Les Dépossédés – URSULA LE GUIN – 06

(traduit de l’américain par Henry-Luc Planchat)

Sur Anarres, les proscrits d'Urras ont édifié, il y a cent soixante-dix ans, une utopie concrète fondée sur la liberté absolue des personnes et la coopération. Ce n'est pas un paradis, car Anarres est un monde pauvre et dur. Mais cela fonctionne. A l'abri d'un isolationnisme impitoyable qui menace maintenant la société anarchiste d'Anarres de sclérose.
Pour le physicien anarresti Shevek, la question est simple et terrible. Parviendra-t-il, en se rendant d'Anarres sur Urras, à renverser le mur symbolique qui isole Anarres du reste du monde ? Pourra-t-il faire partager aux habitants d'Urras la promesse dont il est porteur, celle de la liberté vraie ? Que découvrira-t-il enfin sur ce monde dont sont venus ses ancêtres et que la tradition anarrestie décrit comme un enfer ?

07-Les Dépossédés - ILS LUI PARLÈRENT , ET IL LEUR-IMA

Le vaisseau spatial qui conduit/ramène Shevek sur terre, s’est posé sur Urras. Le premier descendant d’anarchistes revenu sur la terre de ses ancêtres va rencontrer un monde dont il ignore tout, si ce n’est les recherches en rapport avec sa spécialité de physicien.

— Nous arrivons à Ieu Eun. Il y a une véritable foule qui attend de vous rencontrer, Dr Shevek ; le Président, et plusieurs Directeurs, et le Chancelier, bien sûr, toutes sortes de grosses légumes. Mais si vous êtes fatigué, nous mettrons fin à toutes ces réjouissances le plus vite possible.

Les réjouissances durèrent plusieurs heures. Par la suite, il ne fut jamais capable de s’en souvenir clairement. Il fut propulsé de la petite boîte sombre qu’était la voiture dans une immense boîte illuminée et pleine de gens – des centaines de personnes, sous un plafond doré d’où pendaient des lampes en cristal. On lui présenta tous les gens. Ils étaient tous plus petits que lui, et chauves. Les quelques femmes qui se trouvaient là étaient chauves également ; il se rendit enfin compte qu’ils avaient dû se raser tous les poils, ces petits poils très doux et soyeux de sa race, et aussi les cheveux. Mais ils les remplaçaient par de merveilleux vêtements, somptueux d’aspect et de couleur ; les femmes étaient en longues robes qui balayaient le sol, les seins nus, la taille, le cou et la tête parés de joyaux, de dentelle et de gaze, les hommes en pantalon et veste ou tunique de couleur, rouge, bleu, or, violet ou vert, avec des manches à franges et des cascades de dentelles, ou en longue robe pourpre, vert sombre ou noire qui s’ouvrait aux genoux pour laisser voir les chaussettes blanches, aux jarretières d’argent. Un autre mot iotique flotta dans la tête de Shevek, un mot pour lequel il n’avait jamais eu d’équivalent, bien qu’il en aimât la sonorité : « splendeur ». Ces gens avaient de la splendeur. Des discours furent prononcés. Le Président du Sénat de la Nation de l’A-Io, un homme avec d’étranges yeux froids, proposa un toast : « À la nouvelle ère de fraternité qui s’ouvre entre les Planètes Jumelles, et au précurseur de cette ère nouvelle, notre hôte distingué et extrêmement bienvenu : le Dr Shevek d’Anarres ! » Le Chancelier de l’Université lui parla avec beaucoup de gentillesse, le Premier Directeur de la Nation lui parla d’un air sérieux, on lui présenta des ambassadeurs, des astronautes, des physiciens, des politiciens, des douzaines de gens, ayant tous de longs titres honorifiques précédant et suivant leur nom ; et 07-Les Dépossédés - ILS LUI PARLÈRENT , ET IL LEUR-LET

encore moins de ce qu’il avait répondu.

Très tard dans la nuit, il se retrouva avec un petit groupe d’hommes, marchant sous la pluie chaude dans un grand parc ou une esplanade. Il y avait la sensation printanière de l’herbe vive sous ses pieds ; il la reconnut pour avoir marché dans le Parc du Triangle, à Abbenay. Ce souvenir vivace et le contact frais du vent nocturne le réveillèrent. Son âme sortit de sa cachette.


[Note : Ces conversations qui ne laissent aucun souvenir, donnent la mesure de ce que notre cerveau est capable de faire comme tri dans nos déchets de pensée, avec la plus grande discrétion .

Tout ce qui n’est pas récupérable disparait totalement, ne laissant ni cendres ni odeurs.]

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