Les Dépossédés – URSULA LE GUIN – 26

(traduit de l’américain par Henry-Luc Planchat)

Sur Anarres, les proscrits d'Urras ont édifié, il y a cent soixante-dix ans, une utopie concrète fondée sur la liberté absolue des personnes et la coopération. Ce n'est pas un paradis, car Anarres est un monde pauvre et dur. Mais cela fonctionne. A l'abri d'un isolationnisme impitoyable qui menace maintenant la société anarchiste d'Anarres de sclérose.
Pour le physicien anarresti Shevek, la question est simple et terrible. Parviendra-t-il, en se rendant d'Anarres sur Urras, à renverser le mur symbolique qui isole Anarres du reste du monde ? Pourra-t-il faire partager aux habitants d'Urras la promesse dont il est porteur, celle de la liberté vraie ? Que découvrira-t-il enfin sur ce monde dont sont venus ses ancêtres et que la tradition anarrestie décrit comme un enfer ?

26-Les Dépossédés - IL SE RENDIT COMPTE-IMA

[Retour au présent du roman.]
Sherek seul depuis toujours du fait de ses exigences de vie, rencontre, une femme différente de toutes celles qu’il a connu. 

Ils se retrouvèrent très tôt dans la matinée près du dépôt de transports du Quartier Est, trois femmes et trois hommes. Shevek ne connaissait aucune des femmes, et Bedap ne lui en présenta que deux. Dès qu’ils se mirent en route pour les montagnes il se pencha vers la troisième.

— Shevek, dit-il.

— Je sais, répondit-elle.

26-Les Dépossédés - IL SE RENDIT COMPTE-LET

 Il rougit jusqu’aux oreilles.

— Tu plaisantes ? demanda Bedap, qui marchait à sa gauche. Takver était à l’Institut du Nord avec nous. Elle vit à Abbenay depuis deux ans. Vous ne vous y êtes pas vus jusqu’à présent, tous les deux ?

— Je l’ai vu plusieurs fois, dit la fille et elle se mit à rire en se moquant de lui.

Elle avait le rire d’une personne qui aime bien manger, un grand rire enfantin. Elle était grande, et plutôt mince, avec des bras ronds et des hanches larges. Elle n’était pas très jolie ; son visage était basané, intelligent et joyeux. Ses yeux étaient sombres, non de l’opacité des yeux très foncés mais présentaient une qualité de profondeur, comme celle de la cendre fine, noire et très douce. Shevek, en rencontrant ces yeux, sut qu’il avait commis une faute impardonnable en oubliant cette fille et, à l’instant où il s’en apercevait, sut aussi qu’il avait été pardonné. Que la chance était avec lui. Que sa chance avait tourné.

Ils s’enfoncèrent dans les montagnes.

Durant la soirée froide du quatrième jour de leur excursion, Takver et lui s’assirent sur une pente raide et nue, en haut d’une gorge. Quarante mètres plus bas, un torrent de montagne dévalait le ravin entre des rochers humides. Il y avait très peu d’eau courante sur Anarres ; la nappe phréatique était basse dans la plupart des endroits ; les rivières étaient petites. Il n’y avait que dans les montagnes qu’on pouvait trouver quelques cours d’eau rapides. Le bruit de l’eau qui criait, caquetait, chantait, était nouveau pour eux.

Ils avaient escaladé et descendu de telles gorges toute la journée dans le haut pays, et ils avaient les jambes fatiguées. Le reste de leur groupe se trouvait au Refuge, une maison de pierre construite par et pour des vacanciers, et bien entretenue ; la Fédération du Ne Theras était le plus actif des groupes de volontaires s’occupant des « sites » plutôt rares d’Anarres. Un garde forestier, qui habitait là en été, en raison des risques d’incendie, aidait Bedap et les autres à préparer le dîner en prélevant ce qu’il fallait dans le garde-manger bien fourni. Takver était sortie, puis Shevek ; séparément, sans dire où ils allaient, et en fait sans le savoir.

Il la trouva sur la pente, assise parmi les frêles buissons d’épines de lune qui poussaient en touffes sur les versants des montagnes, et dont les branches rigides et fragiles avaient un reflet argenté dans la lumière du crépuscule. Dans un creux entre les monts orientaux, une luminosité incolore du ciel annonçait l’apparition de la lune. Le torrent était bruyant dans le silence des hautes collines dénudées. Il n’y avait pas de vent, aucun nuage. Dans ces montagnes, l’air était comme de l’améthyste, dur, clair et intense.

