23 Novembre 2022 …

… Christian Bobin, poète, (membre de la « Route Inconnue« *) « s’est éteint** ».

Télérama** dans le préambule de l’article que le magazine consacre à sa disparition en donne une courte présentation
« Bibliothécaire et guide de musée, l’auteur du “Très-Bas” vivait en homme tranquille, au Creusot. Goûtant la singularité sans cesse renouvelée d’un jour qui passe, d’un mot qu’on trouve. « 

La dernière phrase de cette description aide à comprendre l’adhésion de Christian Bobin (membre d’honneur) à l’association des Amis d’André Dhôtel*

A la mort d’André Dhôtel Christiant Bobin a fait paraître un hommage dans la Nouvelle Revue Française, (titrée « « Je ne songe jamais à ce qui se passera plus tard » extrait de son livre « L’épuisement » … et empruntée à « Les chemins du long voyage » de Dhôtel), dont voici un extrait :

« Où êtes-vous, cher André Dhôtel, maintenant que vous êtes mort, où donc avez-vous élu domicile
(…)
Il me semble parfois que notre vie n’est faite que de ces premières gouttes et que le déluge ne tombera sur nos âmes qu’après le dernier jour, la mort venue. (…)
trois de vos livres. J’y ai retrouvé un goût d’adolescence, le désir contradictoire de parvenir vite au dernier mot et de ralentir l’allure des phrases, tellement on est bien dans la cabane d’encre, sous le feuillage d’une voix.
(…)
Aujourd’hui est le nom familier de la merveille. Aujourd’hui est éternel, vous savez bien.
(…)
Vous faites entrer de bien curieuses femmes dans vos songes.
(…)
Vos femmes d’encre ne sont pas d’encre mais de feu, d’eau et d’air. Au début du livre elles mettent le monde entier entre elles et un homme. À la fin du livre celui qui les cherche depuis la première phrase est enfin digne, fortifié par l’épreuve, de demander leur main.
(…)
vos livres, vous les écrivez pour amener l’homme à la hauteur de la femme, rude tâche, labeur infini.
(…)
La phrase est tracée d’une main ferme et on a pourtant l’impression que vous en êtes absent
(…)
Votre Bernard le paresseux a beau s’appeler comme ça, il n’y a vraiment qu’Estelle dans le livre, Estelle et sa rage lumineuse, protégeant une petite icône d’enfance.
Dans Le Village pathétique Julien est bien brave, assez fin pour un homme, il y a surtout Odile, Odile la solaire, aussi impitoyable et bonne que la meule du soleil sur les champs du monde.
Quant aux Chemins du long voyage, toute l’histoire est dans Irène, et toute Irène est dans cette phrase qu’elle dit de sa voix calme, sans doute en souriant, d’un sourire imperceptible :
« je ne songe jamais à ce qui se passera plus tard. »
(…)
Ah cher André Dhôtel, soyez béni pour avoir écrit de telles choses.
(…)
comme disent les enfants. Je ne sais pas s’il y a un «bon dieu ». S’il y en a un, je suis sûr qu’il partage votre émerveillement et votre stupeur devant ces femmes courant le monde, aux quatre coins de leur cœur : Estelle, Odile, Irène et leurs petites sœurs innombrables, tourmentées comme l’orage, insoucieuses comme l’amour. »

La transition est facile vers un texte (sa première partie) qui aurait plu à André Dhôtel et dont le titre est

Alina

Les berceuses sont pour les enfants. Qu’est-ce qu’un enfant ?
C’est un être de lumière que chaque soir et parfois même dans la journée on abandonne dans le noir.
Les berceuses sont les hymnes de cet abandon, en même temps qu’elles en sont l’antidote, le contrepoids sonore.
Dors, chuchote la voix tendre, le souffle au ras des fleurs, le pollen de l’âme maternelle.
Dors, entre dans le château sans porte ni fenêtres. Tu y seras plus seul qu’avant de naître et qu’après vivre, seul comme un tout petit dieu défunt.
Ma voix, cet air, cette chanson de toile sera ta nourrice dans les ténèbres.
Quand la petite lanterne japonaise de ton cerveau s’éteindra et que le fleuve noir rentrera dans tes veines, montera jusqu’à ton cœur, tu seras seul face à tes fantômes – et je serai encore là avec toi, dit la berceuse, la voix sacrée inconsciente de son règne.
(…)
Sur les paupières de soie des nouveau-nés, nous posons pour les sceller la pierre très blanche d’une berceuse. Elle pèse sans peser.
(…)
Les berceuses sont le pur alliage de la terreur et de l’amour. Les mères – les jaunes, les noires, les blanches – les mères de tous pays et de toutes époques se retirent sur la pointe des pieds où vient d’avoir lieu le meurtre par amour : le tout-petit livré aux ricanements des cauchemars et aux brigands de la faim, en même temps que rassuré, profondément rassuré par la persistance de la voix atténuée, la bonté assassine de la déesse aux bras roses.
(…)
Aucune voix aimée ne disparaît. (…)
Dors, mon bébé, dors. Tu n’es qu’un éclat sur la rivière et la rivière est sans fin, intarissable son chant. Celle que tu aimas jadis ne tombera jamais dans ton passé, là où vieillissent tes jouets et tes idées. Sa voix est devant toi, autour, partout. Repose dans ce paradis.
(…)
Les berceuses raccommodent ces accrocs du néant, ces déchirures inévitables de la Voie lactée. Les berceuses ne mentent pas en mentant.
(…)
Nous avons inventé des machines qui règnent sur nos mains, nos yeux et notre cœur.

