2 Aout 1934 …

Le général Hindenburg, président du Reich allemand meurt dans un petit village de 300 habitants

Il avait été croqué par un dessinateur du « Petit Journal », lors de la première phase de la guerre 1914-1918

hindeburg le moloch allemand

à peu près à l’époque évoquée par Louis Dumur dans « Les Défaitistes » 

Au plan archi-public de Nivelle répondit un plan ultrasecret de Hindenburg. Derrière la portion la plus exposée du front, qui était celle d’entre Somme et Oise, région aussi où la préparation anglo-française était le plus menaçante, on allait faire un vide immense et, par une savante retraite stratégique, ramener la défense sur une ligne plus courte de positions beaucoup plus fortes. Dès le milieu de février, cette retraite commençait à l’insu de l’ennemi trompé par des rideaux de troupes. Un mois plus tard, malgré les indications de plusieurs de ses généraux, Nivelle refusait encore d’y croire. Il lui paraissait invraisemblable que l’ennemi abandonnât du terrain sans combat, et il ne jugeait pas devoir changer quoi que ce fût à son plan. La retraite était cependant en pleine réalisation. L’Allemand brûlait tout, en se retirant, faisait sauter les maisons, les ponts, les écluses, défonçait les routes, cassait les voies ferrées, coupait les arbres, bouchait les puits, ne laissait rien derrière lui que des ruines et transformait la contrée en désert. Quand il fallut se rendre à l’évidence, l’heure d’agir était passée. Au lieu de profiter de la périlleuse manoeuvre allemande pour l’entraver de toute manière, y jeter le désordre, la disloquer, la changer en déroute, on avait laissé Hindenburg opérer sans accroc son mouvement et, libre de ses coudées, réaliser, lui, son plan, qu’après un instant de surprise irritée l’Allemagne tout entière s’accordait maintenant à qualifier de génial.

A propos de la guerre de 1870 que la France a perdu à Metz* alors même qu’elle était en meilleure position que les forces allemandes, Hindenburg a pu écrire :

JE CROIS ENCORE AUJOURD’ HUI QUE LA FRANCE A EU UNE DÉFAILLANCE DANS SA RÉSISTANCE , CAUSE EN GRANDE PARTIE DE CET ÉCHEC .-02-08-2023-99-hindenburg-

(solution)

*Cet épisode peu glorieux est du au général Bazaine, qui s’est rendu après s’être retranché dans la ville de Metz. 
En souvenir de sa conduite peu glorieuse, à Saint Cyr, on nomme le bazaine le « gérant du mess »

31 Juillet 1914…

Jean Jaurès était assassiné

(Ce texte était publié sur le site http://www-peda.ac-martinique.fr/histgeo, il concerne la grève de février 1900 en Martinique)

« Malgré tout, parce que nous savons que les prolétaires auront plus de garantie, si ce sont les municipalités élues par eux, vivant au milieu d’eux qui gardent la police, …*

31-07-2023-JAURES-71

« Durant la grève, un certain nombre de patrons multiplient les informations alarmistes en direction de l’administration locale et centrale.
La grève est présentée comme une insurrection. Il est question à un certain moment d’une mystérieuse bande de 300 hommes au Morne-des-Esses. Le gouverneur répond avec zèle aux demandes de protection. Des magistrats sont envoyés en mission. Des détachements d’infanterie de marine (c’est la troupe des expéditions coloniales) sont envoyés un peu partout. En principe, ils ne doivent pas stationner dans les usines.
Le 7 février à 7 heures du soir un détachement d’infanterie est envoyé au Lamentin. A 7 heures 45 Liottier le directeur de l’usine du François téléphone au gouverneur Gabrié et demande des renforts pour barrer une bande armée. A 8 heures 30 on demande à un officier de la troupe du Lamentin d’envoyer 25 hommes au François. Le lieutenant du détachement demande où il doit aller, le secrétaire du gouverneur lui aurait dit à l’usine, ordre du gouverneur.
Deux thèses s’affrontent au sujet de la fusillade qui a eu lieu le 8 février. Celle du lieutenant Kahn. Une bande armée de coutelas s’est avancée sur la troupe qui tire sur les émeutiers qui avaient saisi leur baïonnette. Ce rapport reconnaît cependant que le maire du François, le docteur Clément a tenté d’apaiser la foule.
 