Ils étaient restés assis là un moment sans parler.

— De toute ma vie, je n’ai jamais été aussi attiré par une femme, dit Shevek d’un ton froid, presque chargé de reproche.

— Je ne voulais pas gâcher tes vacances, répondit-elle avec un grand rire enfantin, trop sonore pour la semi-obscurité du crépuscule.

— Tu ne les gâches pas !

— Tant mieux. Je croyais que tu voulais dire que je te dérangeais.

— Déranger ! C’est plutôt comme un tremblement de terre.

— Merci.

— Ce n’est pas toi, dit-il durement. C’est moi.

— C’est ce que tu crois, répondit-elle.

Il y eut une longue pause.

26B-Les Dépossédés - SEULEMENT JE N’ EN AI-IMA

— Si tu désires copuler, déclara-t-elle, pourquoi ne me l’as-tu pas demandé ?

— Parce que je ne suis pas sûr que ce soit cela.

— Moi non plus. – Elle ne souriait plus. – Écoute, dit-elle, et sa voix était douce, sans beaucoup de timbre ; elle avait la même qualité de profondeur que ses yeux. Je dois te dire. – Mais ce qu’elle devait lui dire flotta dans le silence pendant un moment.

Il la regarda alors avec un air si suppliant et si craintif qu’elle s’empressa d’ajouter d’une voix rapide :

— Enfin, je veux simplement dire que je ne désire pas copuler avec toi maintenant. Ni avec personne.

— Tu as décidé de renoncer au sexe ?

— Non ! s’exclama-t-elle d’un air indigné, mais sans lui donner d’explication.

— Moi, j’aurais aussi bien pu, dit-il en jetant un caillou dans le torrent. Ou alors je suis impuissant. Cela fait une demi-année que je n’ai pas… et encore ce n’était qu’avec Dap. En fait, près d’une année. Cela devenait de moins en moins satisfaisant à chaque fois, jusqu’à ce que je cesse même d’essayer. Ça n’en valait plus la peine. Ni les problèmes. Et pourtant je… je me souviens… je sais comment cela devrait être.

— Oui, c’est ça, dit Takver. Je copulais beaucoup, pour le plaisir, jusqu’à ce que j’aie dix-huit ans ou dix-neuf ans. C’était excitant, et intéressant, et agréable. Mais ensuite… Je ne sais pas. Comme tu l’as dit, cela devenait insatisfaisant. Je ne voulais plus le plaisir. Je veux dire, pas seulement le plaisir.

— Tu veux des enfants ?

— Oui, quand le moment viendra.

Il jeta un autre caillou dans le torrent, qui disparaissait dans l’ombre du ravin en ne laissant derrière lui que son vacarme, une perpétuelle harmonie composée de dissonances.

— J’ai un travail à faire, dit-il.

— Est-ce que cela t’aide de rester célibataire ?

— Il y a un lien. Mais je ne sais pas lequel, il n’est pas causal. À peu près au moment où le sexe a commencé à ne plus m’intéresser, le travail a fait de même. Et cela n’a pas cessé d’augmenter. Trois ans sans avoir rien accompli. La stérilité. La stérilité de tous côtés. Aussi loin que l’œil peut voir, le désert infertile s’étend sous l’éclat impitoyable d’un soleil sans merci, un terrain inculte, sans vie, sans routes, sans sexe, jonché des ossements des voyageurs malchanceux…

Takver ne rit pas ; elle poussa un petit gémissement amusé, comme si cela lui faisait mal. Il essaya de distinguer clairement son visage. Derrière sa tête sombre, le ciel était clair et lumineux.

— Qu’est-ce qui te gêne dans le plaisir, Takver ? Pourquoi n’en veux-tu pas ?

— Il n’y a rien qui me gêne. Et je désire le plaisir.

26B-Les Dépossédés - SEULEMENT JE N’ EN AI-LET

— Et de quoi as-tu besoin ?

Elle baissa les yeux vers le sol, grattant de l’ongle la surface d’un rocher. Elle ne dit rien. Elle se baissa pour cueillir un brin d’épine de lune, mais ne le prit pas, le toucha à peine, sentit simplement la tige douce et la feuille fragile. Shevek vit dans la tension de ses mouvements qu’elle essayait de contenir ou de réprimer de toutes ses forces une tempête d’émotions pour pouvoir parler. Et quand elle parla, ce fut d’une voix basse et un peu rauque.