 … : elles poussent l’enfant en nous sur une balançoire invisible jusqu’à l’infini dont il ne reviendra pas.
La berceuse archaïque des mères a deux temps.
Un premier temps, l’éloignement. Ma voix se fait nuit pour t’accompagner dans la nuit. La douceur de ma voix ne cache pas les terreurs de l’abîme. Elle en vient.
Un second temps, la reprise, souvent celle, élémentaire, du refrain. Car je suis là, encore, je suis ce petit pois sauteur du refrain et le sourire qu’il te donne jusqu’au cœur sans cœur de la nuit qui te tue.
(…)
C’est une berceuse d’un genre étrange. Elle n’endort pas. Elle réveille. Un homme l’a inventée. Arvo Pärt abrite cet homme en lui. Il loge dans son cœur, il en sort comme le coucou de l’horloge suisse, compose deux notes, trois, puis rentre. Ce qui nous perd, c’est la richesse. La simplicité d’une robe, le cri d’un psaume, l’interpellation effrontée d’une rose de jardin – nous avons besoin de peu pour recevoir des nouvelles du ciel donc de nous-mêmes. La quasi-berceuse s’appelle Alina.
(…)
Alina, Alina. Ma poupée, mon chef-d’œuvre, ma future survivante. Reprends des forces. Dors. Si tu savais comme je t’aime, tu gagnerais le ciel sans passer par ta mort.


22 Novembre 1882 …

… est le jour de naissance de celui qui contribua, avec son ami Georges Duhamel à faire exister le vers libre dans la poésie française.

Un article intitulé « Digression sur le vers libre » (janvier 1910) loue les jeunes poètes Charles Vildrac et Georges Duhamel qui ont coécrit un essai intitulé « Notes sur la technique poétique« .
Ces louanges sont toutefois assorties d’une dose conséquente de condescendante voir de « moquerie dans la manche »

DIGRESSIONS SUR LE VERS LIBRE
Comme le disent MM. Georges Duhamel et Charles Vildrac, dans leur petit volume de notes sur la technique poétique : « Il y a vraiment du courage à écrire en vers libres après la troisième jeunesse ». Mon Dieu, oui. Aussi ne serai-je pas de ceux, trop nombreux, qui vont blasphémant le saint nom de ces poètes respectables.
Respectables !… Mais oui, respectables. Que vous faut-il donc pour être respectable ? Comment, voilà des gens qui malgré les sourires des uns et les rires des autres, continuent dans l’isolement, presque dans le mépris, comme des parias de lettres, à façonner ce qu’ils croient être l’Art, non pas l’art avec un petit a. mais l’Art avec une majuscule, le grand Art des vers libres, et vous ne les trouvez pas suffisamment intéressants !
Moi, je les trouve splendides, Monsieur, tout simplement splendides. Que leur exemple porte ses fruits.
Oui, je le dis et je le répète, ces poètes qui sont des poètes, car ils sont poètes puisqu’ils écrivent en vrais vers libres, ces poètes sont admirables. Non pas tant, peut-être, au point de vue poétique, oh non ! mais au point de vue foi. Ces poètes ont la foi. Or, qu’y a-t-il de plus louable que la foi ! une vraie foi, intransigeante comme toute foi sincère !
Leur soif de martyre, leur prosélytisme, leur ton convaincu qui, il faut bien le dire, ne suffit pas pour être convaincant, me les rendent excessivement sympathiques. Et leurs efforts me plaisent en tant qu’efforts.
Eh oui, ils font des efforts ! Ils s’efforcent.
Certes on ne peut nier leur bonne volonté. Ils y mettent du leur. Mais jusqu’alors, et quelque déplaisir que cela nous cause de le constater, il faut bien avouer que malgré le caquetage annonciateur des uns et les cocoricos intéressés des autres, leur ponte n’a guère été bien considérable. Et encore combien d’œufs réellement fécondés ! C’est que trop de chapons veulent jouer les coqs.
Il n’importe, le gros œuf, péremptoire, indubitable, ce Messie que nous espérons tous, finira bien par sortir un beau jour. Il le faut. On nous le doit.
En attendant faisons amplement crédit à tous ces Jupiters en gestation d’un nouveau monde. Depuis trente ans et plus nous posons sous l’orme, c’est vrai, mais que Messieurs les impatients, lassés d’interpeller Sœur Anne, veuillent bien, en guise de consolation, se rappeler la longueur de la période lacustre.
Et puis, le génie n’est qu’un jeu de patience. Ensuite le spectacle n’est pas dépourvu d’agrément. En effet, certains vers libres sont dans une position bien intéressante. Ayant passé la cinquantaine, eh voui ! ils espèrent encore en la conception du grand œuvre qui doit établir, urbi et orbi, l’indéfectible et patente supériorité de leur technique sur celle de leurs grossiers prédécesseurs.
Ne riez pas, je vous prie. Laissez les quolibets grotesques et les coq-à-l’âne à la non moins intéressante critique. N’augmentez pas de vos faciles et peu miséricordieuses railleries le sort déjà si triste de ces incompris vénérables. Il est peu charitable de toujours crier : Haro, haro sur le baudet ! Laissez le paître, et retournez à vos chandelles.
En vérité, pourquoi toujours les considérer comme des frères inférieurs ! Quelle insipide prétention de la part de la gent de lettres, de les regarder de travers, comme des parents pauvres ! Est-ce parce qu ils ne font pas usage de la rime riche ! Déplorables aberrations. Quelle sonnette de lépreux portent-ils donc au cou pour que le monde se sauve ainsi à leur approche ! « Ah ! vous faites des vers libres, monsieur ? de la poésie décadente… » Et chaque jour, à tour de rôle, on les immole à ce gros Moloch de vers officiel. Sans les couvrir de roses pompons et d’hyacinthes, qu’on leur rende tout de même la vie un peu moins dure. Voyez quelle existence de réprouvés ils mènent comparativement à celle des faux postes de la métrique officielle, traditionnelle et dogmatique, de tous les suffisants pontifes du grand niais d’alexandrin, qui se prélassent, gras et roses, rentés et laurés à merveille, dans les confortables fauteuils académiques.
Ah ! ce qu’ils se prélassent ! Aussi tous les jeunes poètes de 20 à 30 ans, ont-ils renoncé complètement, oh ! mais là complètement, au vrai vers libre, pas celui de Lafontaine, mais celui que nous présentent en liberté Charles Vildrac et Georges Duhamel.
— Prenez mon ours ! Mais les jeunes poètes répondent : jamais de la vie, pour n’en retirer que la peau ! Et ils passent, et ils passent, tendant déjà le cou vers cette vieille dame sise au bout du pont des Arts.

