
Quand s’éloigner de l’autre serait s’en rapprocher.

Quand s’éloigner de l’autre serait s’en rapprocher.
En cette période de guerre et de sacrifices demandés à chacun, notamment ceux qui n’ont comme lieux de confort et de rencontre que les espaces publics et les lieux de rencontre, le quotidien est en tel écho avec le texte de Giono que tout commentaire me semble superflu.
(Pardon à ceux qui, engagés dans l’aide à l’autre, pourraient voir ici une contestation de leur implication , au coeur de la souffrance ils ne peuvent que souhaiter son immédiat soulagement et l’éradication locale de ses causes. Le long terme et les implicites sont incompatibles avec leur nécessaire engagement.)

Ici L’auteur motive ce refus d’obéissance par un doute. Quand un sacrifice est obligatoire et que ceux qui le refusent sont punis de mort, pour qui est-il vraiment ?
Ce doute, cette interrogation à propos de la justification d’une exigence imposée à des hommes et femmes libres, est tout aussi légitime en cette période de panique totale en France et dans le monde à propos d’un danger qui cause moins de décès que la voiture, la grippe et les accidents domestiques.)
Sans qu’il s’agisse de conclure ! La réalité est – quand elle n’est pas aussi brutale qu’en 14-18 – un fin dosage d’intentions, d’actes conditionnés, de suggestions fines, d’infusions lentes et inconscientes.
Rappelons que nous ne mettons pas la ceinture de sécurité pour nous protéger, puisqu’elle est obligatoire, y compris pour les personnes majeures, mais pour épargner à notre prochain un possible surcoût de son assurance santé.
« Il faut trouver le moyen de conduire les gens à la mort, sinon, il n’y a plus de guerre possible ; ce moyen, je le connais ; il est dans l’esprit de sacrifice, et non ailleurs »
« Les pertes ? – c’est bien, en effet, le prix dont on paye chaque pas en avant, car on n’avance qu’à coups d’hommes ; vaincre, c’est avancer et tout dépend du prix qu’on voudra y mettre. Ce sont les braves semés sur la route qui, en effet, ouvrent le chemin aux autres. »
Général Lucien Cardot
Préparer son départ …
Giono, dans ce passage, dénonce ce qui contribue à ce conditionnement, à cet apprentissage :
Préparer son départ !

* Parfois Giono invente des mots. Ici ce n’est pas le cas. Sauteler existe.
Étrange coïncidence wiktionnaire donne comme exemple une phrase tirée d’un roman de Henri Barbusse, auteur du célèbre « Le feu » prix Goncourt en 1916.
** Le capitalisme
« Nous avons vu plus haut quels devoirs s’imposaient à tous les Français en général, à tous les Français d’âge à servir.
Mais il y a encore les jeunes, il y a aussi ces gamins (qu’ils me pardonnent le mot) dont la sang bouillonne, dont l’âme exulte, dont l’esprit est transporté; qui rêvent de combat, de gloire, qui | s’aperçoivent victorieux, et se voient revenant. acclamés, rouverts de lauriers, le ruban rouge sur la poitrine.
Ceux-là, ils ne veulent pas attendre qu’ils soient appelés, et désirent rejoindre leurs aînés.
L’engagement s’impose alors, nous en donnons les moyens légaux. »
[Pour nos soldats : GUIDE DU POILU – Charles Charton]
Refuser d’être un outil au service autant de la production industrielle que de la destruction industrielle, pour lui qui ne peut pas oublier ce qu’il en a vu lors de « la grande guerre« , c’est une évidence.
« Épargnons-nous les désillusions de ceux qui, ayant lutté pour Liberté, Égalité, Fraternité, se sont trouvés un beau jour avoir obtenu, comme dit Marx, Infanterie, Cavalerie, Artillerie.
…
L’évolution du régime a, par la suite, rétabli la guerre comme moyen essentiel de lutte pour le pouvoir, mais sous une autre forme ; la supériorité dans la lutte militaire suppose, de nos jours, la supériorité dans la production elle-même. Si la production a pour fin, aux mains des capitalistes, le jeu de la concurrence, elle aurait nécessairement pour fin, aux mains des techniciens organisés en une bureaucratie d’État, la préparation à la guerre. «
Simone Weil (1933)
(source : https://lesamisdebartleby.wordpress.com/2020/01/15/simone-weil-allons-nous-vers-une-revolution-proletarienne%E2%80%89/)
rosa blanda carpohispida
deux fois en une prairie
joues de cerises où sont
disparus jaunes diaphanes
escargots main droite ou
main gauche petit vent à
devinette ne crains rien
Double Exposure I Maryse Hache & Tina Kazakhishvili – aux éditions Publie.net
Pour Giono, la guerre n’est pas un accident dans le parcours de notre civilisation, c’est un moyen, et l’homme est au service de ce moyen. Toute sa vie, à commencer par son éducation le prépare à cet usage.
Son refus va donc bien en amont de toute déclaration de guerre, et ce refus est motivé par un tout autre « usage » que l’auteur défend, de l’enfant, de l’adolescent et de l’humain, un usage personnel, dans lequel il reste UN.*

