Irénée pose son roman sur une chaise, à côté du lit de cordes, où, sur la terrasse de la maison, il s’est étendu peu après le repas.
Un léger malaise l’habite, séquelle fréquente des festins pantagruéliques du lieu.
Peut-être, cette fois-ci, s’ajoute un effet, une contamination du trouble d’Osipii qui trouve un écho dans l’odeur persistante de basilic et d’ail encore présente dans l’air, mêlé à la tiédeur sucrée des figuiers.
Un peu las, il se laisse glisser doucement vers le sommeil, dans cet état intermédiaire, ce flou délicieux entre le réel et le monde du sommeil, qu’Irénée apprécie particulièrement en ces terres du sud de l’Italie.
Ses pensées vagabondent mollement autour du jeune héros de son livre. Cet Osipii dont il n’est pas fâché, finalement, de s’éloigner pour un temps, fuyant un dynamisme épuisant qui lui rappelle d’autres échos d’une vie toute proche. Celle de sa propre famille.
De fait, dans un léger soupir, il lâche prise, et s’endort presque instantanément.
En ces contrées baignées de chaleur, chaque effort doit être dosé avec prudence, et le mouvement mesuré. À l’exception des doux matins et de ces instants précieux, bien trop courts à cette latitude, qui y précédent le crépuscule.
Lui, qui dort si peu en France – convaincu d’y perdre un temps qui lui échappe toujours – se délecte, en Calabre, de cet art de la sieste, devenu une véritable occupation en soi.
Il y puise des idées parfois étranges et puissantes dans un sommeil léger. Idées qui souvent le réveillent. Il les consigne alors avec soin, dans un premier temps à l’abri des regards d’Aimée, en de petits carnets intimes. Le plus souvent dans celui qu’il a toujours sur lui et que toute sa petite famille a surnommé « le carnet embarqué », mais aussi dans d’autres supports disséminés un peu partout dans la maison.
[Siwiom ! … Siwiom ! … Siwiom ! …Siwiom !]
Après un moment de repos, ponctué de fragments de rêves sans réelle consistance, qui s’effritent en quelques secondes, avec de petits frissons, dus à l’ombre épaisse du figuier, mais qu’Irénée attribue à sa lecture, il reprend son livre, et le contact avec l’adolescent irritable qui l’habite.
« Éonii ! Oui, il irait voir la douce Éonii.
Avec elle, il pourrait enfin s’exprimer, loin de ceux qui n’accordent aucune attention à ses paroles, et parfois s’en moquent ! »