Cette partie de l’article est l’occasion d’une moquerie bon enfant de la part de son auteur (Nicolas Beauduin), poète de deux années plus jeune que Jacques Vildrac et partisan en ce qui le concerne, d’une forme très rigoureuse, et qui ne semble pas avoir mérité un article dans Wikipedia. (ici cependant)

Dans la suite de son propos, Nicolas Beauduin fait preuve à la foi d’un chauvinisme excessif (pour autant qu’on puisse penser qu’en cette matière l’excès est possible) mais aussi d’un racisme, il est vrai courant à cette époque où le mot nègre était communément substitué à celui de noir, et où les « races » humaines (y compris à l’intérieure de la branche blanche de l’humanité) étaient une évidence biologique.

Ils ont tort. Ils ont certainement tort. A priori les noms de Charles Vildrac et de Georges Duhamel, ou de Georges Duhamel et de Charles Vildrac, comme vous voudrez, devraient pour le moins retenir leur attention.
Charles Vildrac et Georges Duhamel, que voilà enfin des noms français, de vrais noms français, arborés et flambant neuf sur cette vieille galère tant de fois échouée du vers lyrisme ! Et cela nous étonne. Mais dans notre ébahissement il se mêle aussi, pourquoi ne le dirions-nous pas ! une part, mais oui, une part de joie chauvine et patriotique. Ah ! il n’était pas dit que nous serions perpétuellement les sacrifiés. Il nous fallait à nous aussi, français de France, notre part de couscous et de noix de coco. Grâce à Charles Vildrac et à Georges Duhamel nous l’avons maintenant. Qu’ils acceptent nos hommages de sincère reconnaissance. On est enfin fier d’être français.
Vous ne comprenez peut-être pas ? C’est que le verslyrisme était jusqu’alors resté l’enviable privilège d’un petit nombre d’étrangers. Notre littérature, la littérature française n’y avait point sa place. Aucun français de France n’avait cru pouvoir, sans danger, pénétrer dans cette jungle, où en des mattchiches et autres cake-walkes effrénés, s’échevelaient, sans rythme ni mesure, les échantillons les plus disparates du globe. Qui donc se fut risqué dans cette Babel d’un nouveau genre ! Les plus hardis regardaient de loin, cherchant à comprendre. Mais n’ayant guère, au cours de leurs études, été familiarisé avec « le langage des singes », ils s’en retournaient vite, ahuris et abasourdis par toutes les onomatopées et les jubilations de ces aboulas négroïdes, et jurant mais un peu tard qu’on ne les prendrait plus. D’ailleurs c’était à n’y rien comprendre. Des vociférations dans la nuit. Un véritable combat de nègres sous un tunnel. Personne n’y voyait goutte. A tel point que l’Œdipe du Café de la Régence en « donnait sa langue au chat ». jusqu’à Sully-Prudhomme qui s’inquiétait d’entendre quelques danoméennes du Quartier Latin méconnaître Athènes et hurler : J’aime mieux Tombouctou ! Et François Coppée, ce pauvre François Coppée, ne pouvait plus rendre visite à son Petit Epicier de Montrouge sans qu’à chaque coin de rue ne surgisse quelque ancien Cow-boy ou cireur de bottes de Chicago venant lui donner en charabina des leçons de prosodie française. Heureux temps où les nègres voulaient manger les blancs ! Ces jours hilarants sont passés et bien passés. Et certes MM. Georges Duhamel et Charles Vildrac n’ont pas eu la prétention de ressusciter les morts. Aussi leur petit livre ne ressuscite-t-il rien. Mais il exhume. Et dans tout ce passé défunt. Charles Vildrac et Georges Duhamel, après de laborieuses et patientes recherches, ont enfin, nouveaux Champellions, déchiffré quelques-uns de ces ténébreux et abscons hiéroglyphes. Ce petit livre est le résultat de leurs travaux.
Est-ce enfin le classicisme du vers libre ! Je ne le crois pas. Son heure n’est pas encore près de sonner à l’horloge littéraire.


Poème de Charles Vidrac
(la rime n’y est pas une préoccupation de l’auteur, elle n’est présente que lorsqu’il la juge « utile »)
Ici se perçoit la dimension libertaire de Charles Vidrac qui sera solidaire de Jean Giono, lorsque son pacifisme sera mis en cause par les communistes, après la seconde guerre mondiale
et qui écrira un roman utopique à destination des enfants « L’Île rose » avec une suite dans « La Colonie« .

SI L’ON GARDAIT

Si l’on gardait, depuis des temps, des temps,
Si l’on gardait, souples et odorants,
Tous les cheveux des femmes qui sont mortes,
Tous les cheveux blonds, tous les cheveux blancs,
Crinières de nuit, toisons de safran,
Et les cheveux couleur de feuilles mortes,

Si on les gardait depuis bien longtemps,
Noués bout à bout pour tisser les voiles
Qui vont à la mer,

Il y aurait tant et tant sur la mer,
Tant de cheveux roux, tant de cheveux clairs,
Et tant de cheveux de nuit sans étoiles,
Il y aurait tant de soyeuses voiles
Luisant au soleil, bombant sous le vent
Que les oiseaux gris qui vont sur la mer,
Que ces grands oiseaux sentiraient souvent

Se poser sur eux,
Les baisers partis de tous ces cheveux,
Baisers qu’on sema sur tous ces cheveux,
Et puis en allés parmi le grand vent…

Si l’on gardait, depuis des temps, des temps,
Si l’on gardait, souples et odorants,
Tous les cheveux des femmes qui sont mortes,
Tous les cheveux blonds, tous les cheveux blancs,
Crinières de nuit, toisons de safran,
Et les cheveux couleur de feuilles mortes,

Si l’on gardait depuis bien longtemps,
Noués bout à bout pour tordre des cordes,
Afin d’attacher
A de gros anneaux tous les prisonniers
Et qu’on leur permît de se promener
Au bout de leur corde,

Les liens de cheveux seraient longs, si

à leur maison…

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21 Novembre 1694 …

… disparait des vivants ce monument de la littérature française (et de l’esprit français) qu’est Voltaire.

