Les Dépossédés – URSULA LE GUIN – 12

(traduit de l’américain par Henry-Luc Planchat)

Sur Anarres, les proscrits d'Urras ont édifié, il y a cent soixante-dix ans, une utopie concrète fondée sur la liberté absolue des personnes et la coopération. Ce n'est pas un paradis, car Anarres est un monde pauvre et dur. Mais cela fonctionne. A l'abri d'un isolationnisme impitoyable qui menace maintenant la société anarchiste d'Anarres de sclérose.
Pour le physicien anarresti Shevek, la question est simple et terrible. Parviendra-t-il, en se rendant d'Anarres sur Urras, à renverser le mur symbolique qui isole Anarres du reste du monde ? Pourra-t-il faire partager aux habitants d'Urras la promesse dont il est porteur, celle de la liberté vraie ? Que découvrira-t-il enfin sur ce monde dont sont venus ses ancêtres et que la tradition anarrestie décrit comme un enfer ?

12-Les Dépossédés -POURQUOI LEURS SOCIÉTÉS DE-IMA

[Retour en arrière.]
Une interrogation émerge au sein du groupe qui regardait sa Lune (point de vue inversé puisque ce groupe habite le satellite de la planète que ses ancêtres ont fuit. Certains se demandent si l’information dont ils disposent (qu’on leur donne) correspond bien à la vérité actuelle d’Urras.

— Si ces photos sont vieilles de cent cinquante ans, les choses peuvent être complètement différentes sur Urras, maintenant. Je ne dis pas qu’elles le sont, mais si elles l’étaient, comment pourrions-nous le savoir ? Nous n’allons pas là-haut, nous ne parlons pas avec eux, il n’y a pas de communication. Nous n’avons vraiment aucune idée de ce qu’est la vie sur Urras maintenant.

— Les gens de la CPD le savent. Ils parlent aux Urrastis qui s’occupent des cargos arrivant au Port d’Anarres. Ils se tiennent informés. Ils le doivent, afin que nous puissions continuer à faire des échanges avec Urras, et savoir quelle menace ils représentent pour nous.

Bedap parlait raisonnablement, mais la réponse de Tirin fut tranchante :

— Alors la CPD est informée, mais pas nous.

— Informés ! dit Kvetur. J’entends parler d’Urras depuis la crèche ! Cela m’est égal de n’avoir jamais vu d’autres photos de villes urrastis dégoûtantes et de corps urrastis graisseux !

— Justement, répondit Tirin avec l’allégresse de quelqu’un qui suit la logique. Tous les documents sur Urras qui sont accessibles aux étudiants se ressemblent. Dégoûtants, immoraux, répugnants. Mais écoute. Si ça allait aussi mal quand les Colons sont partis, comment cela a-t-il pu continuer pendant cent cinquante ans ?

S’ils étaient si malades, 12-Les Dépossédés -POURQUOI LEURS SOCIÉTÉS DE-LET

— L’infection, dit Bedap.*

— Sommes-nous si faibles que nous ne puissions pas nous exposer un peu ? De toute façon, ils ne peuvent pas tous être malades. Peu importe ce qu’est leur société, certains d’entre eux doivent être bien. Les gens sont différents ici, pas vrai ? Sommes-nous tous de parfaits Odoniens ? Prenez ce morveux de Pesus !

— Mais dans un organisme malade, même une cellule saine est touchée, dit Bedap.

— Oh, tu peux prouver n’importe quoi en utilisant l’Analogie, et tu le sais. En fait, comment savons-nous avec certitude que leur société est malade ?

Bedap se rongea l’ongle du pouce.

— Tu prétends que la CPD et les services éducatifs nous mentent à propos d’Urras.

— Non, je soutiens que nous ne connaissons que ce qu’on nous dit. Et sais-tu ce qu’on nous dit ?

Le visage sombre de Tirin, orné d’un nez camus, s’éclaira dans la lumière bleutée de la lune, puis se tourna vers eux.

— Kvet l’a dit, il y a une minute. Il a reçu le message. Tu l’as entendu : détestons Urras, haïssons Urras, craignons Urras.

— Pourquoi pas ? demanda Kvetur. Regarde comment ils nous ont traités, nous autres Odoniens !

— Ils nous ont donné leur Lune, pas vrai ?

— Oui, pour nous empêcher de détruire leurs états profiteurs et d’établir une société juste. Et dès qu’ils se sont débarrassés de nous, je parie qu’ils se sont mis à créer des gouvernements et des armées plus vite que jamais, parce que personne ne restait pour les en empêcher. Si nous leur ouvrions le Port, tu crois qu’ils viendraient comme des amis et des frères ? Ils sont un milliard, et nous vingt millions ! Ils nous nettoieraient, ou feraient de nous, comment dit-on, quel est le mot, des esclaves, afin de travailler pour eux dans les mines !

— D’accord. Je reconnais qu’il est certainement sage de craindre Urras. Mais pourquoi haïr ? La haine n’est pas fonctionnelle ; pourquoi nous l’enseigne-t-on ? Serait-il possible que, si nous savions à quoi ressemble réellement Urras, nous l’aimions ? En partie ? Certains d’entre nous ? Que ce que veut empêcher la CPD, ce n’est pas seulement que certains d’entre eux viennent ici, mais que certains d’entre nous veuillent partir là-haut ?

— Partir pour Urras ? dit Shevek, surpris.


[Note] Ursula pose ici la brûlante question de la fiabilité de ce que nous transmet, à travers des agents ayant des intérêts plus ou moins en accord avec telle ou telle « vérité factuelle », l’Histoire. Et même plus largement toute la crédibilité de toute information, toujours altérée de façon volontaire ou non, par le canal de transmission. En période de quasi guerre (ou de crise sanitaire) même la personne la plus honnête peut considérer que modifier plus ou moins une information « dans l’intérêt » d’un proche et plus encore d’une communauté de personnes, est un acte nécessaire et même généreux. C’est ainsi qu’agissent souvent les parents pour leurs enfants. (Mais périlleux, et catastrophique lorsque le mensonge découvert, tout … et le reste, s’effondre)
Ainsi le doute nait dans l’esprit de certains de ces adolescents, en même temps qu’une certaine attirance pour la planète mère, alors que pour d’autres, celle-ci n’est que menace, de guerres et de maladies.


* Bedap n'a pas tort. Etre protégé de toutes les infections nouvelles fragilise.
Une petite communauté familiale russe s'est retrouvée totalement isolée pendant plusieurs dizaines d'années en Sibérie. Quelques mois après avoir été "redécouverte" par le monde civilisé ... tous les membres en sont morts les uns après les autres d'infections causés par des germes que leur corps ne connaissaient pas.  

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