La version du docteur Clément est différente. Il aurait convaincu les grévistes de reculer. C’est alors qu’un premier coup de feu part suivi d’une salve de mousqueterie. Lui-même a failli être tué. Le commissaire de police qui est avec lui confirme le fait. La troupe a fait feu sans sommation alors que des pourparlers étaient en cours. Le procureur remarque que la première tâche de sang se trouve à 7 mètres de la bande de grévistes. Il apparaît nettement qu’on a tiré à distance sur les grévistes. Dans une correspondance du 22 février le docteur Clément parle « de l’exécution du 8 février ».
Le gouverneur et le procureur général furent présents aux obsèques des victimes pour lesquelles un crédit de 7000 francs fut voté.
La question des incendies a souvent été majorée : 43 hectares en tout furent incendiés (et éteints avec l’aide des travailleurs) dans la seconde partie de février. Jamais un gréviste arrêté ne le fut pour incendie. Ces incendies furent minimes. Pas une maison de maître, pas un équipement n’ont brûlé.
 
Au niveau du pouvoir central se fait sentir la pression d’un lobby répercutant les vœux du patronat (les chambres de commerce des ports par exemple). Celle de Bordeaux réclame l’envoi de troupes pour « éviter le massacre des blancs ». Le gouvernement envoie 30 gendarmes et 2 navires de guerre qui restent jusqu’en mai 1900. Le gouvernement était sensible aux pressions du lobby sucrier dans une certaine mesure car la loi du 13 avril 1900 réduit les attributions du conseil général qui perd son autonomie pour délibérer et statuer sur les taxes (comme l’octroi de mer, taxe perçue sur toutes les marchandises importées et sur les sorties de sucre). Il y a donc une tentative de recentralisation. Le gouverneur Gabrié est rappelé car jugé trop mou.
 
A la Chambre des députés, les socialistes indignés s’expriment par la voix de Jaurès qui stigmatise le massacre. Ils posent à nouveau le problème de leur participation au gouvernement (le ministre des Colonies en effet était un socialiste).

*Extrait de « Les deux Méthodes » intervention de Jean Jaurès

_____

Dans cet échange avec Jean Jaurès, Jules Guesde rappelait l’ignominieuse déclaration de « galonnés supérieurs », ultimatum fait à la Justice lors du procès de Zola, concernant l’affaire Dreyfus : ce chantage pour obtenir la condamnation de Zola :

« Nous ne resterons pas une minute de plus à notre poste, nous abandonnerons, nous livrerons la défense nationale, dont nous avons la charge, si les jurés se refusent au verdict que nous leurs réclamons. »

1er Aout 1906

Un académicien quittait ce monde : Edmond Bousse

Edmond Rousse

Il n’a laissé, en dehors d’écrits en rapport avec son métier d’avocat, qu’une œuvre dont demeure une trace notable (?).
Celle-ci est consacrée à un personnage de la révolution française…
qui ne serait peut-être pas flattée de ce passage :

« Ce sentencieux écervelé n’était pas un homme ordinaire. Dans sa large tête s’était entassée en quelques années, on ne sait comment, une masse énorme d’études confuses, de connaissances désordonnées; et, dans les intervalles de ce fatras, dans les fondrières de ce chaos, la vanité tenait toute la place que le sens commun laissait vide.
Le jeune marquis n’était pas homme à garder pour lui des trésors dont, seul, il croyait connaître tout le prix. L’exubérance native de sa faconde provençale, l’estime prodigieuse qu’il avait de lui-même, l’intérêt affectueux qu’il portait, de loin, à l’humanité, tout lui commandait de répandre largement ses idées, et de révéler aux hommes des secrets indispensables à leur bonheur.
Il avait eu, dès son enfance, le goût, puis la passion d’écrire. Il s’était débrouillé l’esprit en rimant, comme bien d’autres, des tragédies. Sous-lieutenant, il avait composé un poème didactique où il enseignait aux généraux l’art de la guerre.

