poète engagé dans la résistance poétique lors de la seconde guerre mondiale qui exprimait la nécessité de cet engagement, et de sa généralisation, un an après la fin des combats.
« Il ne nous appartient pas de dire ce que sera l’art de demain. Pour ma part, face aux événements, j’ai dû redevenir un homme alors que je n’étais plus qu’un cerveau. Je suis persuadé que la lutte clandestine a débarrassé la littérature de tous les snobisme et qu’il ne nous est plus possible, maintenant, de faire des cloisons. Le secret d’un art durable est d’être humain, c’est-à-dire d’être expression d’un moment social. (Cf. Homère, La Chanson de Roland, Corneille, Hugo, etc.) Méfions-nous de la volonté. Il vous faut d’abord assimiler, en tous les domaines, toutes les incidences, tous les phénomènes avant d’être en mesure de les dominer et de les digérer » …
« L’art gratuit n’a jamais existé. C’était un mot. Il ne peut y avoir d’art qui ne soit engagé. Je trouve puériles les discussions actuelles. On ne choisit pas une position par simple caprice ou par intérêt. La guerre a permis de crever l’abcès et de nous désintoxiquer. A nous, redevenus des hommes de construire un véritable humanisme, c est-à-dire une société permettant le plein épanouissement de l’homme et non pas uniquement de l’homme-moral. Que nos œuvres soient le reflet de nos préoccupations, de nos luttes, cela est une condition de leur valus. Les jeux et les spéculations sont du domaine de l’hypocrisie et de la dégénérescence mentale. Il nous faut agir comme les autres hommes pour mieux traduire leur héroïsme »
Et de conclure sur une prophétie … qui ne s’est pas vraiment réalisée
Nous sommes arrives au moment où il faut choisir. Il s’agit ni plus ni moins que de vivre. Il n’est plus de désintéressement possible. C’est la leçon que nous devons tirer de l’histoire de notre lutte récente. Tant de meurtres ont brusqué l’évolution ont libéré le véritable artiste, qu’il nous est permis de penser que I’art suivra le monde qu’il représente et que la littérature « mondaine » disparaîtra avec les derniers échantillons de l’espèce. La société montante qui incarne la lutte prolétarienne sera la raison de l’art qui commence à naître. A chacun de nous de savoir subir, pour mieux participer et mieux créer. Restons seulement, simplement à hauteur d’homme .»
Ici, deux extraits d’un recueil de Jean Bouhier écrit en 1941 (au plus fort de la guerre)
Crache dans tes mains pour prendre le manche de ta pioche, gagne ton pain à la sueur de ton front, Adam déchu, homme de matière à la conquête de la matière.
et :
Toi, homme parmi les autres, mais toi seul à te connaître véritablement toi-même, tu sais qu’on ne possède jamais ce que l’on prend. Tu sais qu’aucun argent, aucun commerce, aucun bénéfice, aucun échange, aucun don, aucun héritage ne peut légitimer, ne peut excuser ce qui n’est qu’un vol.
!!
L’engagement du poète s’est par la suite transformé en engagement politique, la poésie ne semble pas avoir suivi. Quelques poèmes édités dans les années 1960 ne sont pas dans la veine que prédisait Jean Bouhier.
Il n’est pas celui que l’on retient d’un groupe (l’École de Rochefort) que Jean Bouhier a fondé pendant la guerre.
L’un de ces poèmes
À portée de la main Un simple objet Que l’on caresse
À la porte entrouverte Un simple ami Que l’on attend À l’ombre du …
… simple geste Que l’on fait
Aux silences du cœur Un simple cri Que l’on écoute Et pour l’amour Un simple mot Que l’on répète
… nait celui qui deviendra un poète loin des courants de son époque, mais qui donnera vie dans ses poèmes « aux choses » qui l’environnent : Francis Jammes
André Beaunier dans Les Annales politiques et littéraires de 1913 évoque cette singularité, l’attachement au réel le plus … réel, dans une France où le surréalisme va surgir.
Avec en tête de son article deux citations de Francis Jammes (à laquelle il donne, ce qui me semble être un artifice déplacé concernant F.J., une forme de poème)
« C’est avec légèreté que, la plupart du temps, nous touchons aux choses. Mais elles sont pareilles à nous, souffrantes ou heureuses… »
« J’ai connu des choses en souffrance. J’en sais qui sont mortes… »
(FRANCIS JAMMES. Des Choses.)
« Paroles » extraites du texte original qui est dans sa forme publiée, de la prose
« C’est avec légèreté que, la plupart du temps, nous touchons aux choses. Mais elles sont pareilles à nous, souffrantes ou heureuses. Et, lorsque je remarque un épi malade parmi des épis sains, et que j’ai vu la tache livide qui est sur ses grains, j’ai très nettement l’intuition de la douleur de cette chose. En moi-même, je ressens la souffrance de ces cellules végétales, j’éprouve la difficulté qu’elles ont à s’accroître sans s’opprimer l’une l’autre à l’endroit contaminé. Le désir me vient alors de déchirer mon mouchoir et de bander cet épi. Mais je songe qu’il n’est point de remède permis pour un seul épi de blé, et que ce serait humainement un acte de folie que de tenter cette cure, encore que l’on n’observe rien à ce que je prenne soin d’un oiseau ou d’une cigale. Cependant, la souffrance de ces grains m’est certaine puisque je la ressens. »
« J’ai connu des choses en souffrance. J’en sais qui sont mortes. Les tristes hardes de nos disparus s’usent vite. Elles s’imprègnent souvent des maladies mêmes de ceux qui les vêtirent. Elles ont leur sympathie. »
(FRANCIS JAMMES. Des Choses.)
On voit qu’ici, les choses ne sont pas restreintes à la matière inanimée bien que celle-ci soit concernée*. Le mot a vu à notre époque une restriction conséquente de son application/sens.
Francis Jammes a senti dans les « choses » une âme fraternelle, une âme analogue à la sienne. Il les comprend. Elles ne sont pas pour lui de quelconques objets que l’on manie, que l’on applique à des usages divers. Il les sait animées de passions, — à vrai dire, peu exubérantes, mais plus intenses peut-être qu’on ne les suppose à les voir si calmes et, comme il se les figure, si résignées. Et il s’étonne de leur simple douceur, et il admire leur esprit de sereine acceptation. Les pierres l’émeuvent et il les plaint; et n’est-ce pas une vieille croyance irréfléchie, presque un instinct qui survit en lui? car la locution populaire a conservé la foi primitive aux pierres « malheureuses ». A tous les éléments du monde, les plus rudes et ceux qui paraissent les plus stupides à qui passe trop vite et distraitement par le chemin, Francis Jammes attribue une sorte d’obscure pensée, une aptitude à des douleurs et à des joies secrètes que l’on devine mieux qu’on ne les voit.
