précipices sans fond.

MARIE Ce que vous êtes regardante! D’abord, on ne peut pas lutter contre les tremblements de terre.

MARGUERITE Ce que vous m’agacez!.. Il aurait pu consolider, planter des conifères dans les sables, cimenter les terrains menacés. Mais non, maintenant le royaume est plein de trous comme un immense gruyère.

MARIE On ne pouvait rien contre la fatalité, contre les érosions naturelles.

MARGUERITE Sans parler de toutes ces guerres désastreuses. Pendant que ses soldats ivres dormaient, la nuit ou après les copieux déjeuners des casernes, les voisins repoussaient les bornes des frontières. Le territoire national s’est rétréci. Ses soldats ne voulaient pas se battre.

MARIE C’étaient des objecteurs de conscience.

MARGUERITE On les appelait chez nous des objecteurs de conscience. Dans les armées de nos vainqueurs, on les appelait des lâches, des déserteurs et on les fusillait. Vous voyez le résultat : des gouffres vertigineux, des villes rasées, des piscines incendiées, des bistrots désaffectés. Les jeunes s’expatrient en masse. Au début de son règne, il y avait neuf milliards d’habitants.

MARIE Ils étaient trop nombreux. Il n’y avait plus de place.

MARGUERITE Maintenant, il ne reste plus qu’un millier de vieillards. Moins. Ils trépassent pendant que je vous parle.

MARIE Il y a aussi quarante-cinq jeunes gens.

MARGUERITE Ceux dont on n’a pas voulu ailleurs. On n’en voulait pas non plus; on nous les a renvoyés de force. D’ailleurs, ils vieillissent très vite. Rapatriés à vingt-cinq ans, ils en ont quatre-vingts au bout de deux jours. Vous n’allez pas prétendre qu’ils vieillissent normalement.

MARIE Mais le Roi, lui, il est encore tout jeune.

MARGUERITE Il l’était hier, il l’était cette nuit. Vous allez voir tout à l’heure.

[Almanach] Juliette Mézenc …

[Le vendredi 11 mai 2012,  Juliette Mézenc donnait
« Poreuse« , aux éditions Publie.net .

Avec trois parcours de lecture possibles que Christine Jeanney a brouillés, « rendus poreux« .]

ENFIN LE CENTRE DE MISE AU MONDE-letcr1-exp

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Le texte complet


Mathilde consent parfois, mais c’est rare, à arrêter net son vélo pour observer les oiseaux.

Elle file, ne s’arrête, ne peut. Les chaluts lui font une haie d’honneur, elle longe les flancs ventrus que la lumière agace en riant. Mathilde la laisse se gondoler sur les coques flambant neuves, pas le temps de s’arrêter, embarque le tableau avec elle pour le regarder à loisir, plus tard. File, passe au feu rouge, fait un écart sous le coup de semonce d’un klaxon, lance un regard noir et puis repart. Un drapeau, attaché au porte-bagages, juste derrière sa selle, vante les mérites de la Riche Crème Grand Soin d’Yves Rocher ; ça lui fait quelques sous. Pédale, pont de Pierre, le Petit Marcus est à quai : vert et blanc avec un poisson rouge, enfantin, peint juste à côté du nom. Débouche sur le Canal Royal, embardée, une bourrasque, violente, tiens ! les ponts sont levés, au loin ils se dressent : deux rampes vers le ciel étrillé par le vent. On aperçoit aussi la pointe courte, un triangle où sont posées de minuscules maisons carrées, avec un phare au bout, et puis l’étang : noir. Tourne à gauche sur le pont du Commissariat, sous ses roues la tramontane noircit l’eau du canal, Mathilde lutte, se ramasse, lutte, garder son cap, surtout ne pas se laisser déporter sur la voie. Puis c’est l’avenue de Verdun qu’elle remonte, défilent la station Esso, le pizzaïolo, de maigres troupeaux d’ados — le LEP n’est pas loin — les abribus qui affichent des femmes minces et dévêtues qui sourient sous le froid, insensibles à sa morsure, Mathilde aperçoit son reflet dans la vitre, fantôme qui glisse sur la poitrine lisse d’un mannequin… une silhouette engoncée, des traits flous… se sent soudain épaisse, terne, chasse cette pensée, pédale de plus belle, chasse, chasse. Des berlines silencieuses la dépassent parfois, leurs carrosseries rutilent, renvoient elles aussi aux passants une image d’eux-mêmes dégradée. Figures pâlottes, contours imprécis.
Enfin, le Centre de Mise au Monde Assistée se profile.