D’ailleurs il venait au monde à propos, dans un temps où son activité allait se trouver à l’aise, où il pourrait montrer, avec le mérite qu’il avait, le génie qu’il croyait avoir.« 

Cette figure, haute en couleur, des années 1790…, a des excuses, en ce qui concerne ses excès.
L’une d’elle se déduit de cette citation qui concerne son père :

01-08-2023-ROUSSE-60

(En clair *)

DES PROS (de la grande) MESSE

Emmanuel Macron dans sa lettre de campagne

(début)

« Parce que nous continuerons d’investir pour être le premier grand pays à sortir du pétrole … .

Davantage … plus … mieux … voix d’excellence* »

NOTRE PREMIER DE LA CLASSE-letim


Celui qui se sera aperçu qu’il est impossible de dire le contraire de chacune des phrases, de ce programme gorgées de « plus », de « mieux » et de « davantage » , comprendra qu’il n’est que la description à tous les niveaux de ce qui est souhaitable dans LE MEILLEUR DES MONDES.

Nous ne pouvons tendre que vers le meilleur des mondes possibles, loin des rêves de grandeurs, qui au mieux sont abandonnés une fois le chèque en blanc de l’élection signée, au pire lorsqu’ils sont poursuivis sont le plus souvent générateurs de conflits et de détresse pour la plus grande part des populations au profit de quelques uns (voir les secteurs où la France est cessée investir si La République Emmanuel Macron* la dirige.)

___

  • friande de médailles d’or, au point de fustiger les athlètes à leur retour des efforts donnés, leur reprochant leur manque de rentabilité. Et assurant que ne seraient plus soutenus que les sports « utiles » en terme de récompense. …. TOUT EST DIT

ragione I

Lo scopo di questo libro è di offrire una nuova prospettiva – e con essa infondere nuova speranza e nuovo coraggio – a coloro che sono turbati dalla violenza e dall’irrazionalità del nostro tempo. La maggior parte dei capitoli erano nella loro veste originaria conferenze, cosicché nella loro prosa si avvertono il ritmo e forse qua e là le ripetizioni del discorso parlato.

Non dovrò scusarmi per questo loro carattere, se, allo stesso tempo, essi evocheranno, come una vera conferenza, un continuo dialogo tra l’oratore e il suo pubblico. Poiché non è per presentare una soluzione già pronta ai problemi del nostro tempo, ma per suggerire un atteggiamento e una filosofia capaci di affrontarli che ho riunito in libro questi miei pensieri.


Se questo saggio fosse stato pubblicato cent’anni fa, il suo titolo, persino in quel fatale anno di fermento rivoluzionario che fu il 1848, sarebbe stato del tutto rassicurante e il suo contenuto fiducioso (a meno che a trattare l’argomento non fosse stato John Ruskin, che già allora scorgeva nubi all’orizzonte, sia pure nel chiarore di un’aurora). La maggior parte delle persone colte un secolo fa credeva che la tecnica, così come si esprimeva in un dilagare di nuove invenzioni, fosse quasi sinonimo di civiltà occidentale. Che lo fosse o meno, all’epoca, esisteva un rapporto positivo tra il progresso tecnico e le conquiste dello spirito umano.

