Les Dépossédés – URSULA LE GUIN – 11

(traduit de l’américain par Henry-Luc Planchat)

Sur Anarres, les proscrits d'Urras ont édifié, il y a cent soixante-dix ans, une utopie concrète fondée sur la liberté absolue des personnes et la coopération. Ce n'est pas un paradis, car Anarres est un monde pauvre et dur. Mais cela fonctionne. A l'abri d'un isolationnisme impitoyable qui menace maintenant la société anarchiste d'Anarres de sclérose.
Pour le physicien anarresti Shevek, la question est simple et terrible. Parviendra-t-il, en se rendant d'Anarres sur Urras, à renverser le mur symbolique qui isole Anarres du reste du monde ? Pourra-t-il faire partager aux habitants d'Urras la promesse dont il est porteur, celle de la liberté vraie ? Que découvrira-t-il enfin sur ce monde dont sont venus ses ancêtres et que la tradition anarrestie décrit comme un enfer ?

11-Les Dépossédés -PUIS UN RETOUR SUR LE VISAGE-IMA

[Retour en arrière.]
Ici on suit la réflexion et les interrogations de Shevek et ses compagnons à propos de la planète Anarres et de son mode de vie radicalement différent de celui des habitants d’Anarres. Les uns semblant nager dans l’abondance et la force, produits de l’inégalité, et les autres dans la rareté et la fragilité nécessitant la liberté et l’entre-aide.

— Je n’avais jamais pensé avant, dit tranquillement Tirin, au fait qu’il y a des gens assis sur une colline, là-haut, sur Urras, et qui regardent vers Anarres, vers nous, en disant : « Regardez, voici la Lune. » Notre planète est leur Lune, et notre Lune est leur planète.

— Alors, où est la Vérité ? déclama Bedap, puis il se mit à bâiller.

— Sur la colline où se trouve celui qui parle, dit Tirin.

Ils levèrent tous les yeux vers la planète turquoise, imprécise et brillante ; elle n’était pas tout à fait ronde, la pleine lune étant passée depuis un jour. La calotte glaciaire nord était éblouissante.

— Le nord est très clair, dit Shevek. Ensoleillé. Et cette bosse brune, là, c’est l’A-Io.

— Ils sont tous étalés tout nus dans le soleil, dit Kvetur, avec des bijoux dans le nombril, et pas de poils.

Il y eut un silence.

Ils étaient venus sur cette colline pour être entre garçons. La présence des filles les oppressait tous. Il leur semblait que ces derniers temps le monde était plein de filles. Partout où ils regardaient, éveillés ou endormis, ils voyaient des filles. Ils avaient tous essayé de copuler avec des filles ; certains d’entre eux, en désespoir de cause, avaient aussi essayé de ne pas copuler avec des filles. Cela ne faisait aucune différence. Les filles étaient là.

Trois jours plus tôt, durant un cours sur l’Histoire du Mouvement Odonien, ils avaient tous assisté à la même projection, et la vue des joyaux irisés dans le creux soyeux des corps bruns et huilés des femmes leur était revenue à l’esprit à tous, en secret.

Ils avaient également vu les corps des enfants, chevelus comme eux, entassés comme des copeaux de métal rigides et rouillés sur une plage, et des hommes versaient de l’huile sur les enfants et y mettaient le feu. « Une famine dans la Province de Bachifoil, dans la Nation de Thu », avait dit la voix du commentateur. « Les corps des enfants morts de faim et de maladie sont brûlés sur les plages. À sept cents kilomètres, sur les plages de Tius dans la Nation de l’A-Io (et à ce moment apparurent les nombrils ornés de joyaux), des femmes gardées pour l’utilisation sexuelle des membres mâles de la classe possédante (les mots iotiques furent employés, car il n’y avait d’équivalence pour aucun de ces deux mots en pravique) sont allongées toute la journée sur le sable jusqu’à ce que le dîner leur soit servi par des gens de la classe non possédante ». Un gros plan sur le dîner : des bouches tendres qui mâchonnaient en souriant, des mains fines qui se tendaient pour prendre des friandises humides empilées dans des bols d’argent.

11-Les Dépossédés -PUIS UN RETOUR SUR LE VISAGE-LET

, avait dit la voix calme.

Mais l’image qui s’était élevée comme une bulle huileuse et irisée dans l’esprit des garçons était la même.

— Quel âge ont ces films ? dit Tirin. Sont-ils d’avant le Peuplement, ou sont-ils contemporains ? Ils ne le disent jamais.


[Note] Par ce « côte à côte » (pour ceux qui ont déchiffré la grille) Ursula désigne autant la proximité des corps d’enfants morts que celle qui existe sur Urras entre l’abondance des uns et l’extrême misère des autres.


Autrefois à la télévision, lors des "informations" ou "journaux télévisés" ce "côte à côte" se disait "sans transition", lorsque, immédiatement après les images de l'ouverture d'un parc d'attraction, étaient données celles relatives à un attentat, une famine ou autre catastrophe humanitaire.

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