On accueille la paix, on lui ouvre les bras – allègres : quitter les usines d’armes, plus de caisses d’obus ; sortir en plein jour, le ciel est sans avions. Et ces gars que la guerre nous a rendus, étrangers, mutilés tous, on les prend dans nos bras. On fait vie avec. On refait vie avec. Aller librement dans les ruines, chercher librement de quoi nourrir, habiller, bercer – se blottir, se reposer – ouvrir grand les bras, embrasser, recevoir les baisers, aimer, serrer fort. On va dans la paix par écœurement du sang versé, par lassitude d’avoir tant de morts à enterrer et d’être encore vivantes, par désir de silence, par envie de dormir – pour se réveiller, pour s’y mettre, à nettoyer le plancher, à lessiver le sang noirci, pour faire tomber les ruines et en profiter, faire de nouveaux plans, une passerelle, planter un jardin qui ne sera pas dévasté – pour avoir le temps, pour partir à la recherche de ceux qui restent – qui a survécu ? pour se venger, enquêter, poursuivre, les jeter en prison, eux – pour prendre le temps, pour faire des plans – loin et proches, pour dire à l’enfant né : toi tu auras le temps – pour dire, pour que tous disent : il y a défaite générale. On ne fête pas d’avoir gagné : personne n’a gagné. Perdu, nous avons tous perdu, tout le monde a perdu, il n’y a pas de victoire. On fête : pas de victoire ; on ne fête pas d’avoir été vainqueurs. On fête : tous vaincus. On fête : enfin il n’y aura plus de vainqueurs, jamais. On fait des enfants qui vivront.
La vague
– tableau de Carlos Schwabe – elle qui bouge bien plus vite et plus impétueusement depuis que le monde est devenu à la fois moins et plus grand
Il n’y a pas de grande violence dans ta goutte d’eau
mais jointe à la multitude des autres
elle peut être l’ultime vague
[Comme le premier Giono
était beau
par la suite
et c’est grand dommage
il lui a bien fallu modérer
la force des mots*] *
Le Serpent d’étoiles
Jean Giono
page 13
* Tout comme André Dhôtel a du le faire après « Campements » sous les conseils appuyés de Jean Paulhan.
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Là, le chèvrefeuille des maisons bougeait à peine, des flaques de silence et d’ombre dormaient dans la courbe des murs. C’était de plain-pied l’au delà du vent : un pays où il faut toujours se méfier.
[à ton tour
…
saurais-tu faire vibrer
la montagne
qui est en toi ?]
L’été 1922 arriva en France un inconnu, Georges Ivanovitch Gurdjieff. Il était accompagné d’un petit groupe d’hommes et de femmes qui l’avaient connu à Moscou et à Saint-Pétersbourg, l’avaient suivi au Caucase, pendant la Révolution, avaient essayé avec lui de poursuivre leur aâivité à l’abri de la guerre à Constantinople, puis s’étaient enfuis de Turquie devant l’imminence d’une nouvelle crise et se retrouvaient maintenant, après un exode à travers divers pays d’Europe, à la recherche d’une propriété à vendre aux environs de Paris. Ils achetèrent à la veuve de Maître Labori, l’avocat de Dreyfus, sa vaSte propriété du Prieuré d’Avon, près de Fontainebleau. Gurdjieff y établit une étonnante communauté qui suscita d’emblée une grande curiosité. Dans ces années d’après-guerre, alors que tant d’illusions avaient été arrachées, l’Occident éprouvait un profond besoin de certitudes. Ce furent d’abord des Anglais qui vinrent au Prieuré, attirés par P. D. Ouspensky (écrivain russe, né en 1877, mort à Londres en 1947). Ils furent rejoints plus tard par des Américains. Critiques, éditeurs, médecins, la plupart portaient un nom connu. Us allaient au Prieuré comme au-devant d’une expérience difficile mais qui — si Gurdjieff était celui qu’on leur avait dit — leur ouvrirait la porte de la Connaissance. Le Prieuré répondit à leur espoir. Vingt-sept ans plus tard, lorsque Gurdjieff mourut à Paris, son nom était encore inconnu du grand public, son oeuvre inédite, la place qu’il occuperait dans l’hiátoire de la pensée impossible à définir. Mais des idées avaient été transmises, et, de si loin qu’elles vinssent — les idées de Gurdjieff semblent en effet se rattacher à une très haute et lointaine tradition — elles avaient trouvé un terrain approprié pour y germer. Qui donc était Gurdjieff?