Molta di quella fiducia persisteva ancora al tempo della mia giovinezza: ingenua, eppure in un certo senso deliziosa, come quella di un bimbo concentrato su un giocattolo che può tuttavia scientemente decidere di distruggere dopo un paio di giorni. Questa sensazione è legata simbolicamente in me a una delle lezioni che il mio vecchio professore di chimica, Charles Baskerville, era solito tenere sull’acido solforico. In questa lezione, con soltanto la più garbata riserva di ironia, egli avanzava l’idea che la produzione e il consumo dell’acido solforico potessero essere presi come un indice di civiltà; e rappresentava quindi una gara statistica triangolare tra Gran Bretagna, Germania e Stati Uniti, che iniziava con l’Inghilterra in testa verso la metà del XIX secolo e finiva — e a questo punto la classe prorompeva sempre in uno spontaneo applauso — con la vittoria degli Stati Uniti. Nel 1914, allo scoppio della prima guerra mondiale, il calore umano di quella dimostrazione ne superò la mancanza di logica. Forse è troppo presto per dire che questo atteggiamento nei confronti della tecnica è stato completamente modificato. Ma ad ogni modo nel corso della attuale generazione si sono levate voci di disapprovazione che non provenivano soltanto dagli ultimi seguaci di Rousseau. Oggi è proprio nei settori in cui le conquiste scientifiche sono state più determinanti, in cui la tecnica si è più perfettamente raffinata — e in modo particolare naturalmente nella fisica nucleare — che la maggior parte delle più insigni personalità del mondo scientifico hanno cominciato a lasciar trasparire i segni di una profonda ansietà nella considerazione delle conseguenze sociali del progresso tecnico.

La possibilità che la tecnica potesse essere usata a fini malvagi non turbava apparentemente i nostri antenati dell’epoca vittoriana. Ma nessuno spirito razionalmente obiettivo può considerare tutto quel che è accaduto nel mondo, da Liverpool a Tokyo, le dozzine di città sventrate, i milioni di vite sterminate freddamente, senza mettere in dubbio l’ingenua fede per cui la conoscenza scientifica applicata all’invenzione tende, secondo le parole di Bacone, ad alleviare la condizione umana. La prima delle invasioni barbare si è svolta sotto i nostri occhi; e differisce da quelle che sopraffecero Roma poiché i barbari sono venuti completamente e non parzialmente dal cuore stesso della società che subisce l’attacco. È mai possibile — cominciamo a chiederci — che il nostro eroe da commedia, il superuomo, non abbia né l’intelligenza, né la sensibilità morale necessari perché gli si affidino gli strumenti che la scienza ha ora messo a sua disposizione? Malauguratamente, l’epoca che ha prodotto l’energia atomica ha prodotto anche la mente pervertita di un Hitler, che fu capace, anche senza le bombe atomiche, di concepire la tortura e il massacro di circa sei milioni di soli ebrei, per tacere della morte e delle mutilazioni inflitte a milioni di persone di altre nazionalità.

Première Phrase : Tout avait commencé

Quel est ce roman chaudement recommandé par « La petite librairie » (Ars Sur Moselle)  et dont la première phrase est ?

01-PAR UNE PAIRE DE BASKETS-letim

Seul indice supplémentaire, l’éditeur est rien de moins que Monsieur Toussaint Louverture.

L’esprit des lois – Montesquieu

Dans un temps où les travaux d’écritures, autres que la copie, n’était pas soumis à la dure loi de la rentabilité économique, et donc à un rythme de production soutenu, il était possible de publier en quelques lignes ce qui aurait pu (et du) en notre époque faire le sujet d’une thèse et d’un ouvrage entier.
Pour s’en persuader, il suffit de se plonger dans un paragraphe de l’œuvre de (Charles Louis de Secondat, baron de La Brède et de) Montesquieu

01-ON EST SUJET - img

« Quand un peuple n’a pas l’usage de la monnaie, on ne connaît guère chez lui que les injustices qui viennent de la violence ; et les gens faibles, en s’unissant, se défendent contre la violence. Il n’y a guère là que des arrangements politiques. Mais chez un peuple où la monnaie est établie, 

01-ON EST SUJET - let

forcé d’avoir de bonnes lois civiles ; elles naissent avec les nouveaux moyens et les diverses manières d’être méchant*.