L’auteur de l’article entend bien distinguer cette affinité avec ce qui habite la « nature » de celle qu’ont pu avoir les romantiques. Francis Jammes n’est pas de ceux qui « aperçoivent autour d’eux des images d’eux-mêmes«
Les romantiques sacrifièrent à cette erreur; ils attribuèrent aux paysages des tristesses ou des allégresses semblables à celles qui, momentanément, étaient les leurs, et ils voulurent que les lacs — pour qui leur prédilection fut grande — prissent part à leur propre tourment. Ils se plaisaient à enregistrer que les saules pleuraient comme eux; et si, parfois, il y avait du soleil printanier sur les collines en fleurs, cependant qu’ils avaient une raison plausible de mélancolie, ou bien ils niaient, avec cette intrépidité qui les caractérise, que le soleil du printemps fût joyeux, ou bien ils s’indignaient véhémentement contre un tel manque de tact de la Nature méchante et qui les taquinait.
Francis Jammes, lui, a trop bien compris l’âme intime des choses pour la traiter avec cette désinvolture. Il a le sentiment de leur dignité, il respecte leur personne, il ne veut pas les rabrouer ni les violenter. Il se fait humble devant elles, et il tâche de les comprendre sans les dénaturer par l’indiscrète intrusion de lui-même en elles… C’est pourquoi ses descriptions ont ce double caractère, d’être à la fois toutes pleines de lui et, cependant, impersonnelles.
Pour donner matière à ce propos d’André Beaunier, je donne ici la fin du texte de Francis Jammes « Des Choses »
Est-il permis de dire que jamais les choses ne nous donnèrent des manifestations de leur sympathie ? L’outil qui ne sert plus la main de l’ouvrier se rouille aussi bien que l’homme qui délaisse l’outil. J’ai connu un vieux forgeron. Il était gai au temps de sa force, et l’azur entrait dans sa forge noire par les rayonnants midis. L’enclume joyeuse répondait au marteau. Et le marteau était le cœur de cette enclume, mû par le cœur de l’artisan. Et, quand tombait la nuit, la forge s’éclairait de sa seule lueur, du regard de ses yeux de braise qui flambaient sous le soufflet de cuir. Un amour divin unissait l’âme de cet homme à l’âme de ces choses. Et quand, aux jours dominicaux, le forgeron se recueillait, la forge, nettoyée la veille, priait aussi dans le silence. Ce forgeron était mon ami. Souvent, du seuil noir, je l’interrogeais et c’était la forge tout entière qui me répondait. Les étincelles riaient dans le charbon et des syllabes de métal formaient une langue mystérieuse et profonde et qui m’émouvait ainsi que des paroles de devoir. Et j’éprouvais là à peu près les mêmes choses que chez l’obscur savetier. Un jour, le forgeron tomba malade. Son haleine devint courte, et je sentais bien que lorsqu’il tirait la chaîne du soufflet, jadis puissant, celui-ci haletait aussi, pris peu à peu du mal du maître. Le cœur de l’homme eut des sursauts, et j’entendis bien que, lorsque l’ouvrier brandissait le marteau sur l’enclume, l’outil battait le fer irrégulièrement Et à mesure que le regard de l’homme avait moins de lumière, la flamme du foyer éclairait moins. Le soir, elle vacillait davantage et, sur les murs et le plafond, il y avait de longs évanouissements de lueur. Un jour, l’homme sentit en travaillant l’extrémité de ses membres se glacer. Le soir, il mourut. J’entrai dans la forge. Elle était froide comme un corps privé de vie. Une petite braise luisait seule sous la cheminée, humble veilleuse que je retrouvai à côté du lit mortuaire auprès duquel priaient deux femmes. Trois mois après, je pénétrai dans l’atelier abandonné pour assister à l’évaluation de son petit mobilier. Tout y était humide et noir comme dans un caveau. Le cuir du soufflet s’était troué en se pourrissant et, lorsqu’on voulut faire jouer sa chaîne, elle se détacha du bois. Et les …
… maître. » Alors, je fus ému, car j’entendis le sens mystérieux de ces paroles.
… jour de la naissance du poète et romancier Tahar Ben Jelloun.
Davantage connu pour le roman, « La nuit sacrée » qui lui valu le Goncourt en 1987 ou pour son best seller « L’enfant de sable » qui est pour partie, de la poésie en prose.
(…) un ruban large et multicolore se déploie ; gonflé par le vent, il se fait oiseau transparent ; il danse sur la pointe ultime de l’horizon (…) Quand le vent n’est qu’une brise d’été, le ruban flotte au rythme régulier d’un cheval qui va à l’infini ; sur le cheval un cavalier avec un grand chapeau sur lequel une main a déposé des épis, des branches de laurier et des fleurs sauvages. Lorsqu’il s’arrête là-bas, là où l’on ne distingue plus le jour de la nuit, sur ces terres où les pierres ont été peintes par les enfants, où les murs servent de lit aux statues, là, dans l’immobilité et le silence, sous le seul regard des jeunes filles aimantes, il devient arbre qui veille la nuit. Le matin, les premiers …
… d’une statue aux bras chargés de feuillage et de fruits. Tout autour, un espace blanc et nu où toute chose venue d’ailleurs fond, devient sable, cristaux, petites pierres ciselées. En face de la statue du matin, un grand miroir déjà ancien ; il ne renvoie pas l’image de la statue mais celle de l’arbre, car c’est un objet qui se souvient. Le temps est celui de cette nudité embrasée par la lumière. L’horloge est une mécanique sans âme ; elle est arrêtée, altérée par la rouille et l’usure, par le temps, respiration des hommes.
La vocation de poète lui est née de l’expérience douloureuse du « tyranisme » et de ce qu’il est capable de produire pour étouffer la soif de liberté de la jeunesse (lire ici l’article de la revue des deux mondes)
Ce poème y fait écho
Il quitta sa famille laissa pousser la barbe et remplit sa solitude de pierres et de brume Il arriva au désert la tête enroulée dans un linceul le sang versé en terre occupée Il n’était ni héros ni martyr il était citoyen de la blessure
… en ce seuil du vingtième siècle, comme s’il se refusait d’entrer dans cette centaine d’année qui verra les deux premières guerres mondiales, Oscar Wilde, le poète de la nuit, de la liberté, de la vie et de la mort, a quitté ce monde, après s’être exilé volontairement de son pays à Paris.
La « morale aux lèvres pincées* », avait coupé ses ailes à l’un des jeunes auteurs les plus talentueux de sa génération. Puni pour avoir offensé la morale de l’époque qui a jugé ses écrits et ses mœurs scandaleux, il a vu ses œuvres proscrites et ses proches s’en détourner, » la seule mention de son nom provoquant, dans la « bonne société », une réprobation unanime contre l’imprudent qui se serait hasardé à un pareil blasphème. »* Il est dit que tout comme les pierres finissent par sortir de terre, les œuvres denses émergent avec le temps. Ainsi Oscar Wilde à retrouvé dans le monde des lettres et au-delà la place qui est la sienne.**
Faisons parler quelques uns de ses « Aphorismes » Dont celui qu’il n’a jamais trahi et qui lui a couté si cher.
