Les Dépossédés – URSULA LE GUIN –

(traduit de l’américain par Henry-Luc Planchat)

Sur Anarres, les proscrits d'Urras ont édifié, il y a cent soixante-dix ans, une utopie concrète fondée sur la liberté absolue des personnes et la coopération. Ce n'est pas un paradis, car Anarres est un monde pauvre et dur. Mais cela fonctionne. A l'abri d'un isolationnisme impitoyable qui menace maintenant la société anarchiste d'Anarres de sclérose.
Pour le physicien anarresti Shevek, la question est simple et terrible. Parviendra-t-il, en se rendant d'Anarres sur Urras, à renverser le mur symbolique qui isole Anarres du reste du monde ? Pourra-t-il faire partager aux habitants d'Urras la promesse dont il est porteur, celle de la liberté vraie ? Que découvrira-t-il enfin sur ce monde dont sont venus ses ancêtres et que la tradition anarrestie décrit comme un enfer ?

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Shevek est dans le vaisseau spatial qui va le conduire de son monde (l’équivalent de la Lune, monde où tente de subsister une civilisation basée sur l’anarchie) au monde dont ont fuit ses ancêtres (l’équivalent de la Terre, où la civilisation du capitalisme industriel patriarcal bat son plein)

Toutes leurs conversations étaient comme cela, éprouvantes pour le docteur et insatisfaisantes pour Shevek, et pourtant extrêmement intéressantes pour tous les deux. Elles étaient pour Shevek le seul moyen d’explorer le nouveau monde qui l’attendait. Le vaisseau lui-même, et l’esprit de Kimoe, étaient son microcosme. Il n’y avait pas de livres à bord de L’Attentif, les officiers évitaient Shevek, et les hommes d’équipage étaient tenus strictement à l’écart de son chemin. Quant à l’esprit du docteur, bien qu’intelligent et certainement bien intentionné, c’était un fouillis d’artefacts intellectuels encore plus confondants que tous les gadgets, les appareils et les meubles qui remplissaient le vaisseau. Shevek trouvait ces derniers amusants : tout était soigné, abondant et témoignait d’une grande imagination ; mais les meubles qui remplissaient l’intellect de Kimoe ne lui paraissaient pas aussi confortables. Les idées de Kimoe ne semblaient jamais capables d’aller en ligne droite ; elles devaient contourner ceci, éviter cela, et allaient finalement s’écraser contre un mur. 

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bien qu’il se cachât sans cesse derrière eux. Une seule fois, Shevek vit en eux une brèche, durant toutes leurs journées de conversation, entre les planètes.

Il avait demandé pourquoi il n’y avait pas de femmes à bord du vaisseau, et Kimoe avait répondu que faire marcher un cargo spatial n’était pas un travail de femme. Des cours d’histoire et sa connaissance des écrits d’Odo offraient à Shevek un contexte suffisant pour comprendre cette réponse tautologique, et il n’insista pas. Mais le docteur lui posa une question en retour, une question sur Anarres.

— Est-il vrai, Dr Shevek, que dans votre société les femmes sont traitées exactement comme les hommes ?

— Ce serait faire peu de cas d’un bon engin, dit Shevek en riant, puis il rit à nouveau en comprenant tout le ridicule de cette idée.

Le docteur hésita, contournant apparemment avec difficulté un des obstacles de son esprit, puis parut gêné, et dit :

— Oh non, je ne voulais pas dire sexuellement – évidemment vous – elles… Je voulais dire en ce qui concerne leur statut social.

— Statut est un synonyme de classe ?

Kimoe essaya d’expliquer le mot statut, n’y parvint pas, et revint au premier sujet.

— N’y a-t-il vraiment aucune distinction entre le travail des hommes et celui des femmes ?

— Eh bien, non, ce serait une base très catégorique pour la division du travail, ne trouvez-vous pas ? Une personne choisit son travail en fonction de son intérêt, de son talent, de sa force… qu’est-ce que le sexe vient faire là-dedans ?

— Les hommes sont plus forts, physiquement, affirma le docteur avec une assurance professionnelle.

— Oui, souvent, et plus grands, mais qu’est-ce que cela peut faire quand nous avons des machines ? Et même quand nous n’avons pas de machines, quand nous devons creuser avec une pelle ou porter quelque chose sur le dos, les hommes travaillent peut-être plus vite – les plus forts – mais les femmes travaillent plus longtemps… J’ai souvent souhaité être aussi résistant qu’une femme.

Kimoe le dévisagea, si choqué qu’il en oubliait les convenances.

— Mais la perte de… de tout ce qui est féminin… de la délicatesse… et la perte de la dignité masculine… Vous ne pouvez certainement pas prétendre que, dans votre travail, les femmes sont vos égales ? En physique, en mathématiques, ce qui concerne l’intellect ? Vous ne pouvez pas prétendre vous abaisser constamment à leur niveau ?

Shevek s’assit dans la confortable chaise rembourrée et son regard fit le tour de la salle des officiers. Sur l’écran, la courbe brillante d’Urras était immobile sur le fond noir de l’espace, comme une opale bleu-vert. Cette agréable vision, ainsi que la salle étaient devenues familières à Shevek ces derniers jours, mais maintenant les couleurs vives, les chaises curvilignes, les lampes dissimulées, les tables de jeux, les écrans de télévision et la moquette, tout cela lui semblait aussi étranger que la première fois qu’il l’avait vu.

— Je ne crois pas avoir prétendu grand-chose, Kimoe, dit-il.

— Bien sûr, j’ai connu des femmes très intelligentes, des femmes qui pouvaient penser exactement comme un homme, dit le docteur d’une voix précipitée, conscient qu’il avait presque crié – qu’il avait crié en frappant des poings contre la porte verrouillée, pensa Shevek…

Shevek détourna la conversation, mais il continua d’y penser. Ce problème de la supériorité et de l’infériorité devait être un problème majeur dans la vie sociale urrastie. Si pour se respecter lui-même Kimoe devait considérer la moitié de la race humaine comme lui étant inférieure, alors comment les femmes faisaient-elles pour se respecter elles-mêmes – considéraient-elles les hommes comme étant inférieurs ?


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