*[Ici est toute la différence de conception entre la perception de l’humanité comme « multitudes » ou comme « les nombreux » (Que la plupart des partis politiques** mettent en avant, l’individu étant plus difficile à gérer que le groupe). La seconde interdisant l’abstraction autre que momentanée et exclusivement dans une phase d’approche floue de la réalité vivante. ]
** Ainsi on critiquera le point de vue de Giono (« un homme parmi les hommes, … et non pas celui qui est debout dans le cercle« ) – ou de Max Stirner dans « L’unique et sa propriété« – en menaçant ceux qui refusent l’état et ses guerres de peuples, de ce qui serait alors selon eux inéluctable, à savoir « la guerre de tous contre tous« . Cet état de conflit permanent qui est déjà notre lot, largement utilisée qu’il est, par tous les états, pour attiser l’esprit de compétition, ce terreau si fertile pour sa progéniture naturelle qu’est : la guerre.
Loin d’être uniquement un hymne au pacifisme, ce refus d’obéissance va aux racines profondes de la guerre, à savoir une vision de l’homme, par le système qui les gère, analogue à celle que l’humanité semble avoir du reste des ressources de la planètes : Une matière première utile à son fonctionnement.
Tout est fait, industriellement, pour fabriquer la ressource humaine propre au système, dans ses phases de production et celles, indispensables, de destruction. (Qui toutes les deux sont génératrices de PIB pour la nation)

[Il y a des stades …
… L’utilisation des stades et des compétitions sportives par des régimes « non démocratiques » n’est pas anecdotique.]
« Le Stade national de Santiago est devenu au Chili un lieu central de la mémoire du coup d’état militaire de septembre 1973. Au travers l’évocation de quelques faits liés au destin particulier de cette enceinte sportive, nous revenons ici sur l’une des pages les plus sombres de l’histoire du Chili. »
(source : https://criminocorpus.hypotheses.org/25970)
Jean Giono aime écrire, après avoir longtemps été un grand lecteur, notamment des textes anciens. L’écriture est sa raison de vivre, et particulièrement dans ce texte il clame sa volonté (sa rage même) de toucher, de bouleverser le lecteur.
Mais dans ce passage, il va évoquer une lecture dont il se méfie, celle qui rend l’homme malin.