« Il y a des moments où il faut choisir entre vivre sa propre vie pleinement, entièrement, complètement, ou traîner l’existence dégradante, creuse et fausse que le monde, dans son hypocrisie, nous impose. »
Celui-ci nous parle de son pessimisme …
Dans ce monde il n’existe que deux tragédies : ne pas obtenir ce que l’on veut, et obtenir ce que l’on veut. La dernière est de loin la pire – la dernière est un vrai drame.
Un dernier qui pourrait résumer son projet de vie.
Même si Oscar Wilde se préférait auteur de théâtre (et excellait dans ce type de production littéraire) il était avant tout un poète.
Ce poème dit toute la détresse et la désolation d’Oscar Wilde avec une grande lucidité concernant les motifs de sont naufrage final.
HÉLAS
Être entraîné à la dérive de toute passion jusqu’à ce que mon âme devienne un luth aux cordes tendues dont peuvent jouer tous les vents, c’est pour cela que j’ai renoncé à mon antique sagesse, à l’austère maîtrise de moi-même.
A ce qu’il me semble, ma vie est un parchemin sur lequel on aurait écrit deux fois, où en quelque jour de vacances, une main enfantine aurait griffonné de vaines chansons pour la flûte ou le virelai, sans autre effet que de profaner tout le mystère.
Sûrement il fut un temps où j’aurais pu fouler les hauteurs ensoleillées, où parmi les dissonances de la vie, j’aurais pu faire vibrer une corde assez sonore pour monter jusqu’à l’oreille de Dieu!
Ce temps-là …
… le patrimoine dû à une âme.
_ * Henry Durand-Davray dans « Le Mercure de France – 1 février 1901 »
** Cette émergence qui lui était due a eu récemment un épisode haut en couleurs lors de l’exposition au petit palais qui a eu pour titre « Oscar Wilde, l’impertinent absolu »
Extrait d’un article de la revue Des Deux Mondes évoquant cet évènement.
L’exposition « Oscar Wilde, l’impertinent absolu » du Petit Palais a bien fait les choses, en replaçant le phénomène Wilde dans son contexte biographique, littéraire, théâtral et pictural, pour mieux le faire apparaître dans toutes ses contradictions, dans toute sa singularité : un météore dans le ciel victorien. … Celui qui affirme que « Dire des choses belles et fausses est le véritable but de l’art » devient vite introduit, à la fin des années 1880, et au début des années 1890, dans les salons littéraires de Paris. Il y ren- contre le vieux Victor Hugo, Henri de Régnier (peint par Jacques-Émile Blanche) ou Stéphane Mallarmé : une lettre à Régnier (lequel dira de lui : «C’est le premier Anglais intelligent que je rencontre») évoque un dîner suivi d’une visite à « notre cher maître Mallarmé ». L’auteur de la pièce Salomé , d’abord écrite en français, et montée pour la première fois par Lugné-Poë le 11 février 1896, ne pouvait qu’être attiré par les symbolistes. L’exposition tisse remarquablement ces liens étroits de Wilde avec la France – avec André Gide, notamment, qui lui consacra des essais, Jacques-Émile Blanche, lui aussi figure de dandy, ou bien Henri de Toulouse- Lautrec, qui le représente assistant à un spectacle de la Goulue (1895). Wilde mourra à Paris, le 30 novembre 1900, à l’Hôtel des Beaux-Arts : fin somme toute logique, si on a en tête sa déclaration « La France, mère de tous les artistes, m’a donné la vie. »
Lire ici l’article complet qui donne un éclairage nouveau sur la personnalité trouble de Oscar Wilde chez qui l’homosexualité, interdite à son époque mais tolérée dans une certaine mesure, ne serait pas la raison majeure de la réaction vive à son encontre de la société britannique.
… la revue Europe consacre un article, (centenaire ce mois-ci) , à la poétesse de langue anglaise Frédégonde Shove
« un poète* encore peu connu dans son propre pays« __
* Le texte original de Francis Birrel est en anglais, dans sa traduction Betty Collin choisit ce mot. (à l’écoute par anticipation d’Emmanuel Macron … « en français, le masculin c’est le neutre« )
Ce qu’apprécie particulièrement Francis Birrel, sont des qualités qu’il considère comme parfaitement adaptées au genre féminin.
Son œuvre, jusqu’à présent, est rare et délicate. Elle possède, à un degré infini, ces deux qualités féminines qui ont favorisé la civilisation : la bonne éducation et la modestie. Sa voix est toujours douce, lente, chose excellente pour une femme.
Au-delà de cette condescendance, l’auteur de l’article évoque les raisons du manque de notoriété de la poétesse (un monde d’homme) ainsi que les qualités de ses vers.
Sa tendre voix a été couverte par les hennissements de tous les étalons de la poésie ; son œuvre, jusqu’à présent, est rare et délicate. … Comment, dans ces conditions, eût-elle gagné-une notoriété à notre époque de journalisme ? Elle est romantique, parce que son art est très subjectif :
A la plainte du mélèze et du sapin et du lierre, au printemps, ai-je ajouté quelque chose de la révolte instinctive de ma vie ?
Francis Birrel a beaucoup de sympathie pour la poétesse, il le dit dans la fin de l’article, mais c’est une affection paternelle qui le lit à Frédégonde Shove, il n’utiliserait pas ces expressions (en gras ci-dessous) pour un homme, à moins qu’il s’agisse d’un tout jeune adolescent, s’essayant à l’écriture, non sans talent, mais celui, naïf et ayant l’expression de premier degré, des débutants.
C’est sa spontanéité qui fait sa valeur, comme ce fut le cas, avant elle, pour Wordsworth et Christina Rossetti.**
La sensibilité de Mrs Shove est si grande que son sommeil est troublé par bien des choses. On se la représente facilement éveillée pendant la nuit, et se lamentant, dans son innocence, sur les misères du monde et sur ses propres péchés.
Chétive Misère est une petite enfant avec des engelures aux mains et aux pieds. Assez curieux, je trouve, qu’elle m’ait souri quand je passais près d’elle dans la rue ! Oh ! quel démon je dois être pour que Misère puisse me sourire !
Elle même un peu crédule, à la manière d’un enfant (ici elle ne « pense pas que », elle « croit ») et sa tristesse est sans réserve, sans ce voile qui chez le poète produit le vers sublime.