Dans les pays où il n’y a point de monnaie, le ravisseur n’enlève que des choses, et les choses ne se ressemblent jamais. Dans les pays où il y a de la monnaie, le ravisseur enlève des signes, et les signes se ressemblent toujours. Dans les premiers pays rien ne peut être caché, parce que le ravisseur porte toujours avec lui des preuves de sa conviction : cela n’est pas de même dans les autres.

__

  • Le joli mot !
    Que l’on ne voit plus de nos jours que sur les lèvres des enfants … ou des parents.

Le mont analogue – René Daumal (simpliste) – 31

(traduit du bulgare par le traducteur du « Coeur Cerf »)

Le Mont Analogue fut commencé par René Daumal en juillet 1939 lors de son séjour à Pelvoux dans les Alpes et à un moment particulièrement tragique de son existence. Il venait d'apprendre – à trente et un ans – qu'il était perdu : tuberculeux depuis une dizaine d'années, sa maladie ne pouvait avoir qu'une issue fatale. Trois chapitres étaient achevés en juin 1940 quand Daumal quitta Paris à cause de l'occupation allemande, sa femme, Vera Milanova, étant israélite. Après trois ans passés entre les Pyrénées (Gavarnie), les environs de Marseille (Allauch) et les Alpes (Passy, Pelvoux), dans des conditions très difficiles sur tous les plans, Daumal connut enfin, au cours de l'été 1943, un moment de répit et espéra pouvoir finir son « roman ». Il se remit au travail, mais une dramatique aggravation de sa maladie l'empêcha de terminer la relation de son voyage « symboliquement authentique ». Il mourut à Paris le 21 mai 1944. ? 
(extrait le avant-propos de l'éditeur)


Pour leur bien à venir, survient dans le projet de la petite équipe, ce qu’ils vécurent comme un désagrément.

Nos quatre hommes d’équipage, à l’ombre d’un pin, jouaient aux cartes, et, puisqu’ils n’avaient, eux, aucune prétention à escalader les cimes, leur manière de passer le temps nous parut, comparée à la nôtre, des plus raisonnables.

Comme ils devaient pourtant nous accompagner à la Base et nous aiderCoûte que coûte, c’est bientôt dit…

Le lendemain matin, après que nous eûmes intensément travaillé toute la nuit à préparer les charges, tout était prêt, les ânes et les porteurs rassemblés, mais il se mit à pleuvoir à verse. Il plut l’après-midi, il plut la nuit, il plut le lendemain, il plut à seaux pendant cinq jours. Les chemins, détrempés, étaient sûrement impraticables, nous dit-on.

Il fallait employer ce délai. Nous fîmes d’abord une révision de notre matériel. Toutes sortes d’appareils d’observation et de mesure, qui nous avaient paru jusqu’alors plus précieux que tout, nous devinrent risibles – surtout après nos malheureuses expériences photographiques – et quelques-uns se montraient d’ores et déjà inutilisables. Les piles de nos lampes électriques étaient toutes hors d’usage. Il faudrait les remplacer par des lanternes. Nous nous débarrassâmes ainsi d’une assez grande quantité d’objets encombrants, ce qui nous permettrait d’emporter d’autant plus de provisions.