Voltaire dont l’œuvre a connu, par la suite des périodes de quasi disgrâce dans l’édition (et donc, il faut le supposer, dans le public), comme en attestent ces lignes : (15 avril 1914 )

Voilà un fait qui éclaire d’une façon assez effrayante l’état d’esprit du jour. Il n’y a plus un éditeur pour Voltaire !
Cette proposition semble absurde. Vous haussez les épaules.
Elle est malheureusement exacte.
M. Fernand Caussy, ayant eu l’idée d’inventorier à la Bibliothèque de l’Ermitage, à Pétersbourg, les livres et manuscrits de Voltaire, acquis autrefois par Catherine II, en a rapporté six volumes de correspondance inédite, et trois de mélanges divers.
A première vue, il vous paraît que c’est une extrême bonne fortune, et que M. Caussy a mis la main sur un trésor. Eh bien ! détrompez-vous ! Tous les éditeurs, chose incroyable, ont fait la moue. Et M. Fernand Caussy a dû entreprendre son édition à ses risques et périls.
Les Anglais, moraux, pudibonds, et tout ce qui vous plaira, entretiennent cependant avec jalousie le culte de l’amoral Shakespeare. Ils sentent qu’il serait honteux pour eux de le délaisser, et qu’ils vaudraient moins sans Shakespeare.
Chez nous, il n’y a pas assez de liberté …

… valons moins.

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Voltaire est un homme de salon, il appuie son éloquence sur l’Autre et la façon dont il ou elle s’exprime, notamment en ses qualités, ou mieux, ses défauts.
En témoigne sa poésie, pour une bonne part, consacrée/adressées à une « personne« 

(À madame de Fontaine-Martel,  À Madame de G***,  À Madame du Deffant,  À Madame la maréchale de Villards,  À Mademoiselle de Guise,  À Mademoiselle Le Couvreur,  À M. de Formont,  À M. de Saint-Lambert,  À M. Desmahis,  À M. François de Neufchâteau,  À M. Le comte de Tressan,  À M. Le comte, le chevalier et l’abbé de Sade,  À M. Le duc de La Feuillade,  À M. Le duc de Sulli,  À Mme du Châtelet,  À Samuel Bernard,  À une dame ou soit-disant telle,  À une jeune veuve,  À Uranie,  À Uranie (I),  Aux manes de M. de Genonville,  À Monsieur le Chevalier de Boufflers,  À Monsieur le comte Algarotti,  À M. ***,  Épigramme sur Gresset,

Ici, un poème qui semble au premier coup d’oeil déroger à cette règle, … mais à le lire on est vite détrompé, chacun des voeux, exprimés pour le repousser, semble dénigrer précisément Voisin, …

Les Souhaits

Il n’est mortel qui ne forme des vœux :
L’un de Voisin convoite la puissance ;
L’autre voudrait engloutir la finance
Qu’accumula le beau-père d’Évreux.

Vers les quinze ans, un mignon de couchette …

… promoteur.

Roy versifie, et veut suivre Pindare ;
Du Bousset chante, et veut passer Lambert.
En de tels voeux mon esprit ne s’égare :

Je ne demande au grand dieu Jupiter
Que l’estomac du marquis de La Fare,
Et les cons de monsieur d’Aremberg.

Ce monsieur d’Aremberg que Voltaire poursuit
dans une longue épitre, à lui destinée,
où l’on devine le sens que prennent les pointillés

A MONSIEUR LE DUC D’AREMBERG

D’Aremberg, où vas-tu ? penses-tu m’échapper?
Quoi ! tandis qu’à Paris on t’attend pour souper,

Tu pars, et je te vois, loin de ce doux rivage,
Voler en un clin d’œil

aux lieux de ton bailliage!
C’est ainsi que les dieux qu’Homère a tant prônés
Fendaient les vastes airs de leur course étonnés,
Et les fougueux chevaux du fier dieu de la guerre
Franchissaient en deux sauts la moitié de la terre.
Ces grands dieux toutefois, à ne déguiser rien,
N’avaient point dans la Grèce un château comme Enghien ;
Et leurs divins coursiers, regorgeant d’ambrosie,
Ma foi, ne valaient pas tes chevaux d’Italie.
Que fais-tu cependant dans ces climats amis
Qu’à tes soins vigilants l’empereur a commis?
Vas-tu, de tes désirs portant partout l’offrande,
Séduire la pudeur d’une jeune Flamande,
Qui, tout en rougissant, acceptera l’honneur
Des amours indiscrets de son cher gouverneur?
La paix

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vaillantes mains
Dans nos derniers combats firent tant d’orphelins.
Mais quitte aussi bientôt, si la France te tente,
Des tetons du Brabant la chair flasque et tremblante,
Et, conduit par Momus et porté par les Ris,
Accours, vole, et reviens t’enivrer à Paris.
Ton salon est tout prêt, tes amis te demandent;
Du défunt Rothelin les pénates t’attendent.
Viens voir le doux La Faye aussi fin que courtois,
Le conteur Lasseré, Matignon le sournois,
Courcillon, qui toujours du théâtre dispose,
Courcillon, dont ma plume a fait l’apothéose »,
Courcillon qui se gâte, et qui, si je m’en croi,
Pourrait bien quelque jour être indigne de toi.
Ah ! s’il allait quitter la débauche et la table,
S’il était assez fou pour être raisonnable,
Il se perdrait, grands dieux! Ah! cher duc, aujourd’hui
Si tu ne viens pour toi, viens par pitié pour lui !
Viens le sauver : dis-lui qu’il s’égare et s’oublie,
Qu’il ne peut être bon qu’à force de folie,
Et, pour tout dire enfin, remets-le dans tes fers

Ici, comme souvent chez Voltaire, la plume est une flèche.

On retrouvera une pointe acérée dans un petit texte de Voltaire au titre qui l’est déjà.

JUSQU’À QUEL POINT DOIT ON TROMPER LE PEUPLE ?

Dont l’introduction est :

C’est une très-grande question, mais peu agitée, de savoir jusqu’à quel degré le peuple, c’est-à-dire neuf parts du genre humain sur dix, doit être traité comme des singes. La partie trompante n’a jamais bien examiné ce problème délicat ; et de peur de se méprendre au calcul, elle a accumulé tout le plus de visions qu’elle a pu dans les têtes de la partie trompée.