Mais elle est profondément chrétienne. Elle croit que son âme, comme celle de chacun, contient une force orientée vers la vertu et que le monde, malgré sa méchanceté et sa terrible puissance, ne peut arriver à corrompre. Dans un de ses poèmes les plus parfaits et que je voudrais citer en entier, elle décrit avec une claire tristesse, – qui nous ramène à Vaughan ou à Crashaw, – la lutte mystique de l’âme humaine :
LE ROYAUME DES CIEUX Tu es en moi comme un coquillage au fond d’un étang ; ou comme une herbe-au-lait au sein de l’enfer, si fraîche, si douce ; ou comme un glaçon tout transparent et tout poli à l’intérieur miroir de piété; et pur mépris du péché -. Et autour de toi j’ai construit une forteresse, un château dont les murs épais sont cachés, ‘ si fier, si fort ; et maintes chambres, où je marche, si forte, si fière, et maints salons, où je parle tant, et si haut. Mais quand tout s’écroulera dans la flamme de l’enfer, si prompte, si ardente, mon cœur restera là, le même, mon cœur, un chant. Je ne serai plus, ni tous mes actes,.
mes haines, mes colères, et leur semence, disparaîtront. Tu es au cœur de la tempête, et tu es si bien gardée, et si calme l O Jésus du cœur humain, que nul ne peut tuer !
Dans les derniers mots de l’article on retrouve ces deux expressions du jugement de l’auteur !
Je suis peut-être tenté de surestimer son talent, parce que je le trouve fort sympathique.
…
Son œuvre se réduit jusqu’ici à deux petits volumes : Dreams and Journeys Daybreak si bien que l’effort de la lire …
** Frédégonde Shove publiera en 1931 une étude sur Christina Rosseti qui sera évoquée dans la « Revue de l’enseignement des langues vivantes ». F.C. Danchin (traducteur) fait preuve lui aussi dans son article, à travers ses propos, d’une attitude (a minima paternaliste) qui ne serait pas apprécié de nos jours.
— si Miss Shove ne présente pas la poétesse sous un jour nouveau, ce qui serait assez difficile vu la limpidité un peu grêle de ses vers, elle sait définir le charme aimant et délicat et chrétien de cette poésie, elle sait aussi y découvrir* un filet d’humour que les critiques n’ont point toujours aperçu et que M. Cazamian lui-même, dans deux pages très nuancées de la Littérature Anglaise, ne parait pas avoir remarqué. Miss Shove s’attaque ensuite au sujet moins connu de la prose de Christina Rossetti, moins riche en aperçus de nature, moins spontanée, guindée même et qui justifie M. Cazamian d’avoir employé les mots « austérité religieuse » en parlant de l’œuvre entière. Enfin un dernier chapitre replace l’auteur dans le cadre de son temps. Il y a dans tout l’ouvrage une sympathie pour le sujet traité, une affinité de pensée, une ressemblance dans la facilité féminine du style qui en feront une très bonne introduction à la lecture de Goblin Market et de The Prince’s Progress.
* L’auteur reconnait à Miss Shove une finesse toute féminine ? (sourire)²
La peinture vieillissant moins vite que la littérature, de William Blake on retient surtout l’expression de ses pinceaux, …
(Il y a quelques années, Blake au petit palais)
… quant à sa poésie, à la fois trop classique pour notre époque dédiée au progrès sous toutes ses formes et à la modernité, seuls quelques touristes des voyages dans le passé en ont parcourus les vers.
En faire partie momentanément est la proposition que je te fais. (Et tant qu’à le faire, lisons aussi la présentation qu’en a fait André Gide (qui ici prend le rôle de traducteur) dans « La Nouvelle Revue Française ».
Le Mariage du Ciel et de l’Enfer dont nous donnons ici la traduction complète, parut en 1790. C’est le plus significatif et le moins touffu des « livres prophétiques » du grand mystique anglais, à la fois peintre et poète (1757 à 1828).
J’ai conscience que cette œuvre étrange rebutera bien des lecteurs. En Angleterre elle demeura longtemps presque complètement ignorée ; bien rares sont, encore aujourd’hui, ceux qui la connaissent et l’admirent. Swinburne fut un des premiers à en signaler l’importance. Rien n’était plus aisé que d’y cueillir les quelques phrases pour l’amour desquelles je décidai de le traduire. Quelques attentifs sauront peut-être les découvrir sous l’abondante frondaison qui les protège. — Mais pourquoi donner le livre en entier ? — Parce que je n’aime pas les fleurs sans tige.
André Gide.
Rintrah rugit et secoue ses feux dans l’air épais ; D’affamés nuages hésitent sur l’abîme. Jadis débonnaire et par un périlleux sentier, L’homme juste s’acheminait Le long du vallon de la mort. Où la ronce croissait on a planté des roses Et sur la lande aride Chante la mouche à miel.
Alors, le périlleux sentier fut bordé d’arbres, Et une rivière, et une source Coula sur chaque roche et tombeau ; Et sur les os blanchis Le limon rouge enfanta.
Jusqu’à ce que le méchant eût quitté les sentiers faciles Pour cheminer dans les sentiers périlleux, et chasser L’homme juste dans des régions arides.
À présent le serpent rusé chemine En douce humilité, Et l’homme juste s’impatiente dans les déserts Où les lions rôdent.
Rintrah rugit et secoue ses feux dans l’air épais ; D’affamés nuages hésitent sur l’abîme.
Puisqu’un nouveau ciel est commencé et qu’il y a maintenant trente-trois ans d’écoulés depuis son avènement : l’Éternel Enfer se ranime.
Et voici ! Swedenborg est cet ange qui se tient assis sur la tombe : ses écrits sont ces linges pliés. C’est à présent la domination d’Édom et la rentrée d’Adam dans le Paradis — Voir Isaïe XXXIV et XXXV. Sans contraires il n’est pas de progrès. Attraction et Répulsion, Raison et Énergie, Amour et Haine, sont nécessaires à l’existence de l’homme.
De ces contraires découlent ce que les religions appellent le Bien et le Mal. Le Bien (disent-elles) est le passif qui se soumet à la Raison. Le Mal est l’actif qui prend source dans l’Énergie. Bien est Ciel, Mal est Enfer.
La poésie de Blake est d’un accès difficile, non pas tant du fait du style du poète mais des références qu’il suppose connues chez le lecteur, les écrits de la bible et des évangiles (à son époque ils étaient davantage pratiqués qu’à la notre) mais aussi des auteurs mystiques comme ici Swedenborg, notamment lorsqu’il est question du ciel et des enfers, ainsi que des « anges »
Pourtant, Blake est terriblement moderne quant au-delà de ces références dont il combat certaines affirmation, il donne par exemple ici sa conception de la relation entre matière et esprit.
LA VOIX DU DIABLE
Toutes les Bibles, ou codes sacrés, ont été cause des erreurs suivantes : 1° Que l’homme a deux réels principes existants, à savoir : un corps et une âme. 2° Que l’Énergie, appelée le Mal, ne procède que du corps, et que la Raison appelée Bien ne procède que de l’âme. 3° Que Dieu torturera l’homme durant l’Éternité pour avoir suivi ses énergies.