Nous parcourûmes donc les environs pour nous procurer des vivres supplémentaires, des lanternes et des vêtements du pays. Ceux-ci en effet étaient, quoique très simples, fort supérieurs aux nôtres, résultat de la longue expérience des anciens colons. De même, on trouvait chez des marchands spécialisés toutes sortes d’aliments desséchés et comprimés qui nous seraient extrêmement précieux. D’abandon en abandon, nous finîmes même par laisser là les « potagers portatifs » inventés par Beaver, qui, après une journée de maussade hésitation, partit d’un grand éclat de rire et déclara que c’étaient « des joujoux stupides qui ne nous auraient donné que des désagréments ». Il hésita plus longtemps à renoncer aux appareils respiratoires et aux vêtements chauffants. Finalement, on décida de les laisser, quitte à venir les reprendre pour une nouvelle tentative si c’était nécessaire. Nous laissâmes tous ces objets à la garde de notre équipage, qui les transporterait dans le yacht où les quatre hommes devaient s’installer après notre départ, car il fallait laisser la maison libre pour de nouveaux arrivants éventuels. La question des appareils respiratoires avait été très débattue entre nous. Fallait-il compter, pour affronter les hautes altitudes, sur l’oxygène en bouteilles ou sur l’acclimatation ? Les récentes expéditions dans l’Himalaya n’avaient pas tranché le problème, malgré de brillants succès des partisans de l’acclimatation. Nos appareils étaient d’ailleurs bien plus perfectionnés que ceux employés par lesdites expéditions ; beaucoup plus légers, ils devaient surtout être plus efficaces parce qu’ils fournissaient à l’alpiniste, non de l’oxygène pur, mais un mélange soigneusement dosé d’oxygène et de gaz carbonique ; la présence de ce dernier gaz, excitateur des centres respiratoires, devait permettre en effet de réduire considérablement les quantités d’oxygène nécessaires. Mais, à mesure que nous réfléchissions et que nous recueillions des renseignements sur la nature des montagnes que nous aurions à attaquer, il devenait de plus en plus certain que notre expédition serait longue, très longue ; elle durerait sûrement des années. Nos bouteilles d’oxygène n’y suffiraient pas, et nous n’avions aucun moyen de les recharger là-haut. Tôt ou tard, il nous faudrait donc y renoncer, et mieux fallait y renoncer tout de suite afin de ne pas retarder par leur usage notre acclimatation. On nous affirma, d’ailleurs, qu’il n’y avait pas d’autre moyen, pour subsiter dans les hautes régions de ces montagnes, que l’accoutumance progressive, grâce à laquelle, nous dit-on, l’organisme humain se modifie et s’adapte dans une mesure que nous ne pouvions encore soupçonner.

Sur le conseil du chef de nos porteurs, nous échangeâmes nos skis, qui, nous dit-il, eussent été fort encombrants dans certains passages accidentés, contre des sortes de raquettes étroites, pliantes et tendues de la peau d’une sorte de marmotte ; leur principale utilité est de faciliter la marche en neige molle, mais elles permettent aussi de glisser assez rapidement dans les descentes ; pliées, elles tiennent aisément dans les sacs. Nous gardions aux pieds nos souliers ferrés, mais nous emportions, pour les remplacer plus haut, les mocassins du pays en « cuir d’arbre », sorte d’écorce qui, travaillée, tient du liège et du caoutchouc ; cette substance isole très bien la chaleur et, incrustée de silice, elle adhère à la glace presque aussi bien qu’au rocher, ce qui nous permettrait de nous passer de crampons, dangereux aux très hautes altitudes parce que leurs courroies, serrant les pieds, gênent la circulation du sang et prédisposent aux gelures. Par contre, nous gardâmes nos piolets, beaux outils qui désormais ne pourraient guère plus être perfectionnés que la faux, par exemple, nos pitons aussi et nos cordes de soie, et, tout de même, quelques très simples instruments de poche : boussoles, altimètres et thermomètres.

Bienvenue donc était cette pluie qui nous permettait de faire d’utiles réformes dans notre équipement. Nous marchions beaucoup chaque jour, sous les averses, afin de recueillir renseignements, vivres et objets divers ; et grâce à cela aussi, nos jambes reprenaient l’habitude de fonctionner, quelque peu oubliée après notre longue navigation.

C’est au cours de ces journées de pluie que nous commençâmes à nous appeler mutuellement par nos prénoms. Cela s’était amorcé par la coutume que nous avions déjà de dire « Hans » et « Karl », et ce petit changement n’était pas un simple effet de l’intimité. Si nous nous appelions maintenant Judith, Renée (c’est ma femme), Pierre, Arthur, Ivan, Théodore (c’est mon prénom), il y avait à cela un autre sens, pour chacun de nous.

Nous commencions à nous dépouiller de nos vieux personnages. En même temps que
, le médecin, l’érudit, le littérateur.