Les honnêtes gens qui lisent quelquefois Virgile, ou les Lettres provinciales, ne savent pas qu’on tire vingt fois plus d’exemplaires de l’Almanach de Liège et du Courrier boiteux que de tous les bons livres anciens et modernes.

Personne assurément n’a une vénération plus sincère que moi pour les illustres auteurs de ces almanachs et pour leurs confrères.
Je sais que depuis le temps des anciens Chaldéens il y a des jours et des moments marqués pour prendre médecine, pour se couper les ongles, pour donner bataille, et pour fendre du bois.
Je sais que le plus fort revenu, par exemple, d’une illustre académie consiste dans la vente des almanachs de cette espèce.
Oserai-je, avec toute la soumission possible, et toute la défiance que j’ai de mon avis, demander quel mal il arriverait au genre humain si quelque puissant

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ongles quand on veut, pourvu que ce soit dans une bonne intention ?
Le peuple, me répondra-t-on, ne prendrait point des almanachs de ce nouveau venu.
J’ose présumer au contraire qu’il se trouverait parmi le peuple de grands génies qui se feraient un mérite de suivre cette nouveauté.
Si on me réplique que ces grands génies feraient des factions et allumeraient une guerre civile, je n’ai plus rien à dire, et j’abandonne pour le bien de la paix mon opinion hasardée.

On pourra tout de même apprécier la sagesse de Voltaire qui n’insiste pas plus d’une fois.
Conscient peut-être que convaincre est souvent une violence faite à l’autre, un abus de pouvoir, une manière de satelliser cette autre.

20 Novembre 1900 …

… en cette année, crépuscule du dix huitième siècle, nait un homme*, qui développa une activité intense au service de la poésie, et cela bien au-delà de son œuvre propre, à travers des publications accueillantes (revue « Sagesse« ) et la participation active à des groupes (surréaliste , anticolonialiste).

Ici une appréciation de la personne et de l’oeuvre de *Fernand Marc, dans laquelle on trouvera de nombreux reproches,** par le critique et poète André Fontainas qui, mieux qu’un éloge, permet d’approcher le projet et la nature de ses réalisations poétiques.

____
**Dont ce terrible « Curieux travail, plutôt que satisfaisant. » !

M. Fernand Marc est, on le sait, avec son groupe « Sagesse », un grand animateur.
Si épris soit-il, à la manière des esprits de son âge, de l’étrangeté pour l’unique souci de l’étrangeté, il n’a pas rompu les ponts, il ne croit pas que le monde date de l’an 1918, où l’homme échappa à la servitude des tranchées et de la mort brusque, pour vivre enfin selon l’Amérique.
L’humanité renouvelée ne forme point, à ses yeux, l’humanité entière. Au contraire, il a exprimé à maintes reprises, pour les génies d’époques antérieures, son respect, et de la tolérance avec sympathie pour ceux qui l’ont précédé et qu’il n’ignore pas de parti pris.
Les Quatre poèmes qu’il réunit dans une élégante ou même somptueuse plaquette, ornés de compositions originales de Jean Marembert, illustrent cet état d’âme, et la dédicace au grand, conscient et émouvant poète qu’est M. Jules Supervielle, en souligne la portée.
Comme ses pairs, M. Fernand Marc prend à tâche d’accumuler seulement, dans une volonté de confusion, les matériaux divers dont l’image ingénue ressortira au gré de la sensibilité du lecteur, mais à chaque poème correspond une composition gravée, suggestion réfléchie où se réalise en partie une première ordonnance proposée de ces matériaux à l’intelligence.
Spontanément ainsi, on le sent, bigarrée, ingénue aussi et singulière avec application, l’imagination de M. Fernand Marc s’occupe à se tracer des limites, à se restreindre et à s’observer non sans rigueur plutôt qu’à se surprendre dans la surabondance ou l’abandon.
Curieux …

… du poème, est répudié avec dédain; il sied que la possibilité d’un rythme soit évoquée, ce serait être conforme que de s’y soumettre et cela ne vient pas du subconscient individuel, c’est une règle.
J’admets l’intérêt des expériences, on dirait de laboratoire, poursuivies par un certain nombre de poètes
nouveaux, mais ne se lasseront-ils de ne jamais faire appel qu’à de la singularité? il existe un art, aussi, qui participe du choix approprié, de la durée et de la résistance de la construction; tout s’ordonne, une part dépend d’une autre et du tout, le poème existe doublement, par le détail et par l’ensemble.

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Un article à propos de la production de Fernand Marc  » les enfants sinistres » (qui a été mise en musique par Louis Saugier (voir ici))

Notre camarade le poète Fernand Marc vient de sortir un petit livre plein de charme et déconcertant qu’il intitule : quatre-vingts comptines pour enfants sinistres.

Mais objectera-t-on à Fernand Marc, peut-il y avoir des enfants sinistres ?
— Mais oui. Les enfants sinistres ce sont

… politiques gaspillent en vain leur science pour guérir ce mal du siècle. Rien n’y fait.
Alors, se présente le poète. C’est lui qui rendra le sourire aux enfants sinistres,
alors de nouveau il sera possible d’habiter la terre.

Les comptines de Fernand Marc berceront la peine des vieux enfants.
Elles leur remettront à la bouche le goût des sucres d’orge du concierge du collège, elles leur redonneront les échos attendris des ritournelles des vieilles nourrices bêtes et bonnes, la joie des jeux du jeudi où l’on se compte avec des Am-stram-gram compliqués, l’étrange tiédeur des premiers fantômes d’amour et tout l’enthousiasme de n’avoir à penser qu’à des choses inutiles pour grandes personnes.

Je recommande le petit bouquin de Fernand Marc à tous les enfants sinistres.


Tout le monde doit donc le lire.


Une de ces comptines :

Avec la plus belle
je veux jouer à la marelle,
avec la plus douce
manger du couscous,
avec la plus tendre
visiter Port -Vendras,
avec la plus cocasse
chasser la bécasse,
avec la plus blonde
me mêler à l’onde,
avec la plus brune
consulter la lune.
avec la plus sage
blanchir ce feuillage
avec la folle
prendre mon envol.