Mais contraires à celles-ci, les choses suivantes sont vraies : 1° L’homme n’a pas un corps …
… l’âme dans cette période de vie. 2° L’énergie est la seule vie ; elle procède du corps, et la Raison est la borne de l’encerclement de l’Énergie. 3° L’énergie est l’éternel délice.
Proposé à l’Agrégation d’Anglais en 1933 : (à traduire … )
Vie de William Blake Ce fut une existence étrange que celle de William Blake. Non point, certes, sa vie matérielle qui, sans incidents, sans aventures, fut consacrée tout entière au travail modeste, parmi des gens simples, dans la condition la plus humble. Mais, en même temps qu’il exerçait avec application l’art du graveur dans une chambre triste, cet homme vivait, sur un second plan où les êtres les plus extraordinaires le rencontraient et s’entretenaient avec lui.
William Blake est né à Londres le 28 novembre 1757. Il y est mort le 12 août 1827. Le même homme a contemplé les visages de Moïse, de Dante et. d’Isaïe. Il a causé familièrement avec Milton. Et c’est là le caractère le plus surprenant de cette existence double qui arrachait souvent l’artiste à sa vie grise et monotone pour lui montrer les visions grandioses dont il essaya d’exprimer dans ses poèmes, ses livres prophétiques, Ses gravures et ses tableaux, la troublante et énigmatique beauté.
Il vint au monde dans une famille extrêmement simple. Son père tenait boutique de bonneterie pauvrement achalandée dans Broad Street, Carnaby Market, près de Golden Square. C’était un homme, assez effacé, peu instruit. Il ne s’occupait guère de ses enfants. Le premier fils, John, fut soldat. Après lui vint au monde notre poète qui reçut le nom de William. Deux autres fils le suivirent dont l’un, James, visionnaire aussi, mais qu’il aima peu et l’autre Robert qui parait avoir eu avec William le plus d affinités spirituelles ; enfin, une sœur qui passe inaperçue.
C’est entre sa douzième et sa vingtième année qu’il composa les poèmes réunis et édités par lui en 1783 sous le titre de « Poetical Sketches ». Ce recueil contient plusieurs chansons, légères, musicales, ensoleillées., bondissantes de jeunesse. Elles enchantent par l’élégance alerte et spontanée du rythme, la fraîcheur des images et des sentiments. La poésie fut le premier mode d’expression que Blake trouva pour traduire le besoin de création artistique qui s’imposait à lui. Chanson d’Ariel sans apprêts, mais d’une ingéniosité toujours renouvelée.
… est le jour de naissance (à Madrid) du grand poète et professeur de nationalité Espagnole, Pedro Salinas.
Pour l’évoquer, en ses qualités, convoquons l’hommage que lui fit soixante ans plus tard Jean-Louis Flecniakoska dans les Cahiers du Sud
Le poète espagnol Pedro Salinas est mort dans le courant du mois de décembre 1951 ; il avait cinquante neuf ans. L’événement est resté à peu près inaperçu en France ; un télégramme annonça la nouvelle à la grande presse qui se borna à la répéter laconiquement, tandis que des hebdomadaires, peu nombreux, ne renvoyaient que des échos légèrement amplifiés.
Pedro Salinas a disparu de notre univers avec cette même discrétion qui a marqué sa vie tout entière et qui demeure l’un des aspects les plus significatifs de son œuvre. (…) Pedro Salinas alliait à une culture étendue et solide les dons d’artiste les plus remarquables et les qualités de cœur que se sont plu à souligner tous ceux qui ont eu la borne fortune de l’approcher. Ce n’est pas sans émotion que nous nous rappelons la haute silhouette du poète dont les yeux clairs exprimaient à la fois tant de sérénité, de bonté, lorsque nous allions lui demander renseignements et conseils, en 1935-36, alors qu’il présidait, avec une délicate, mais effective autorité, aux destinées du Centro de Estudios Historiens de Madrid où s’élaborait, dans l’enthousiasme, la formation d’une fervente jeunesse qui aurait pu être l’élite de la nouvelle République si celle-ci n’avait été torpillée avant d’avoir atteint sa maturité. (Note : Allusion à la guerre d’Espagne, qui contraignit Pedro Salinas à l’exil en Amérique du Nord, lieu de son décès (Boston)) (…) Pedro Salinas aimait la France, — sans redondance et sans trémolo dans la voix — avec une sincérité qui touchait parce que tout éclat en était banni et peut-être aussi parce qu’il n’hésitait pas à en jauger les grandeurs et les petitesses. (Note :Les Espagnols étudient davantage la littérature française qu’en France … toute autre littérature) Exquis connaisseur des arcanes de notre langue et de notre pensée, c’est lui qui fit apprécier, en Espagne, la prose de Marcel Proust, grâce à d’excellentes traductions de « l’Ombre des jeunes filles en fleurs » et de « Du côté de chez Swann » dans lesquelles il a su sauvegarder l’esprit de fine analyse, la richesse le l’expression et la subtilité verbale, malgré toute la difficulté que peut présenter la psychologie proustienne en langage castillan. (…) Pedro Salinas restera avant tout l’un des plus grands poètes de l’Espagne contemporaine au côté d’Antonio Machado, Juan Ramôn Jimenez, Federico Garda Lorca, Jorge Guillén, José Bergamin et Rafael Albert!. (…) …A travers ces diverses œuvres poétiques nous pouvons découvrir la courbe de l’évolution salinienne qui va de la quiétude d’une analyse subtile et sereine des moindres détails de la vie du cœur et des sens à l’angoisse qui s’empare du poète au lendemain des guerres sanglantes qui ont frappé l’Espagne d’abord et le monde ensuite. L’auteur s’attache à chanter, comme son aîné Antonio Machado (…) les démarches intimes du cœur humain. Il abandonne les grands thèmes de la génération de « 98 », laquelle s’acharnait à tout rattacher au problème de l’Espagne « essentielle» (…) en même temps qu’il s’éloigne du faux cosmopolitisme, du «Modernisme » aux fanfares éclatantes, aux pavois chatoyants, aux amours à la fois faunesses et versaillesques. (…) Pedro Salinas demeure le chantre des mille petits détails qui sont le lot d’une intimité dénuée de toute prétention démesurée à la connaissance du monde et des hommes. (…) Tout en restant la poésie du détail, et même du détail apparemment insignifiant, l’œuvre de Pedro Satinas n’est pas une mièvre peinture des objets ou des événements mineurs de la vie quotidienne, non plus qu’une description réaliste d’un inonde familier. Chacun d’entre eux est élu pour les résonances psychiques qu’il fait naître et qui, en cercles concentriques, autour du thème initial, se multiplient et s’amplifient pour se perdre dans un doux susurrement qui laisse une impression de suprême délicatesse malgré son amplitude et son inéluctable néantisation. (…) Une feuille morte emportée par le vent d’automne s’envole-t elle sers l’autre hémisphère ; elle n’arrêtera sa course folle qu’en un pays où règne ce que l’homme appelle le printemps pour lui rappeler que cette délicieuse saison n’est qu’un état transitoire comme sa propre vie dont l’image charnelle, peu à peu, s’estompe ainsi que le chante le poème Morts, dans lequel on voit disparaître tour a tour le souvenir du timbre de la voix, du son du pas sur le pavé, du sourire, du regard, de la couleur du vêtement et même de cette chair palpitante dont bientôt il ne reste plus que le nom avec ses sept lettres. Hélas, constate le poète …
(…) Pedro Salinas n’a pas cessé, tout au long de son œuvre, de manifester le désir constant qui l’animait de se créer un monde où la mort n’aurait pas sa place, mais où le rêve s’épanouirait avec son éternelle aurore.