Soldat de France, te rappelles-tu la semaine qui précéda ce jour où la patrie cria : « Aux armes ! » ?
Tu n’as pas oublié ces heures d’incertitude passées au calme foyer de ta vie habituelle. Tout d’un coup, à tes oreilles, cet appel laconique : « Le premier jour de la mobilisation est le dimanche 2 août », qui, pour toi, signifiait : « la guerre est déclarée 5 !
Depuis quelques semaines, on suivait les événements extérieurs d’un cœur chaque seconde plus haletant. On dévorait les journaux. On aurait voulu être plus vieux, les heures ne marchaient pas assez vite.
Notre ennemi héréditaire* ne nous laissait aucun doute sur ses intentions belliqueuses, et nous sentions, en cette dernière semaine de juillet, que l’agresseur qui se préparait depuis si longtemps allait bientôt se ruer sur nous.
Mais le danger n’a jamais fait peur aux Français, et l’incertitude faisait bientôt place à l’impatience. Et certains même n’eussent-ils pas été désillusionnés si les affaires s’étaient arrangées !** Aussi le 2 août n’a-t-il pas surpris ton attente fébrile des événements.
[Pour nos soldats : GUIDE DU POILU – Charles Charton]
* Cette mention n’est pas neutre. Elle entérine un nouveau type de guerre. En effet, contrairement à la plupart des guerres du passé pour lesquels chaque belligérant a des « buts de guerre » en terme de territoire, ou de vassalité, ici ce qui est recherché est l’écrasement (plus tard l’éradication) de l’autre.
On retrouve cette tendance dans la politique moderne où, de plus en plus, l’autre est un ennemi avec lequel aucun compromis (voire même négociation) n’est possible. Et où les armes utilisées sont du type ADM (ex : 49-3)
** ! On pensera à ce propos à l’assassinat de Jean Jaurès et à l’acquittement de son meurtrier … acquittement du sans doute la reconnaissance de l’utilité de son geste … évitant aux hommes, pour lesquels il serait si naturel de faire la guerre, d’être terriblement désillusionnés si les tentatives de ce grand pacifiste visant à éviter le déclenchement de ce terrible conflit.
La guerre broie l’homme … contre l’homme
non seulement elle tue
mais elle avilie les survivants
leur ôtant tout ce qui fait d’eux des hommes.
Dans ce passage Jean Giono nous parle de la peur
cette peur toute particulière qui est celle de ceux qui font la guerre.
Non pas la guerre où l’on voit l’ennemi, comme c’était le cas avant la Grande Guerre
mais celle où le meurtrier et la victime ignorent tout l’un de l’autre (dans plus de 70% des morts) …
C’est cette distance, cet anonymat asymétrique, qui, pour Jean Giono est la cause d’une peur irrépressible, inhumaine.

« Ils avaient peur de la guerre comme moi. Ils étaient capables d’un énorme courage, sans histoire et sans gloire, ils pouvaient secourir des typhiques, des diphtériques, se jeter à l’eau pour sauver des enfants, entrer dans le feu, tuer des chiens enragés, arrêter des chevaux emballés et marcher pendant des kilomètres sous la nuit des grands plateaux au milieu de ces orages de fin de monde où la foudre jaillit de terre pour aller chercher un chien égaré. Ils avaient eu peur à la guerre, comme moi. Ils sentaient bien, par là même, au fond de leur chair, par cette partie de leur chair dans laquelle…
« Personnellement , je me souviens que mon grand Père maternel me confiait quelques jours avant son décés
– Je vais te dire pourquoi j’ai été trés longtemps alccolique .
Pendant la guerre de 14-18 , j’étais égorgeur de tranchée…. un couteau dans la bouche , je rampais vers les tranchées ennemies pour tuer la sentinelle…. on ne peut pas faire cela facilement…. nous partions après avoir bu de l’eau de vie … c’est comme cela que je suis devenu alcoolique »
« Témoignage extrait du carnet d’un soldat du 81° R.I. ( doc; de JMC ) : Pour cet apprentissage on nous distribuait de grands couteaux de boucher de 25 cm de long et l’on nous enseignait la manière de nous en servir ; si vous attaquez par devant vous flanquez votre couteau dans le ventre et par un mouvement de bas en haut , vous faites la boutonnière le plus grand possible. Si vous êtes en corps à corps , il faut ceinturer votre adversaire et lui planter votre couteau dans le dos . «
« Le nettoyage des tranchées engendre des combats directs entre les soldats. Ces combats souvent très violents se font avec des armes qui permettent la plus grande efficacité d’action et de sauvegarde. Le couteau est très mal perçu dans les témoignages. C’est une arme de criminel, d’apache, et non de soldat. […] Pour les soldats, combattre et tuer l’ennemi est légitimé quand il se fait avec les armes du soldat. «