— J’ai besoin du lien, dit-elle. Du vrai lien. Le corps et l’esprit, et pendant toutes les années de ma vie. Rien d’autre. Rien de moins.

Elle lui lança un coup d’œil méfiant, cela aurait pu être de la haine.

La joie s’éleva mystérieusement en lui, comme le bruit et l’odeur du torrent qui s’élevaient dans les ténèbres. Il eut un sentiment d’illimité, de clarté, de clarté totale, comme si on venait de le libérer. Derrière la tête de Takver, la lune qui se levait éclaircissait le ciel ; les pics lointains étaient nets et argentés.

— Oui, c’est ça, dit-il sans en être conscient, sans avoir l’impression de parler à quelqu’un d’autre ; il disait ce qui lui venait à l’esprit, l’air pensif. Je ne l’ai jamais trouvé.

Il y avait encore un peu d’irritation dans la voix de Takver.

— Tu n’as jamais pu le trouver.

— Pourquoi pas ?

— Parce que tu n’en as jamais vu la possibilité, je suppose.

— Que veux-tu dire par « la possibilité » ?

— La personne !

Il réfléchit à cela. Ils étaient assis à un mètre l’un de l’autre, serrant les genoux parce qu’il commençait à faire froid. L’air leur coulait dans la gorge comme de l’eau glacée. Chacun pouvait voir le souffle de l’autre, nuage de vapeur dans l’éclat de la lune qui augmentait régulièrement.

— La nuit où je l’ai vue, dit Takver, c’était la nuit précédant ton départ de l’Institut Régional du Nord. Il y avait une fête, tu te souviens. Certains d’entre nous se sont assis pour parler toute la nuit. Mais c’était il y a quatre ans. Et tu ne connaissais même pas mon nom.

Il n’y avait pas de rancune dans sa voix ; on aurait dit qu’elle voulait excuser Shevek.

— Et à ce moment, tu as vu en moi ce que j’ai vu en toi durant ces quatre derniers jours ?

— Je ne sais pas. Je ne peux pas dire. Ce n’était pas seulement sexuel. Je t’avais déjà remarqué avant. Mais cette fois-là, c’était différent ; je t’ai vu. Mais j’ignore ce que tu vois maintenant. Et je ne savais pas réellement ce que je voyais à ce moment. Je ne te connaissais pas bien du tout. Seulement, quand tu as parlé, il m’a semblé voir clair en toi, au centre. Mais tu devais être très différent de ce que je pensais. Ce n’était pas ta faute, après tout, ajouta-t-elle. Mais je savais que ce que je voyais en toi, c’était ce dont j’avais besoin. Pas seulement ce que je désirais !

— Et tu es à Abbenay depuis deux ans, et tu n’as pas…

— Pas quoi ? Tout était en moi, dans ma tête, tu ne connaissais même pas mon nom. Une seule personne ne peut pas établir un lien, après tout !

— Et tu avais peur de venir vers moi parce que j’aurais pu ne pas vouloir de ce lien.

— Je n’avais pas peur. Je savais que tu étais une personne qui… qu’on ne pouvait pas forcer… Enfin, oui, j’avais peur. J’avais peur de toi. Pas de faire une erreur. Je savais que ce n’était pas une erreur. Mais tu étais… toi-même. Tu n’es pas comme la plupart des gens, tu sais. J’avais peur de toi parce que tu étais mon égal ! Le ton de sa voix était devenu farouche en finissant cette phrase, mais elle ajouta très vite avec douceur : cela n’a pas beaucoup d’importance, tu sais, Shevek.

C’était la première fois qu’il l’entendait prononcer son nom. Il se tourna vers elle et dit en bafouillant, presque en sanglotant :

— Pas d’importance ? D’abord tu me montres… tu me montres ce qui est important, ce qui est réellement important, ce dont j’ai eu besoin toute ma vie… et ensuite tu dis que ça n’a pas d’importance !

Ils étaient face à face maintenant, mais ne s’étaient pas touchés.

— Alors, c’est aussi ce dont tu as besoin ?

— Oui. Le lien. La chance.

— Maintenant… pour la vie ?

— Maintenant et pour la vie.

La vie, répéta le torrent d’eau claire qui courait parmi les rochers, dans les ténèbres froides.


[Note] LA 

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