Le thème majeur de son œuvre, toujours plus présent au fil de ses écrits poétiques, est l’Amour.
Il y a quelque chose de mieux. Il y a un quelque chose, un pur amour qui plane sur des airs surhumains — galant de ce qui se cache — et qui peut plus et plus haut Ce quelque chose, c’est toute une existence qui se consacre
à la recherche du signe que ni la fleur ni la pierre ne veulent livrer
Pedro Salinas n’en est pas moins profondément ancré au présent, à un présent qui l’inquiète, pour ce qu’il en connaît et pour les chemins qu’il lui voit prendre. L’œuvre d’art qui persiste représente cette victoire
« sur le tapis vert du temps, contre le temps banquier »,
dont nous parle Pedro Salinas dans sa préface à Tout plus clair. L’auteur de Zéro constate, hélas ! dans cette même préface, que
« dans les temples du progrès, on élabore d’une façon rationnelle la technique d’une régression définitive de l’être humain, le retour de l’être au non être ».
Le chantre délicat des intimités, délicieusement sceptiques, de l’éternel plastique et dont
« la poésie est toujours une œuvre de charité et de clarté »
ne reste pas insensible aux destructions qui menacent notre inonde meurtri par la guerre et qui semble se précipiter vers d’autres catastrophes plus terribles encore. Alors, sortant de la tour d’ivoire des contemplations intérieures, l’homme Européen par le cœur. Américain d’adoption et Espagnol de naissance — se révolte et, dans le
« vaste dessein de faire naître dans la conscience de quelque humain la sainte horreur d’une œuvre des hommes, dont il évite l’exacte désignation et le nom propre… comme le nom d’un péché qu’on n’ose pas nommer »
Il dénonce la monstruosité du plus affreux des moyens de destruction, ce nouveau zéro qui mûrit et qui aura sa dévotion ainsi que le prophétisait Antonio Machado. Sans grandiloquence. Pedro Salinas, en termes douloureusement simples, dépeint d’abord cet acte insignifiant en soi, acte aveugle, impersonnel :
Bile tomba, aveugle. Il la lâcha, ils la lâchèrent, à six mille mètres de hauteur, à quatre heures.
Il remplit son obligation, ce que les vingt cadrans des instruments ordonnaient, exactement, la lâcher au moment exact :
Rien. Au début, il ne vit presque rien. Une tache blanche, grandissant lentement, blanche, plus blanche et maintenant candide (20). Les nuages blancs, à première vue, ne peuvent pas faire de mal. Serait-ce quelque immense troupeau d’agneaux, quelque chute extraordinaire de flocons de neige ? Hélas ! derrière tant de blancheur immaculée, sur la terre,
où le zéro tomba, le grand désastre commençait
Le Texte qui suit est un poème d’amour. On y retrouve ce qui caractérise Pedro Salinas autant dans le thème que dans son expression poétique à savoir la puissance des images et leur échos sensuels en même temps qu’une gestion de la temporalité inventive et qui contribue grandement à « l’accueil » du lecteur au sein du poème.
«…La Voz a ti Debida » (Titre emprunté à Garcilaso de la Vega)
Eglogue III
Tu vis toujours dans tes actes. Du bout des doigts tu fais vibrer le monde, tu lui arraches aurores, triomphes, couleurs, joies : c’est ta musique. La vie, c’est ce que tu touches. De tes yeux seulement Sort la lumière qui guide tes pas. Tu marches parce que tu vois. C’est tout. Et si un doute te fait signe à dix mille kilomètres tu laisses tout, tu te lances sur des proues, sur des ailes, tu es déjà là : de tes baisers, de tes dents, tu le mets en pièces, et le doute n’est plus. Jamais, toi, tu ne peux douter. Car, les mystères, tu les as retournés. Et tes énigmes, ce que jamais tu ne comprendras, ce sont ces choses si claires : le sable où tu t’étends, le mouvement de ta montre et le tendre corps rosé que tu trouves dans ton miroir, chaque matin, à ton réveil, et qui est le tien. Les prodiges qui sont déjà déchiffrés. Et jamais tu ne t’es trompée, sauf une fois, un soir, où tu t’es éprise d’une ombre — la seule qui t’ait plu — On eût dit une ombre. Et tu voulus l’étreindre Et c’était moi.
* * *
Peur. De toi. T’aimer c’est le plus grand risque. Multiples, toi et ta vie. Je t’ai, celle d’aujourd’hui; Je la connais, j’entre par de faciles labyrinthes, grâce à toi, à ta main. Ils sont à moi, oui, maintenant. Mais toi, tu es ton propre au-delà, comme la lumière et le monde : jours, nuits, étés, hivers se succédant. Fatalement tu varies sans laisser d’être toi, dans ta variété même, par la fidélité constante du changement.
Dis-moi, pourrai-je vivre sous ces autres climats, ou futurs, ou lumières que tu élabores, toi, comme le fruit son jus, pour ton lendemain ? Ou bien ne serai-je que ce qui naquit pour un seul de tes jours {mon jour éternel) pour un printemps (en moi toujours fleuri) sans pouvoir vivre encore quand arriveront se succédant en toi, inévitablement, les forces et les vents nouveaux, les lumières tout autres qui déjà, attendent le moment d’être ta vie, en toi !