Ici, le poème « Sérénité » … pour les « Grand »

Cet équilibriste rose
crinière dressée
pur le trapèze des nuages
cet homme nu
qui désarme l’onde
broute les herbes de la mort
et franchit les mondes
à longues foulées silencieuses
dans la nuit des regards
que peuvent-ils
Plainte des menhirs de sable
craquements vierges de la forêt
dialogue de la mousse et des moussons
orgues des palais clameurs des races
cliquetis des astres se heurtant
dans leur ronde
ne sont que murmures d’anges
caressante chanson de l’espace
aux oreilles du dieu
qui somnole

éternellement

_
Ce qui exclut Fernand Marc (sourire)²


En ce même 20 Novembre, il y a 10 ans, Anna Jouy donnait

« Arrêt sur image »

… à quoi bon le reste de la ville. ce grand vide de gens, d’autos, de chiens, quadrillé de moellons fantastiques et moi enfin minuscule, très.

19 Novembre 1908 …

La revue « L’épatant » (mot désuet de nos jours… car trouvant difficilement un emploi) donne suite à son feuilleton  » écrit par Albert Pajol : « Les aventures d’un enfant perdu« 

L’occasion de retrouver le plaisir des illustrations dessinées à la main (qui n’ont lorsqu’elle se font sous une main habile, ni le sans relief d’une photo, ni l’aride du « assisté par ordinateur« )

L’enfant, tombé effectivement sur l’herbe du remblai, avait roulé et descendu la pente jusqu’au sol du champ qui bordait la ligne de chemin de fer. Etourdi sur le coup, cela se conçoit, mais sans toutefois qu’il se fût blessé ni même meurtri dans sa chute, le pauvre gosse resta là un bon moment avant de savoir où il en était et ce qui lui arrivait. Mais bientôt, les rumeurs, les cris, les plaintes, les appels et ce train qui flambait derrière lui sur le flanc de ce talus, cette vision de l’horrible lui causa, tout à coup une frayeur si exorbitante et si naturelle que se redressant sur ses petites jambes, il se mit à se sauver à travers la campagne en criant : « papa ! papa ! » Pendant combien de temps courut-il ainsi? Sans doute jusqu’à ce que la fatigue le prit et qu’il ne vil plus, n’entendit plus rien du spectacle abominable qui l’avait affolé. Se laissant tomber enfin, le fils de Richardson, désormais orphelin, fut terrassé par le sommeil. Grande, fût la stupéfaction du chemineau en voyant…

?
Quels parents assez négligents pouvaient l’avoir égaré? Quels parents assez coupables pouvaient l’avoir abandonné ? Le chemineau s’agenouilla et regarda l’enfant de plus près. C’était un mignon garçonnet de quatre à cinq ans, coiffé d’une petite casquelle en drap, dite « jockey », comme les transatlantiques en affectionnent pour voyager, et revêtu d’une sorte de courte robe-manteau en étoffe de laine grisaille souillée de terre et lacérée d’un certain nombre d’accrocs faits aux ronces au cours de la chute que nous connaissons.

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Ce même jour (58 ans plus tard) décède le poète (qui fut) surréaliste belge Marcel Lecomte qui s’est donné au début de sa carrière de poète, une discipline d’écriture durant une année entière :

Je me décidai à écrire chaque jour ce que j’appelai bientôt ma « quotidienne » : dix à vingt lignes, ou moins, sur un sujet quelconque, paysage, figure, pensée abstraite, etc. Mon intention n’allait qu’à définir l’objet de la façon la plus courte, la plus poétique. Car j’entendais

… possible de l’image ; de l’équilibre de l’ensemble et du rythme intérieur plutôt que des formes séparées. Je me jurai d’obéir à cette discipline durant une année entière.

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Poème en prose de Marcel Lecomte (Le chien noir)

Après minuit sans clair de lune, quand presque tous les réverbères sont noirs, on marche entre le regret des lumières et le désir du sommeil. On n’entend que son pas dans la rue et quelque chose qui frotte le pavé, tout près de soi, tout à côté, qui marche aussi, qu’on ne voit pas et qui s’arrête quand on s’arrête. C’est le chien noir.

18 Novembre 1952 …

… la plume de Paul Eluard se tait définitivement.

Les Cahier du Sud consacrent la première partie de leur numéro 315 à celui qui écrit, au lendemain de la première guerre mondiale « les poèmes pour la paix« 

POÈMES POUR LA PAIX  (1918)

Monde ébloui, 
Monde étourdi.

I

Toutes les femmes heureuses ont
Retrouvé leur mari – il revient du soleil
Tant il apporte de chaleur.
Il rit et dit bonjour tout doucement
Avant d’embrasser sa merveille.

II

Splendide, la poitrine cambrée légèrement,
Sainte ma femme, tu es à moi bien mieux qu’au temps
Où avec lui, et lui, et lui, et lui, et lui,
Je tenais un fusil, un bidon – notre vie!

III

Tous les camarades du monde, 
O! Mes amis!
Ne valent pas à ma table ronde
Ma femme et mes enfants assis, 
O! Mes amis!

IV

Après le combat dans la foule, 
Tu t’endormais dans la foule.
Maintenant, tu n’auras qu’un souffle près de toi, 
Et ta femme partageant ta couche
T’inquiétera bien plus que les mille autres bouches.

V

Mon enfant est capricieux –
Tous ces caprices sont faits.
J’ai un bel enfant coquet
Qui me fait rire et rire.

VI

Travaille.
Travail de mes dix doigts et travail de ma tête, 
Travail de Dieu, travail de bête,
Ma vie et notre espoir de tous les jours,
La nourriture et notre amour.
Travaille.

(…)

X

Je rêve de toutes les belles
Qui se promènent dans la nuit, 
Très calmes, 
Avec la lune qui voyage.

XI

Toute la fleur des fruits éclaire

en feu sombre sur mes mains.