Sous leurs déguisements, des hommes et des femmes montraient déjà le bout de leur nez. Des hommes, des femmes, et toutes sortes d’animaux aussi.


[Note] « Coûte que Coûte » avaient dit les 8 compagnons et, comme ils n’étaient pas obtus, ni orgueilleux au point de ne pouvoir revenir sur cette décision…
Ils prirent l’intervalle de temps qui différait leur départ pour reposer leur esprit et leur corps. Ce qui leur permis de se débarrasser de tout ce qui semblait si utile (merveilleuses inventions fruits d’intelligences vives mais qui les empêchaient de voir (et d’accepter) que tout ce qui se trouvait sur place, fruit de l’expérience pratique des locaux, était bien plus adapté à leur entreprise.

Il est des gouvernants qui devraient lire l’œuvre de René Daumal, avant d’aller à l’assaut des difficultés qui se présentent devant eux. Peut-être alors donneraient-ils moins de crédit et … de crédits aux cabinets conseils privés, et tendraient-ils davantage l’oreille vers la réalité complexe (celle qui résiste aux mathématiques, à la mécanique et à ses inventions) et ses acteurs.

Celle ou Celui qui a la chance de voir s’opposer à ses projets un « contre-temps », un obstacle qui l’oblige à l’immobilité peut-être même au silence, doit en profiter pour tenter de se débarrasser de ses déguisements, et d’aider la femme ou l’homme à « montrer le bout de son nez » et aux animaux qui se terraient en elle, en lui de se révéler. Il lui sera plus facile alors de les maitriser.


DÉPOUILLEMENT = LE « ÔM » PLENITUDE


Le roman de René Daumal étant lui-même inachevé, ceux qui lisent ces pages de Janvier 2022, ne seront pas étonnés si j’en fais de même.

Mais en matière de conclusion, je donne ici un paragraphe qui n’est pas dans le livre, mais aurait pu y avoir sa place, dans l’état ou retravaillé. René l’avait écrit ainsi ….

« Ainsi nous semblait-il. Mais nous sûmes plus tard que, si nous avions pu aborder au pied du Mont Analogue, c’est que pour nous les portes invisibles de cette invisible contrée avaient été ouvertes par ceux qui en ont la garde.

Le coq claironnant dans le lait de l’aube

; mais le soleil et la mère vont leurs chemins, tracés par les lois de leurs êtres.

Ils nous avaient ouvert la porte,
ceux qui nous voient alors même que nous ne pouvons nous voir,
répondant par un généreux accueil à nos calculs puérils,
à nos désirs instables,
à nos petits et maladroits efforts.


Le mont analogue – René Daumal (simpliste) – 30

(traduit du bulgare par le traducteur du « Coeur Cerf »)

Le Mont Analogue fut commencé par René Daumal en juillet 1939 lors de son séjour à Pelvoux dans les Alpes et à un moment particulièrement tragique de son existence. Il venait d'apprendre – à trente et un ans – qu'il était perdu : tuberculeux depuis une dizaine d'années, sa maladie ne pouvait avoir qu'une issue fatale. Trois chapitres étaient achevés en juin 1940 quand Daumal quitta Paris à cause de l'occupation allemande, sa femme, Vera Milanova, étant israélite. Après trois ans passés entre les Pyrénées (Gavarnie), les environs de Marseille (Allauch) et les Alpes (Passy, Pelvoux), dans des conditions très difficiles sur tous les plans, Daumal connut enfin, au cours de l'été 1943, un moment de répit et espéra pouvoir finir son « roman ». Il se remit au travail, mais une dramatique aggravation de sa maladie l'empêcha de terminer la relation de son voyage « symboliquement authentique ». Il mourut à Paris le 21 mai 1944. ? 
(extrait le avant-propos de l'éditeur)

30-Le mont analogue-C’ ÉTAIT ABANDONNER-IMA


L’intérêt pour les caractéristiques de l’île est croissant au sein de l’équipe et chacun se passionne pour tel ou tel aspect qu’elle ou il se met à étudier avec application.