* * * Là-bas, au-delà du rire on ne peut pas te reconnaitre. Tu vas et viens, tu glisses sur un monde de valses gelées, sur la pente inclinée; et en passant, les caprices, les baisers, sans Vocation, rapides, te soulèvent, toi, la momentanée captive de la facilité. Qu’elle est gaie ! disent-ils. Et c’est que tu veux, alors, être cet autre qui te ressemble tellement à toi-même, que c’est ainsi que j’ai peur de te perdre. Je te suis. J’attends. Je sais que lorsque tu ne seras plus regardée par les tunnels ni les étoiles, que lorsque le monde croira savoir qui tu es et qu’il dira : « Maintenant je sais » tu déferas un nœud, les bras en l’air, sous tes cheveux, tout en me regardant. Sans bruit de cristal par terre tombera, léger masque inutile, ton rire. Et en te voyant dans l’amour que toujours je te tends comme un miroir ardent, tu reconnaîtras un visage sérieux, grave, une inconnue
grande, pâle et triste qui est mon amante. Et qui m’aime au-delà du rire. * * * Point n’ai besoin de temps pour savoir ce que tu es : se connaître c’est un éclair. Qui pourrait te connaître, toi, par ce que tu tais, ou par les mots avec lesquels tu le tais ? Celui qui te cherchera dans ta vie ne pourra savoir de toi que des allusions, des prétextes où tu te caches. Te poursuivre dans le passé, dans ce que tu fis naguère, additionner acte et sourire, années et noms, ce serait te perdre. Moi, non. Je t’ai connue, dans l’orage, Je t’ai connue, soudaine, dans le déchirement brutal des ténèbres et de la lumière, là où se révèle le fond qui échappe au jour et à la nuit. Je te vis, tu m’as vue, et maintenant dévêtue à jamais de l’équivoque, de l’histoire, du passé, toi, amazone de l’éclair, palpitante de la récente arrivée, sans que je t’ai attendue, tu es à moi depuis fort longtemps, je te connais il y a tant de jours, que dans ton amour je ferme les yeux, et que je marche sans erreur, à tâtons, sans rien demander à cette lumière lente et sure dans laquelle on connaît lettres et formes, on fait des comptes, et l’on croit voir celle que tu es, toi, mon invisible. Horizontale, oui, je t’aime. Le ciel, regarde-le face à face. Ne cherche plus à feindre un équilibre qui nous fait pleurer toi et moi. Rends-toi à la grande vérité finale, à ce que tu dois être avec moi, étendue, parallèle, dans la mort ou le baiser. La nuit est horizontale sur la mer, une grande masse tremblante couchée sur la terre, vaincue sur la grève. Être debout, mensonge, rien que courir ou s’étendre. Et, ce que nous voulons, toi et moi, comme le jour — bien fatigué d’être debout avec sa lumière — c’est que nous arrive en pleine vie, dans un tremblement de mort, à la pointe extrême du baiser, le moment d’être rendus, par l’amour le plus aérien au poids d’un être de terre, matière, chair vivante. Dans la nuit et l’après-nuit, dans l’amour et après l’amour, enfin changés, toi et moi, en horizons définitifs de nous-mêmes.
Ce que tu es me distrait de ce que tu dis.
Tu lances des mots rapides, pavoises de rires, m’invitant à aller où ils me conduiront. Je ne t’écoute pas, je ne les suis pas, je reste, regardant les lèvres où ils sont nés.
Soudain tu regardes au loin, Là-bas tu fixes ton regard je ne sais sur quoi, et voilà lancée pour le chercher ton âme aiguisée de flèche. Moi je ne suis pas ton regard je te vois regarder.
Et si tu désires quelque chose je ne pense pas à ce que tu veux, et je ne l’envie pas : cela n’est rien.
Tu le veux aujourd’hui, tu le désires, tu l’oublieras demain pour un autre caprice Non. Je t’attends au-delà des limites et des frontières dans ce qui ne peut passer …
dont l’article collectif de la revue En attendant Nadeau, consacré à son hommage, dit « mais avant tout solitaire, il a toujours « marché dans la fêlure intime du monde ». «
Poète engagé (sympathisant du parti communiste), le même article précise la nature et le mode de cet engagement / combat
Depuis des années, la guerre que menait Franck Venaille se déroulait jour après jour. Tous ses derniers recueils la racontaient, avec l’humour qui était le sien, souvent noir, toujours distingué, élégant. La maladie qui l’affectait le fragilisait infiniment, l’engageait aussi à écrire. Chaque mot, chaque phrase témoignait de l’affrontement. Chaque recueil, chaque livre était une victoire.
Le poème qui suit a pour titre « Capitaine de l’angoisse animale » parle de ce combat, de ses motifs et de la manière dont le Venaille y est engagé … à s’en briser les phalanges.
Je suis un homme floué. La mort, la maladie, ont sonné à ma porte. Je sens leur impatience et, très souvent, je la comprends. Je leur demande encore un petit, un peu, un petit peu de temps si précieux. Non pas pour faire l’âne devant les doctes assemblées. Mais afin de mieux comprendre ce qui m’échappe encore: Le sens de la vie, la place exacte que prend le sexe dans cette aventure minimaliste. Je ne suis pas membre d’une confrérie d’orgueilleux. Mais je sais ce que sont exactement les livres que j’écris. Malgré tout, je suis cet homme que la vie a floué.
Paris, mon beau Paris, il faudra bien qu’un jour l’homme en …
Paris, mon beau Paris, vous serez mon témoin. Je vous ai aimé et si j’ai passé tant de nuits dans tant de capitales, c’était ! Les mots se doivent d’être justes. C’était ! Pour le goût des rencontres peut-être. Un détail baroque sur la Place d’Armes. La découverte d’un pont suspendu.
Paris, mon beau Paris, je m’adresse à vous dans l’urgence. Voyez, je suis fatigué. A la violence de la maladie s’ajoute désormais celle de la médecine. Faites, s’il vous plaît, en une nuit, exploser tous les Services de Neurologie de vos hôpitaux. J’y gagnerai du répit, faites-le, c’est en votre pouvoir!
Je suis cet homme qui se sent floué et tape du poing sur les portes à s’en briser les phalanges.
Découvert sur le tard, à l’Age de 41 ans, Claude Pierre Boutet a publié une pièce de théâtre, des récits, des nouvelles et plusieurs recueils de poésie, dont « Sommeil paradoxal » où se trouve ce poème :
Mer, immense et étroite réalité nourricière de rêves illuminés d’impossibles aspirations d’espoirs aux clartés anémiques forgeron de vocations séculaires je me jette dans ton ombre aux parfums magnétiques.
Origine des révélations subîmes des vérités contradictoires reprend dans ta construction universelle la stérilité de toute existence.
Mer, immense et étroite réalité …
… des rochers déchirés
Les ardeurs ultra-marines gesticulant sur les sommets de l’extravagante floraison, exultent au Contact du jour compatissant
Mer, immense et étroite réalité gouvernée par le soupir des astres, les rochers monstrueux s” épaulent aux vagues pétrifiées fécondant ensemble une indicible douleur.
Ta voix gigantesque aux marins éperdus clame les richesses de ta force épanouie dans les bouquets de tes équinoxes sous le repli des flots et l`abaissement des paupières. Mer, immense et étroite réalité quand le perfide opale de la lune siffle sur l’abdomen croûteux de tes eaux noires un récif amoindri flotte sur les remous anxieux des ténèbres.