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Dans les toutes premières pages de ce numéro, le directeur de publication, Jean Ballard, évoque la présence particulière de l’auteur de « Capitale de la douleur »

Je suis sûr que Paul Eluard, s’il pouvait prêter l’oreille à nos adieux, serait surtout sensible à la voix la plus simple, aux accents les plus directement venus du cœur. Et qu’il écouterait avec sympathie celle qui lui parlerait sans recherche son langage habituel, qui lui dirait les mêmes mots usés, pourtant si purs, si pleins de sens, comme confiance ou fidélité.
C’était pour les entendre et surtout pour les voir vivre qu’il venait de temps à autre au milieu de nous. Il se délassait de ses travaux et peut-être de lui-même en s’accordant la trêve d’un repos où l’âme avait plus de part que le corps. Notre maison, c’était sa jeunesse, des amitiés disparues mais réchauffées avec une ferveur qui ne tenait plus compte de la mort.
A Marseille, il avait vu André Gaillard; c’était en 1929, au temps de notre connaissance. Tous deux étaient partis à la découverte de Joe Bousquet, à Carcassonne, et cette rencontre avait étoilé leur vie à tous les trois.
(…)
Je me souviens qu’un soir, sur le Vieux-Port, à l’heure où les bruits se calment, je le devinai plutôt que je ne le vis. Il allait devant lui comme dans un songe, à quelques pas de l’eau noire qui clapotait doucement.
Sa haute stature semblait glisser dans un mouvement qui n’était pas la marche.
Je le rejoignis; nullement surpris de me voir il me parla sans préambule d’André Gaillard comme s’il continuait un entretien avec lui-même.
J’eus alors une impression d’étrangeté.
Bien que je fusse dans mon cadre habituel j’avais changé de monde, j’étais dans le sien, tout aussi réel, aussi proche, mais enrichi d’une autre présence.
Sa voix restait la même mais s’orientait vers un auditeur invisible. Elle parlait du merveilleux qui n’a pas de frontières et s’insinue dans nos pensées les plus humbles; elle évoquait la mort avec indifférence comme une chose absurde et sans réalité, pour la nier.
Puis il s’éloigna brusquement, sans adieu, comme s’il allait revenir, et continua sa promenade nocturne.
Mais il n’était plus seul.
Des vers de « Capitale de la Douleur » me revinrent en mémoire en le voyant disparaître :

« Je suis au bras des ombres
« Je suis au bas des ombres
« Et des ombres m’attendent… »

C’est ce léger glissement qu’il imprimait aux choses, cette dimension inusitée que prenait le temps à son approche, tout cet insolite que j’aimais en lui. A tout instant il semblait …

… épis. C’était la revanche de la vie sur l’ombre, celle aussi de la fidélité sur la mort.

JEAN BALLARD.

____

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LE DROIT LE DEVOIR DE VIVRE

Il n’y aurait rien

Pas un insecte bourdonnant

Pas une feuille frissonnante

Pas un animal léchant ou hurlant

Rien de chaud rien de fleuri

Rien de givré rien de brillant rien d’odorant
Pas une ombre léchée par la fleur de l’été
Pas un arbre portant des fourrures de neige
Pas une joue fardée par un baiser joyeux
Pas une aile prudente ou hardie dans le vent
Pas un coin de chair fine pas un bras chantant
Rien de libre ni de gagner ni de gâcher
Ni de s’éparpiller ni de se réunir
Pour le bien pour le mal
Pas une nuit armée d’amour ou de repos
Pas une voix d’aplomb pas une bouche émue
Pas un sein dévoilé pas une main ouverte
Pas de misère et pas de satiété
Rien d’opaque rien de visible
Rien de lourd rien de léger
Rien de mortel rien d’éternel

Il y aurait un homme
N’importe quel homme
Moi ou un autre
Sinon il n’y aurait rien.

17 Novembre 1941 …

est le jour du décès de Edmond Haraucourt, poète (et )

Ici, un court extrait des poèmes publiés sous le pseudonyme de Sire de Chambley et dont le titre est

Légende des sexes

Sous titré « poèmes hystériques et profanes« *

Sur la gamme des baisers nus
L’amour va chanter sa …

… recommence;
Sur la gamme des baisers nus
L’amour va chanter sa romance.

_____

*

16 Novembre 1855 …

… nait Maurice Bouchor
Il deviendra le poète de la conservation de, parmi les chants et poèmes du peuple, ceux que les Nombreux ont gardés dans leur mémoire et leur quotidien.

Parallèlement à cette mission que s’est donnée Maurice Bouchor et qui a encore des traces dans les manuels scolaires de l’époque, il développe une œuvre propre récompensée par un prix de l’Académie Française.

Un de ces textes extrait des « Poèmes de l’amour et de la mer »
recueil dont le titre (« Ayant appareillé pour le pays du rêve.« ) est une manière de dédicace à Raoul Ponchon.

Nous nous aimerons au bord d’un sentier
Où l’herbe soit haute, et fraîche, et bien douce,
Ou dans les grands bois, sur un lit de mousse…
Nous nous aimerons dans le monde entier !

Nous nous en irons

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a point de grève.

Nous n’aborderons nulle part : toujours
Un bonheur tranquille, ineffable, immense ;
Et le vent des cieux, plus doux qu’un silence,
Nous murmurera des chansons d’amour.


Maurice Bouchor a également œuvré à créer le mouvement des Universités Populaires. Il en est remercié dans cet extrait d’un éloge prononcé quelques jours après sa mort.

Pour accompagner celui qui bientôt n’allait plus être qu’un petit tas de cendres, une innombrable foule était venue : hommage des grands el des humble» à la bonté et au talent de l’homme qui disparaissait. Son oeuvre méritait ce souvenir

A dix-huit ans, il voulut déjà glaner quelques fleurs au beau jardin de la vie. Les Chansons joyeuses laissèrent éclater son profond amour de la vie et des hommes.

Sur le tard, au crépuscule, il composa plusieurs volumes « La vie profonde* » dans lesquels il recueillit toute la beauté et la grandeur de la poésie antique qu’il ne voulut pas séparer de la poésie moderne. Mais si grande que soit l’œuvre, l’homme la domine. Vers 1893, à une époque difficile, Use voua à une noble tâche. D’école en école, de classe en classe, il alla à ses frais, chanter ces chants qu’il composait sur de vieux airs d’autrefois, à la manière des trouvères du moyen-âge qui allaient aussi, chez les âmes frustes semer un peu de beauté et d’amour. Cet amour des hommes, du peuple, il Peut au plus haut point.
Ce fut lui qui eut Vidée avec une petite équipe d’animateurs, de réunir dans les écoles, le soir et le samedi surtout, les familles des enfants pour interpréter avec une admirable foi les pièces classiques de nos grands écrivains.
De son effort patient et tenace naquirent les Universités populaires dont l’essor fut si rapide et bienfaisant.