L’étrange structure géologique du continent lui valait la plus grande variété de climats et l’on pouvait, paraît-il, à trois jours de marche de Port-des-Singes, trouver d’un côté la jungle tropicale, d’un autre des pays glaciaires, ailleurs la steppe, ailleurs le désert de sable ; chaque colonie s’était formée au lieu le plus conforme à sa terre natale.

Tout cela, pour Beaver, était à explorer. Karl se proposait d’étudier, les jours suivants, les origines asiatiques qu’il supposait aux mythes dont Beaver avait rapporté quelques échantillons. Hans et Sogol devaient installer sur une colline proche un petit observatoire d’où ils referaient sur les astres principaux, dans les conditions optiques particulières du pays, les mesures classiques de parallaxes, distances angulaires, passages au méridien, spectroscopie et autres, afin d’en déduire des notions précises sur les anomalies causées dans la perspective cosmique par la coque d’espace courbe entourant le Mont Analogue. Ivan Lapse tenait à poursuivre ses recherches linguistiques et sociologiques. Ma femme brûlait d’étudier la vie religieuse du pays, les altérations (et surtout, présupposait-elle, les purifications et les enrichissements) apportées dans les cultes par l’influence du Mont Analogue, – soit dans les dogmes, soit dans l’éthique, soit dans les rites, soit dans la musique liturgique, l’architecture et les autres arts religieux. Miss Pancake, en ces derniers domaines et spécialement ceux des arts plastiques, s’associerait à elle, tout en poursuivant son gros travail d’esquisses documentaires, qui avait pris soudain une importance considérable pour l’expédition depuis l’échec de toutes les tentatives photographiques. Quant à moi, j’espérais puiser dans les divers matériaux ainsi recueillis par mes compagnons de précieux éléments pour mes recherches sur la symbolique, sans négliger pour cela mon travail principal, qui était la rédaction de notre journal de voyage – ce journal de voyage qui devait se réduire finalement à ce récit que vous entendez.

Tout en nous livrant à ces recherches, nous entendions bien en profiter pour grossir notre stock de vivres, faire des affaires peut-être, – bref ce ne serait d’aucune manière du temps perdu.

– Alors, quand partez-vous ? cria une voix venant de la route, tandis qu’après le déjeuner nous parlions entre nous de tous ces passionnants projets.

C’était le guide délégué à Port-des-Singes qui nous avait interpellés, et sans attendre de réponse il continuait son chemin avec cet air de ne pas bouger qu’ont les montagnards.

Cela nous éveilla de nos rêves. Ainsi, avant même d’avoir fait les premiers pas, nous glissions déjà vers l’abandon,

– oui, vers l’abandon, car
30-Le mont analogue-C’ ÉTAIT ABANDONNER-LET
Bien misérables nous parurent tout à coup nos enthousiasmes d’explorateurs,
et les prétextes habiles dont nous les parions.
Nous n’osions pas nous regarder.

On entendit gronder sourdement la voix de Sogol :

– Clouer ce vilain hibou à la porte et partir sans se retourner !

Nous le connaissions tous, ce vilain hibou de la cupidité intellectuelle, et chacun de nous aurait eu le sien à clouer à la porte, sans compter quelques pies jacassantes, dindons paradeurs, tourterelles roucoulantes, et les oies, les oies grasses ! Mais tous ces oiseaux-là sont tellement ancrés, entés à notre chair que nous ne pourrions les en extraire sans nous déchirer les entrailles. Il fallait vivre avec eux encore longtemps, les souffrir, les bien connaître, jusqu’à ce qu’ils tombent de nous comme les croûtes, dans une maladie éruptive, tombent d’elles-mêmes à mesure que l’organisme retrouve la santé ; il est mauvais de les arracher prématurément.


[Note] Combien de fois nous perdons nous, volontairement ou non, dans des actes ou activités inutiles, commandées par notre curiosité, en oubliant/pour oublier que nous avons une montagne à gravir.


LE VILAIN HIBOU =>  ENVAHI BOUILLI