Les Dépossédés – URSULA LE GUIN – 24

(traduit de l’américain par Henry-Luc Planchat)

Sur Anarres, les proscrits d'Urras ont édifié, il y a cent soixante-dix ans, une utopie concrète fondée sur la liberté absolue des personnes et la coopération. Ce n'est pas un paradis, car Anarres est un monde pauvre et dur. Mais cela fonctionne. A l'abri d'un isolationnisme impitoyable qui menace maintenant la société anarchiste d'Anarres de sclérose.
Pour le physicien anarresti Shevek, la question est simple et terrible. Parviendra-t-il, en se rendant d'Anarres sur Urras, à renverser le mur symbolique qui isole Anarres du reste du monde ? Pourra-t-il faire partager aux habitants d'Urras la promesse dont il est porteur, celle de la liberté vraie ? Que découvrira-t-il enfin sur ce monde dont sont venus ses ancêtres et que la tradition anarrestie décrit comme un enfer ?

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[Retour au présent du roman.]
C’est la fin de la journée, Shevek se retrouve seul après avoir été entouré d’une multitude de savants le sollicitant sans cesse…seul sur cette planète paradisiaque à regarder sa planète, présentement devenue lune.

Les cargos d’Urras ne venaient que huit fois par an et restaient juste assez longtemps pour charger et décharger. Ce n’étaient pas des visiteurs bienvenus. Ils étaient en fait, pour certains Anarrestis, une humiliation perpétuellement renouvelée.

Ils apportaient des huiles fossiles et des dérivés du pétrole, certaines parties de machines délicates et des composants électroniques que l’industrie anarrestie ne pouvait pas fournir, et souvent un nouveau chargement d’arbres fruitiers ou de graines à tester. Ils ramenaient sur Urras une pleine cargaison de mercure, de cuivre, d’aluminium, d’uranium, de fer et d’or. C’était pour eux une excellente affaire. La répartition de leurs cargaisons huit fois par an était la fonction la plus prestigieuse du Conseil Mondial des Gouvernements Urrastis et l’événement majeur de la bourse internationale urrastie. En fait, le Monde Libre d’Anarres était une colonie minière d’Urras.

Et ce fait était blessant. Chaque génération, chaque année, de farouches protestations étaient faites durant les débats de la CPD à Abbenay : « Pourquoi continuons-nous ce travail de profiteurs avec les propriétaires guerriers ? » Et des têtes plus froides donnaient toujours la même réponse : « Cela coûterait plus aux Urrastis de tirer le minerai eux-mêmes, aussi ne nous envahissent-ils pas. Mais si nous brisons notre accord d’échange, ils utiliseront la force. » Cependant, il est difficile, pour des gens qui n’ont jamais payé quoi que ce soit, de comprendre la psychologie des coûts, le mécanisme du marché. Sept générations de paix n’avaient pas atténué la méfiance.

Aussi les postes de la Défense n’avaient-ils jamais besoin de demander de volontaires.

La plus grande partie du travail de la Défense était si

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besogne.

Les membres de la Défense s’occupaient des douze vieux vaisseaux interplanétaires, les entretenaient et les gardaient en orbite comme système de protection ; ils s’occupaient aussi des antennes-radars et des radio-télescopes dans des endroits isolés et étaient chargés, au Port d’Anarres, de tâches inintéressantes. Et pourtant, il y avait toujours une longue liste d’attente. Aussi pragmatique que soit la morale d’un jeune Anarresti, la vie débordait en lui, lui demandant de l’altruisme, un sacrifice, un champ d’action pour un geste total.


[Note] Les enfants, dans la démarche inverse des Anarresti utilisent eux aussi le mot travail pour désigner une activité que nous considérons comme ludique, comme un jeu. Les uns rapprochent le jeu du travail en lui conférent son caractère de « sérieux », les autres rapprochent le travail du jeu en lui attribuant une vertu divertissante. « Funny, isn’t it ! » diraient certains 

4 commentaires sur “Les Dépossédés – URSULA LE GUIN – 24

  1. « Les uns rapprochent le jeu du travail en lui conférent son caractère de « sérieux ». »
    Fine Ursula! Petite, j’étais adulte et c’est maintenant que je suis devenue la plus petite de ma famille, que je parviens -enfin- à jouer sérieusement.
    Vraiment, quel doux éphéméride.

    Aimé par 1 personne

    • C’est Célestin Freinet qui rapportait cette remarque « enfantine » « je joue pas, je travaille »
      Content de savoir que tu joues sérieusement. C’est à dire en t’amusant authentiquement (sourire)²
      Merci pour le « doux » c’est doux à recevoir.

      J’aime

  2. Alors là, incroyable: devinez ce sur quoi je viens de tomber, en laissant errer mon regard devant une armoire faisant office de bibliothèque chez mes parents?
    « Le brave soldat Chvéïk », l’édition folio de 1986, le 18 juin, cela ne s’invente pas! J’m’appelle pas Kieślowski mais j’aime bien les hasards, surtout de jeux heureux ! 🙂

    Aimé par 1 personne

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