Les temps étaient troubles. Des trublions déchaînés livraient à la République de dures batailles. On n’osait encore trop compter sur le peuple. Son ignorance politique et sociale, voire intellectuelle, effrayait. Il fallait sous peine d’événements catastrophiques éduquer cette masse l’amener à un clair idéal, lui faire sentir toute la poésie du travail, la grandeur de la tâche qui allait lui incomber.
Tâche ingrate, délicate. Intellectuels et prolétaires allaient-ils se comprendre, fraterniser ?
Maurice Bouchor fut le véritable animateur de ce mouvement. Il était là entouré de disciples aussi enthousiastes que lui, prêchant la bonne parole, ramenant les égarés, guidant les timides, éclairant les faibles, exaltant la beauté, donnant au peuple une conscience, un idéal, une volonté.

Cette bonté qu’il voulut inculquer aux hommes, lui-même la pratiqua magnifiquement.
La guerre l’atteignit en plein coeur. Il perdit des êtres chers. Il ne se plaignit pas. A l’heure où l’homme fatigué aspire au repos, fièrement il reprit les outils et poursuivit sa tâche.
Le fardeau des jours ne l’écrasa pas. Il sut dominer, rester lui-même.
La mort est venue, pour lui, doucement. Son corps n’est plus que poussière. Mais l’oeuvre vit. Et à son exemple, ceux qui lui survivent et qui l’aimèrent, chanteront longtemps après lui :
Sur la terre et non dans la lune
Sou par sou, pierre à pierre, au jour le jour
Bâtissons la Maison commune
La Cité de joie et d’amour.

René BONISSEL


*Un extrait de la préface

Victor Hugo a dit : « La littérature sécrète de ta civilisation, la poésie sécrète de l’idéal. C’est pourquoi la littérature est un besoin des sociétés. C’est pourquoi la poésie est une avidité de l’âme.
C’est pourquoi les poètes sont les premiers éducateurs du peuple.
C’est pourquoi il faut, en France, traduire Shakespeare, C’est pourquoi il faut, en Angleterre, traduire Molière.
C’est pourquoi il faut les commenter.
« 

Je me permets d’ajouter que chacun ne peut commenter avec fruit que les œuvres dont il a vécu.
Pour qu’il sache faire mieux sentir à la jeunesse approchant de l’âge adulte, ou même à des esprits plus mûrs, le prix de certaines œuvres, de …

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… et qu’elles lui aient été bienfaisantes.

15 Novembre 1746 …

… naissance de Joseph Quesnel, qui fut négrier, mais aussi musicien, compositeur et poète.

La plus grande partie de sa vie se déroula dans son pays d’accueil, après un épisode mouvementé de collaboration avec la révolution qui allait voir l’Amérique se détacher du Royaume Unis.
C’est au Canada qu’il écrivit le poème qui suit .

Poème que l’on ne se risquerait plus à publier de nos jours, ailleurs que dans une « revue d’amis » mais que dont on pourrait bien trouver des cousins, voir des frères et des soeurs, sur la toile. Poèmes qui reposent et apaisent l’œil qui les parcourt, de leur innocence et de leurs maladresses, … l’instant de leur lecture.

STANCES SUR MON JARDIN.

Petit Jardin que j’ai planté,
Que ton enceinte sait me plaire !
Je vois en ta simplicité
L’image de mon caractère.

Pour rêver qu’on s’y trouve bien !
Ton agrément c’est ta verdure,
À l’art tu ne dois presque rien,
Tu dois beaucoup à la nature.

D’un fleuve rapide en son cours,
Tes murs viennent baiser la rive ;
Et je vois s’écouler mes jours,
Comme une onde fugitive.

Lorsque pour goûter le repos,
Chaque soir je quitte l’ouvrage,
Que j’aime, jeunes arbrisseaux,
À reposer sous votre ombrage !

Votre feuillage tout le jour,
Au doux rossignol sert d’asile,
C’est là qu’il chante son amour,
Et la nuit il y dort tranquille.

Ô ! toi, …

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… .

Vous croissez, arbrisseaux charmants,
Dans l’air votre tige s’élance.
Hélas ! j’eus aussi mon printemps,
Mais déjà mon hiver commence !

Mais à quoi sert de regretter
Les jours en notre court passage ?
La mort ne doit point attrister,
Ce n’est que la fin du voyage.

14 Novembre 1923 …

… Le quotidien comoedia relate les obsèques du poète () Ricciotto Canudo.

Voici un extrait de l’éloge de Adolphe Boschot, vice-président de la Société des Gens de Lettres :

Vous étiez de ceux qui pensent que tout ce que nous voyons des choses et même des hommes n’est qu’une apparence, ou plus exactement, comme le disent les Philosophes idéalistes, un phénomène.
Au delà, existe la réalité vraie, mystérieuse, inexprimable, inaccessible.
Du moins doit-on tâcher d’en avoir l’intuition et de communiquer aux autres hommes cette intuition fuyante, instable, mais plus précieuse que toute connaissance précise, c’est-à-dire limitée.
Et voilà la conviction

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… votre héroïsme de soldat.


Deux jours auparavant le rédacteur en chef du journal, Gabriel Boissy, disait à son tour son sentiment face à la disparition de celui qui fut à la fois poète, philosophe, critique de tous les arts, musicologue, scénariste, mais aussi soldat blessé et décoré pour sa bravoure.

(fin de cette intervention)

Canudo ! mon vieux, te voilà parti.

Comme vous partez – vite mes amis !

A mesure que s’effeuille l’arbre de nos amitiés, nous sentons se rapprocher le jour où, sur ses ramures dépouillées, il n’y aura plus qu’une seule feuille: soi ! – et qui, bientôt, se détachera pour s’engloutir dans le néant.

Mais non ! Canudo ! tu meurs le jour anniversaire de l’Armistice des Chimères, le jour où s’allume cette Flamme perpétuelle, que dans notre dernière

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éternellement