Mer, à la terre une fois confrontée aux confins de la plus profonde. exploration des choses, rassure l’homme de ton éternelle fécondité.
Claude Pierre Boutet est décédé au début de cette année.
… est la date de décès du premier Guadeloupéen élu à un siège de l’Académie Française, siège de Jacques Delille, poète comme lui.
Vincent Campenon se fera connaître, et reconnaître, du « grand public » (des amateurs de littérature) par l’un de ses deux grands poèmes (écrits au retour de sa mise en sécurité d’une France devenue dangereuse pour un admirateur de la reine Marie-Antoinette.) Ce poème a pour source une des paraboles des évangiles chrétiens : « L’enfant prodigue« . L’auteur nous en donne le ressort et les raisons qui ne peuvent manquer de toucher les coeurs, en même temps que ce qui la distingue, selon lui, des pensées pré-chrétiennes.
« Combien cette tendresse indulgente du père de famille, pour un fils puni par ses fautes mêmes, est d’une morale plus vraie, plus salutaire et plus touchante que cette inflexible sévérité, érigée en vertu par presque toutes les écoles de l’ancienne philosophie »
La présence de ce « presque » rend cette déclaration … presque acceptable.
Un passage d’une critique concernant l’œuvre, publiée dans « L’esprit des journaux François et étrangers » ajoute la réflexion qui suit, de nos jours encore très pertinente.
« Il n’est que trop vrai que les hommes, dont la morale est la plus sévère, ne sont pas ceux qui se soumettent le plus exactement à ses lois. Il n’est que trop vrai que ceux qui ont le plus besoin d’indulgence pour leurs propres faiblesses, sont ceux qui en ont le moins pour les faiblesses des autres. Défions-nous des hypocrites qui exagèrent et surfont le prix de la vertu ; fuyons les fanatiques qui la font cruelle et inexorable, comme eux, en fermant toute issue au repentir.«
Campenon évoque ceux qui l’ont précédé sur le chemin de cette adaptation et mentionne notamment la pièce de Voltaire, achevant son invocation par une critique assez sévère de l’oeuvre.
Voltaire, doué d’un talent si rare pour saisir et lancer lui-même le ridicule, n’a point eu le secret de l’enfermer dans le caractère d’un personnage imaginé, et de l’en faire sortir par la contrainte de la situation. Ses personnages comiques sont de tristes bouffons qui s’efforcent vainement de nous divertir, ou plus rarement de bons plaisans d’une espèce invraisemblable, qui tournent contre eux-mêmes leurs plus piquantes railleries.
Conscient de cette impertinence concernant la valeur de Voltaire en regard de la sienne, l’auteur compense sa remarque, avec pertinence quant à la proximité de la citation, par l’évocation admirative de vers de Voltaire, dans lesquels il est également question de pardon.
Lorsque la vérité m’a forcé de dire par quelle étrange violation de la plus simple loi du goût, Voltaire a réuni dans un même cadre des caricatures grimaçantes à des figures nobles et pures, ne me sera-t-il point permis de venger ce grand poète du tort que lui-même lui-même a fait à sa gloire, en citant quelques vers de la scène éternellement attendrissante où le jeune Euphémon obtient son pardon de l’amour que ses désordres ont tant outragé ? Rappeler des vers si remplis de flamme et d’entraînement et auprès desquels tous les autres pourraient sembler froids et inanimés, c’est m’exposer peut-être à expier sévèrement la témérité que j’ai eue de blâmer Voltaire, et de vouloir ensuite lui rendre hommage.
Grand Dieu! qu’il est changé! Oui, dit-il, en s’adressant à Lise, Oui, je le suis; votre cœur est vengé; Oui, vous devez en tout me méconnaître. Je ne suis plus ce furieux, ce traître, Si détesté, si craint dans ce séjour, Qui fit rougir la nature et l’amour. Jeune, égaré, j’avais tous les caprices; De mes amis j’avais pris tous les vices; Et le plus grand, qui ne peut s’effacer, Le plus affreux fut de vous offenser. J’ai reconnu, j’en jure par vous-même, Par la vertu que j’ai fui, mais que j’aime, J’ai reconnu ma détestable erreur; Le vice était étranger dans mon cœur. Ce cœur n’a plus les taches criminelles Dont il couvrit ses clartés naturelles; Mon feu pour vous, ce feu pur et sacré, Y reste seul : il a tout épuré. C’est cet amour, c’est lui qui me ramène, Non pour briser votre nouvelle chaîne, Non pour oser traverser vos destins : Un malheureux n’a pas de tels desseins. Mais quand les maux où mon esprit succombe Dans mes beaux jours avaient creusé ma tombe, A peine encore échappé du trépas, Je suis venu; l’amour guidait mes pas. Oui, je vous cherche à mon heure dernière, Heureux cent fois, en quittant la lumière Si, destiné pour être votre époux, Je meurs du moins sans être haï de vous. (…) Vous, Euphémon! vous m’aimeriez encore!
-Si je vous aime! hélas! Je n’ai vécu Que par l’amour qui seul m’a soutenu.
Si Voltaire erre quelque part, assurément il a pardonné à Vincent Campenon …
Rappelons, avec l’auteur, le contexte du poème
L’Enfant prodigue était le plus jeune des deux fils de Ruben, riche habitant du pays de Gessen. …Un fils ingrat, fugitif, débauché et repentant; une mère idolâtre de ce fils, prête à mourir de douleur quand elle est abandonnée par lui, prête à mourir de joie quand elle le revoit, après une longue et criminelle absence; un père, véritable israélite, juste, sévère et résigné à la volonté de Dieu qu’il aime et craint par-dessus tout; un frère né violent, aigri de plus par l’aveugle prédilection dont son jeune frère est l’objet : tous opposés de caractère, divisés d’affections et réunis enfin par le sentiment du repentir ou de l’indulgence; voilà les principaux personnages de mon poème, en voilà presque toute l’action.
Allons de suite à la conclusion de ces trois parties, l’histoire elle-même étant connue, nous nous attachons ici à l’expression du poème à travers sa chute.
Viens! une épouse y va suivre tes pas; De tes erreurs elle a gémi tout bas, Mais dans ses yeux tu peux lire ta grâce. Pharan lui-même, à tes transports joyeux N’oppose plus un dépit envieux. De tes amours la légitime ivresse Va de Ruben ranimer la vieillesse…
…Sur tous ses traits le bonheur se déploie, Et le ciel même eût envié sa joie.
Ce long poème eut un réel succès et ouvrit la voie à son auteur vers l’Académie Française, malgré une opposition à cet accès qui s’est exprimée jusque dans la rue sous la forme d’un pamphlet