Les Dépossédés – URSULA LE GUIN – 10

(traduit de l’américain par Henry-Luc Planchat)

Sur Anarres, les proscrits d'Urras ont édifié, il y a cent soixante-dix ans, une utopie concrète fondée sur la liberté absolue des personnes et la coopération. Ce n'est pas un paradis, car Anarres est un monde pauvre et dur. Mais cela fonctionne. A l'abri d'un isolationnisme impitoyable qui menace maintenant la société anarchiste d'Anarres de sclérose.
Pour le physicien anarresti Shevek, la question est simple et terrible. Parviendra-t-il, en se rendant d'Anarres sur Urras, à renverser le mur symbolique qui isole Anarres du reste du monde ? Pourra-t-il faire partager aux habitants d'Urras la promesse dont il est porteur, celle de la liberté vraie ? Que découvrira-t-il enfin sur ce monde dont sont venus ses ancêtres et que la tradition anarrestie décrit comme un enfer ?

10-Les Dépossédés - VERROUILLÉES COMME LES PORTES-IMA2

[Retour en arrière.]
Shevek, ainsi que d’autres enfants, à l’école, ont lu des passages de l’histoire de la planète où vivaient leurs ancêtres. Ils auront besoin de l’équivalent (très approximatif) pour nous d’un « maître d’école » pour leur expliquer certains termes et concepts dont ils ignorent tout, comme par exemple la notion de « privation de liberté organisée », ainsi que le vocabulaire dédié.

Ils avaient tiré l’idée de « prison » de quelques épisodes de La Vie d’Odo, que lisaient tous ceux qui avaient choisi d’étudier l’histoire. Il y avait de nombreux points obscurs dans le livre, et il n’y avait personne à Grandes Plaines qui connût assez bien l’histoire pour les expliquer ; mais quand ils en arrivèrent aux années qu’Odo passa au Fort de Drio, le concept de « prison » s’était clarifié de lui-même. Et quand un professeur d’histoire itinérant arriva en ville, il développa le sujet, avec la répugnance d’un adulte convenable forcé d’expliquer une obscénité à des enfants. Oui, dit-il, une prison était un endroit où un État mettait les gens qui désobéissaient à ses Lois. Mais pourquoi ne se contentaient-ils pas de quitter cet endroit ? Ils ne pouvaient pas partir, les portes étaient verrouillées.

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Mais qu’est-ce qu’ils faisaient dans ces pièces tout le temps ? Rien. Il n’y avait rien à faire. Vous avez vu des images montrant Odo dans la cellule de la prison de Drio, n’est-ce pas ? Une patience de défi, la tête grise et penchée, les mains jointes, immobile dans une semi-obscurité. Les prisonniers étaient parfois condamnés à travailler. Condamnés ? Eh bien, cela veut dire qu’un juge, une personne à qui la Loi donne un certain pouvoir, leur a ordonné de faire un quelconque travail physique. Leur a ordonné ? Et s’ils ne voulaient pas le faire ? Eh bien, ils étaient forcés à le faire ; et s’ils ne travaillaient pas, ils étaient frappés. Un frisson passa parmi les enfants qui écoutaient, âgés de onze ou douze ans, dont aucun n’avait jamais été frappé, ni n’avait vu frapper une personne, sauf à l’occasion d’une colère personnelle et passagère.

Tirin posa la question qui était dans tous les esprits :

— Tu veux dire que plusieurs personnes en frappaient une autre ?

— Oui.

— Pourquoi les autres ne les arrêtaient-ils pas ?

— Les gardes avaient des armes, pas les prisonniers, répondit le professeur. Il parlait avec la violence d’un homme obligé de dire une chose détestable, et qui en est embarrassé.



[Note] Il est certainement tout aussi difficile à Shevek d’imaginer ce qu’il a pu lire ici à propos de la planète Urras que pour la plupart d’entre nous de concevoir un monde sans prison et sans système ayant le pouvoir (nous disons « le droit ») de réguler les dysfonctionnements sociaux.
Ursula justifie cette absence sur Anarres par la grande rareté des ressources et la nécessité absolue de l’entraide, et tout autant de l’utilisation optimale des capacités de chacun pour survivre dans un monde quasi désert. Cela ne convaincra pas nécessairement tous ses lecteurs.

2 commentaires sur “Les Dépossédés – URSULA LE GUIN – 10

    • C’est un hasard
      Je ne cherche plus
      comme pourrait le faire Sherek jeune, dans les nombres
      – mais dans les mots, plus proches du vivants –
      ce qui peut valoir le coup de ralentir un peu la lecture.
      Merci du passage chez les anarchistes de Ursula Le Guin

      J’aime

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